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De grandes eaux n'ont pu éteindre la charité, des fleuves ne la submergeront pas : quand un homme aurait donné toutes les richesses de sa maison pour l'amour, il les mépriserait comme un rien.
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Bals Sompteux — Casuistique chrétienne

Auteur(s) : Abbé Migne, Jacques Paul
Thème(s) : Catéchisme
Edition : Extrait de l'Encyclopédie Théologique, ou Série de Dictionnaires sur toutes les parties de la Science Religieuse... publiée par M. l'Abbé Migne en 1856.

Nous fûmes, il y a quelque temps, témoin et acteur d’une scène de conversation qui nous parut digne d’être écrite et même imprimée, si l'occasion s’en présentait. C'est pourquoi, de retour au logis, nous en fîmes la rédaction rapide et négligée qu'on va lire. Sous l'inspiration d'une mémoire qu'aucun événement intermédiaire n'avait voilée, cette rédaction tomba de notre plume telle que la voici :

Je sors du plus agréable des salons, de celui où l'on parle à son aise, où tous les sujets sont autorisés, où toutes les opinions sont permises, où les oreilles ne sont point chatouilleuses, où la liberté règne, où la tolérance pardonne, où l'esprit d'absolutisme, d'exclusivisme et de rancune n'est jamais entré; du salon où le naturel et la franchise sont des vertus, la bienveillance une habitude, la flatterie un mauvais ton, où l'on plaît en ne cherchant pas à plaire, où l’on parle comme on pense, et où l’on pense comme dans la solitude ; du salon de mes songes.

Plusieurs dames étaient là, et deux hommes seulement, deux hommes dont je formais, comme ou va je comprendre, l'insignifiante moitié.

Une jeune mère, gracieuse, sémillante, belle, vive d'esprit, bonne de cœur, et folle de la danse, avait raconté d’une manière piquante, originale et fine à charmer, plusieurs épisodes d'un bal costumé qui avait eu lieu la nuit précédente, où elle avait brillé parmi les points de mire, et nous avait peint, en traits de flamme, les plaisirs qu'elle y avait goûtés.

Je l'avais écoutée avec bienveillance, prenant une part naïve au bonheur qu'évoquaient en elle les souvenirs de la nuit. En avait-il été de même du vieux théologien à cheveux crépus, à figure maigre, au teint hâve, au regard sec et à la morale inflexible, qui était mon vis-à-vis dans ce cercle des grâces ? La suite le dira, et pourra donner à conclure au lecteur que, si le salon n'eût été celui que j'ai décrit, la petite dame, après avoir jugé cet honnête homme d’un de ses regards de femme, aurait gardé pour meilleure occasion les détails qui lui démangeaient l'imagination et la langue.

Voici, en effet, qu'après le bon mot final de la dernière historiette, le vieux trouble-fête porte sans précaution à la jolie causeuse ce coup de pied brutal :

« Madame, allez-vous à confesse ?

On pourrait croire qu'elle a répondu par le mot acéré que trouve le beau sexe et que répète le nôtre, par le mot qui paralyse la lèvre du plus intrépide. Mais elle est excellente, d'une angélique douceur, et, chose surprenante, n'a ni bec ni ongles quand on l'attaque de front. Elle est simplement devenue rouge comme une pomme d'Api, et a répondu avec l'ingénuité d'une vraie pénitente :

« Oui, Monsieur. Je n'ai jamais manqué à mes devoirs de religion. J'y tiens plus qu’au bal, je vous assure. S'il me fallait renoncer à mes plaisirs du soir pour sauver mon âme, je me ferais plutôt nonnain. Mais j'ai toujours cru que la religion n'est pas sévère à ce degré-là ; défend-elle qu’on s'amuse ? »

Quand je dis qu'elle n’a pas trouvé la réponse qui déconcerte, je me trompe peut-être, Chaque chose en son lieu. Cette modeste rougeur, ce ton contrit, cette explication douce m'aurait à coup sûr déconcerté. Pouvait-elle mieux répondre ? C'est aux femmes à le dire. Il serait injuste d’en juger par le peu d'impression qu'elle a produit sur le théologien. C’est un cœur de granit.

Le cruel, sans changer de mine ni de ton, a repris incontinent :

« L'amusement n’est point en question. On s'amuse avec la calomnie, avec la gourmandise, avec le vol, avec l'adultère ; on s’amuse avec les hommes, avec les femmes, avec les bêtes ; on s'amuse avec le bien et avec le mal ; on s'amuse avec tout. Ne parlons plus d'amusement ; il s'agit de savoir si la morale, si la charité, si la religion, si Dieu vous autorise, Madame, à courir les bals comme vous le faites ; à vous amuser de cette façon-là. Or, je dis que Dieu vous le défend, et que son ministre doit vous refuser l'absolution. »

Il aurait fallu vraiment avoir une âme de bronze, l'âme du vieux théologien, pour n'être pas brisé de compassion à la vue de l'innocente victime. Voyant son embarras et la résolution opiniâtre du sévère moraliste, de pousser la thèse à fond de cale, je me suis fait l'avocat de l'accusée, et arrêtant l’accusateur, je lui ai dit avec bravoure : « À nous deux, Monsieur, la galerie sera juge. — Et partie, a-t-il répliqué : vous aurez les voix et moi les consciences ; je serai satisfait du partage. »

Déjà la galerie écoutait de toutes ses oreilles, regardait de tous ses yeux ; la jeune dame respirait comme une asphyxiée qui revient à la vie, et s'engageait une discussion entremêlée de spirituelles sorties, de jolis coups d’aiguilles que ces dames pointaient de droite et de gauche, et que malheureusement nous avons oubliés selon notre habitude,

« Je vous demande, Monsieur, ai-je dit au moraliste, de réfuter sérieusement l'argument qu'a présenté madame dans sa touchante réponse. Elle subordonne la passion des soirées masquées, costumées, dansantes, à ses devoirs de piété. Peut-on mieux dire ? c'est à vous, ce me semble, de démontrer que la religion lui interdit ces réjouissances, et, si vous menez à bonne fin cette rude entreprise, elle y renoncera ; car je réponds de la sincérité de sa parole et de la droiture de son âme. »

« C'est, au plus juste, ce que je voulais faire, a-t-il répondu, et je le fais sans préface.

« L'homme a trois instruments de production, l'esprit, le cœur et la main ; et trois estomacs à nourrir, celui de l'intelligence, celui de la volonté el celui du corps. C’est avec les produits de l'esprit qu'il doit nourrir l'esprit ; avec ceux du cœur qu’il doit nourrir le cœur ; avec ceux du corps qu'il doit nourrir le corps. Mais il peut produire, avec son triple instrument, des aliments perfides, des aliments qui tuent au lieu de faire vivre, des poisons qui, loin de développer et d'entretenir la vie individuelle et sociale, provoquent la mort des individus et des sociétés. Toute vertu, toute religion se réduit donc, pour lui, à ne produire et consommer que des aliments sains, et à ne jamais déterminer par son fait, dans l’atelier social, la production des fruits qui donnent la mort. Admettez-vous ce principe ? » — La question m'a paru logiquement posée, mais féconde en pièges, et de nature à inspirer des craintes. Tremblant de poser le pied sur une chausse-trappe, en lâchant un aveu formel, j'allais répondre par le transeat de l'écolier méfiant et embarrassé, lorsque toutes ces dames, plus hardies, se sont écriées : « Accordé le principe ; nous n'en avons pas peur. » — « Qu'ainsi soit, ai-je repris, puisque Mesdames le veulent. Tirez vos conclusions. » Le théologien, sans tenir compte de l'incident, a passé de suite à la mineure : « Or, le bal, tel qu'il se pratique, et avec tout ce qui s’y rattache de près comme de loin, est une des choses les plus funestes au bien-être de l'esprit, au bien-être du cœur et au bien-être du corps. Voilà ce que je veux établir. Et d’abord au bien-être de l'esprit.

« Ce bien-être consiste dans la possession du vrai, dans la science des choses divines et humaines. Or je fais une question. Le temps et le travail qui sont employés par les uns à préparer vos fêtes et leurs décors, vos toilettes, vos costumes, vos nocturnes splendeurs, et par les autres à se montrer, causer, poser et danser dans vos somptueuses réunions, ont-ils pour but et pour résultat de développer quelque connaissance dans des esprits? est-il une vérité religieuse ou profane qui y gagne quelque chose ? ne sont-ce pas, au contraire, du temps et de la peine dépensés à distraire les âmes de toute étude digne de l'homme, digne de la société, digne de Dieu? Joignez l'influence de ces fêtes pour rendre vos esprits légers, futiles, pour les soustraire à la réflexion, pour leur ôter le goût des grandes vérités sur lesquelles repose le salut des citoyens et des cités, des individus et des nations, pour les efféminer, pour les éblouir, pour les aveugler, pour les remplir de fantômes, pour les endormir dans une paresseuse indolence, et, si vous n’avouez pas la vérité de ma proposition, j'accuserai votre bonne foi. »

« La chute est grave, Monsieur le théologien, ai-je dit aussitôt ; il y a des raisons, en faveur de ce que vous attaquez, plus que suffisantes pour servir de base à une bonne foi contraire à la vôtre. Ne faut-il pas des distractions à l'esprit ? peut-il travailler toujours ? Dieu lui a fait une nécessité du repos ; et ne vaut-il pas mieux employer le temps destiné à la récréation, en amusements où l'esprit se manifeste, d'une manière frivole, il est vrai, mais enfin se manifeste et s'exerce, que dans le désœuvrement, l'inertie, l’assoupissement, l'ennui ? Le bal est une des germinations de l'art ; le goût s’y épanouit dans l'éclat des toilettes, dans l'originalité des costumes, le talent dans les attitudes, l'activité intellectuelle dans la conversation, la grâce dans la tenue, mille ressorts de l'esprit dans les combinaisons harmoniques qu'invente le génie de la danse. N'y avait-il pas, au nombre des neuf muses, une danseuse ? »

À cette réponse, tout l’auditoire a respiré d'aise. L’espérance a rayonné sur les visages où l'argument du moraliste avait imprimé la terreur.

« Voilà qui est bien dit, s'est écriée la jolie conteuse ; nos bals sont des exercices où viennent rivaliser le talent, l'esprit, l'art, le goût et les grâces. Chacun a son costume de sa création, son rôle étudié, sa pose, son geste, ses paroles ; ce sont des improvisations dramatiques. Cette nuit, j'étais la bayadère des pagodes ; je serai demain la vachère des montagnes ; je jouerai bientôt la belle Léda, et j'espère clore mon carnaval par la furie Alecto. »

Comme toutes s’extasiaient sur les délicieuses originalités de la spirituelle danseuse, une vieille aux charmes masqués par les rides, aux rêves d'or noyés dans le fleuve des ans, aux souvenirs clairs des joies évanouies, a repris son feu de jeunesse pour célébrer les mérites de son beau vieux temps, sans pitié pour le nôtre.

« Le goût, disait-elle, a remonté vers sa source ; l’art a brisé ses pinceaux, l'esprit ses épingles, le plaisir tous ses talismans ; le monde ne sait plus s'amuser, ni folâtrer, ni rire. Que sont vos toilettes, vos fleurs, vos danses, toutes vos fêtes ? de mesquines arlequinades, des jeux de poupées, des folies de pensionnaires. Je me rappelle qu'un jour, nous avons, dans un bal, figuré la cour de Pluton ; la scène fut complète; les Furies armées de fouets, la Mort avec sa faux, Rhadamante et Minos, Cerbère et Caron, toutes les divinités infernales étaient présentes. On remplissait les rôles à ravir ! on avait tant d'esprit dans ce temps-là ! quels quadrilles ! quels galops ! quel ensemble ! J'étais la reine des ombres, j'avais la chevelure enlacée de reptiles ; je portais des torches fumantes; le feu sortait de mes yeux; c'est alors que l’art présidait aux réjouissances, qu'on s'amusait avec esprit, qu'on folâtrait avec grâce. Nous fîmes de l'enfer l'habitation des ris ; je gagerais, que, dans cette nuit, pas un des dieux de la joie ne passa la veillée aux salons de Cypris. »

J'ai oublié ce qu’on a dit durant ce quart d'heure de conversation exaltée, ce qu'ont dit les vieilles donnant des idées aux jeunes, ce qu'ont répondu les jeunes saisissant ces idées au passage, tout en ayant l'air d’en faire fi.

Le moraliste, auquel on ne pensait plus, écoutait avec l'impassibilité d'un sourd. Le thème épuisé, il s'est adressé gravement à moi-même.

« La récréation est nécessaire à l’homme, et le bon sens dit avec vous, Monsieur, qu'elle doit être encore un travail utile, qu'elle doit être une gymnastique des facultés de second ordre pendant que se reposent les facultés supérieures. Fondée sur cette règle, la morale admet les spectacles et tous les jeux auxquels président l'intelligence et le goût. Elle conçoit même des danses qui méritent d'être classées dans cette catégorie. La seule condition qu'elle réclame, c'est que l'esprit en retire quelque fruit, sans préjudice pour la santé du cœur et pour celle du corps, au double point de vue individuel et social, rapports sous lesquels vous savez qu’il me reste quelques mots à dire. Or, les bals luxueux, tels qu'ils se pratiquent de nos jours, et depuis longues années, tels que la mode les fait, étudiés dans tous leurs détails et sous toutes leurs faces, pris dans leur préparation, dans leur exécution, dans leurs suites, sont des passe-temps criminels, parce qu'ils sont inutiles et funestes. Faites, Mesdames, trois parts : la part de ce que gagne votre intelligence dans ces fêtes; la part de ce qu’elle pourrait gagner dans d'autres passe-temps utiles, quoique récréatifs ; la part enfin de la prédisposition qu'elle en rapporte à l'indolence, du dégoût qu'elle y puise pour toute occupation sérieuse; et, si votre conscience ne vous répond que la première est nulle, la seconde pesante, et la troisième plus pesante encore, vous êtes tombées, sous l'influence de votre genre de vie, dans un aveuglement qui démontre ma thèse mieux que tous mes arguments. »

Je ne comptais pas sur tant d'habileté de la part du rustique philosophe. Pensant qu’il allait condamner, sans merci et sans distinction, tous les amusements qui se rattachent au spectacle et à la danse, j'avais mis en réserve des réponses qui l’auraient sans doute fort embarrassé ; mais la concession qu'il a faite, de son propre mouvement, m’a déconcerté. Pour dissimuler ma gêne, je l'ai prié de passer de suite aux deux autres parties de sa mineure, promettant, avec une assurance qui a consolé l'auditoire, une réponse générale et définitive quand il aurait développé sa thèse.

Il a donc continué comme il suit

« L'aliment du cœur, c'est la vertu ; le vice en est le poison. Le bal est-il propre à rendre l’âme vertueuse ? Qui osera dire, oui ? Si, au contraire, il est un aiguillon pour les passions sensuelles, s’il effémine les courages, s’il désarme la volonté avant le combat, s’il la plonge dans un monde d'illusions qui l'aveuglent, s’il est, pour elle, le château d’Armide, ne dois-je pas affirmer qu'il n’a que des poisons à lui offrir ? J’aurais tort, Mesdames, de développer devant vous cette pensée, vous en savez plus long que qui que ce soit sur ce point délicat; vous avez l'expérience des douceurs envenimées que je ne veux pas vous décrire; tout, dans vos bals, concourt au ramollissement des âmes, vos costumes, vos danses, vos intrigues, vos conversations, vos pudeurs lascives, tout y concourt aussi à vous remplir d'insensibilité pour les douleurs du pauvre; car la pitié et la folie des jouissances sont deux extrêmes qui ne sauraient marcher de pair; l’un montant, il faut que l’autre baisse, Enfin, pour abréger, je réduirai tout à une simple question. Il n'existe, dans l'humanité, que deux forces : celle du bien et celle du mal ; Dieu et Salan. Or, soyez sincères, vos bals sont-ils une invention du bien, une production de la vertu, une création de Dieu pour le salut de l’homme ? vous n‘oseriez le soutenir ; ils sont donc une invention de Satan, une habile manœuvre de son génie pour souffler traîtreusement la mort dans vos âmes. »

J'ai répondu que, si l'on se reporte à ces fêtes païennes, à ces bals des Romains sous les Césars, les raisons alléguées par le théologien gardent toute leur force; que ces fêtes étaient bien des apothéoses de la volupté, des formules brillantes de consécration et de naturalisation de tous les vices dans le cœur; mais que le christianisme, dont la mission n’est pas de détruire les éléments de l’humanité, mais de les rendre saints en les passant à son foyer, a purifié ces sortes de distractions; qu'il a jeté sur elles les voiles de la modestie; qu’il y a introduit les convenances; qu’il les a réconciliées avec la vertu par un des miracles dont il a reçu de Dieu le privilège.

Les dames ont trouvé l'observation juste, et l'ont appuyée par des réflexions d’une finesse exquise, tirées de la retenue dont les mœurs chrétiennes ont fait un devoir d'étiquette. Les dames savent tout dire : elles ont reçu de la nature un vocabulaire qu'elles ont gardé pour elles, et dont leurs époux n'ont point ouvert les pages.

« J'ai vu vos bals, Mesdames, a dit le moraliste, j'ai assisté aux fêtes de vos salons ; je n'ai pas vu celles des Tibère et des Héliogabale, mais j'en ai lu, comme vous, les vivants tableaux qu’en ont laissés les grands hommes de Rome. Oh ! sans doute, vous ne répétez pas, dans vos soirées, les excentricités impures de cet empereur, qui trouvait des dames romaines pour jouer avec lui le jugement de Pâris, et d'autres pour applaudir à ses infâmes jeux. Le bon ton ne vous le permettrait pas ; il ne vous permet que les passions contenues et voilées, les passions qui se concentrent pour mieux éclater ; les passions qui se cachent sous ces dentelles à jour, que vous appelez chrétiennes ; il vous invite à l'hypocrisie. Si vous étiez ouvertement corrompues, si vous étiez franches dans votre dégradation morale, l'honnêteté vous abandonnerait, comme des excommuniées, à la compagnie de vos semblables ; le vice et la vertu seraient distincts; Satan aurait ses armées, Dieu les siennes ; et l’on ferait son choix en pleine liberté ; mais dans le système qui règne, tout est mélangé, tout est confus, et tout se corrompt; la dissolution se dissimule, et la vertu se dissout, sans rougir et presque sans s’en apercevoir, à son contact impur. C’est la perfidie organisée ; c'est Béelzébub déguisé en Raphaël ; c'est le filet tendu à l'innocence ; c'est Cupidon sous les trails d’lule. Dans vos salons le cœur se putréfie sans que l'écorce en paraisse altérée ; ce sont les temples où se marient le vice et la vertu sous des formules modestes, où ils s'identifient sous de pudiques embrassements.

« Je ferais moins de cas peut-être des excentriques indécences, du dévergondage exalté des chaumières et des casinos, que de vos impudeurs pleines de grâces pudiques ; la vertu y satisfait promptement sa curiosité, s’y brûle et s'en va; chez vous elle s'acclimate avec la volupté, et devient voluptueuse sans perdre le nom de vertu. Les orgies païennes furent celles des anges déchus s'étourdissant dans l'isolement de leur dégradation ; les orgies chrétiennes, et je ne parle que des vôtres, sont les rendez-vous des anges bons et mauvais pour aboutir à une assimilation monstrueuse des uns avec les autres ; ce sont les conférences diplomatiques de l'enfer et du monde. »

Cette impitoyable apostrophe a été reçue avec une résignation édifiante. J'ai demandé encore une fois la fin du raisonnement avant de présenter la grande réponse promise ; et le théologien, qui en passait par tout ce qu'on exigeait de lui, sauf toutefois les concessions doctrinales, a, sur-le-champ, complété sa démonstration à peu près comme il suit :

« J'ai gardé, Mesdames, pour la clôture, mon argument définitif (à ce mot toutes ont pâli). Les raisons déjà signalées fussent-elles sans valeur, celle-ci rendrait, à elle seule, toute contradiction impossible.

« Il s’agit du bien-être social au point de vue matériel ; et je dis que vos bals, toutes vos fêtes luxueuses vous sont interdites par les vertus chrétiennes, comme étant une des causes permanentes du paupérisme, une source constante de misères, d’homicides instruments de la décadence des nations, en un mot, le ver rongeur du bien-être en cette vie. Que diriez-vous d’un ami perfide qui, par des moyens habilement combinés, entraînerait son frère dans la voie du crime et du malheur, qui le mènerait hypocritement à sa perte sous le double rapport du corps et de l'esprit ? Vous n'auriez pas de mots assez énergiques pour exprimer l'horreur que vous inspireraient ses allures. Or, vous êtes cet hypocrite ami ; vous forcez le peuple à donner tête baissée dans le chemin qui mène à tous les maux, et vous y marchez avec lui, car vos malheurs sont inséparables des siens. Vos fêtes l’obligent à perdre son temps et ses efforts dans la production d’objets inutiles, de fleurs pour vos parures, alors qu'ils devraient aboutir à donner du pain et des vêtements à tous. Ne trouvant à gagner sa vie que dans la confection de ce qui sert à vos plaisirs, il s'accumule au sein des grandes cités, s’y corrompt, y devient misérable ; les travaux indispensables et utiles se ralentissent ; la production de la vraie richesse diminue: la nation devient d'autant plus pauvre qu'elle est plus riche en apparence; les besoins se multiplient; les maux s'entassent; les révolutions deviennent nécessaires, et elles arrivent infailliblement, la Providence ayant attaché le remède à la maladie elle-même, c'est-à-dire la révolution à l'agglomération de la population dans les centres, et à la misère qui s’y développe ; et c'est vous qui menez sourdement la société à ces abîmes par votre amour effréné des jouissances. Vous êtes donc responsables de la misère matérielle et de la dégradation morale où l'on voit, d'époques en époques, se précipiter les nations ; vous en êtes responsables comme la cause est responsable de ses effets. Les uns ont faim et froid, d'autres sont corrompus, pervers et méchants ; dites, c’est ma faute ; puisque c’est vous qui les avez, par une longue série d'influences qui s'enchaînent, affamés et pervertis. Donc la religion, la morale, la philosophie, la charité évangélique vous font un devoir de vous abstenir de toute participation à cette œuvre de mort. Donc vos bals sont des crimes, »

« Cependant, ai-je dit, vous ne nierez pas, philosophe, que ce ne soient des moyens de faire aller le commerce et d’activer la circulation. Le grand fléau du bien-être social, n'est-ce pas l’avare qui amasse des produits et les enferme, tandis que la société les réclame pour en tirer des produits nouveaux ? Dépenser sa fortune est toujours utile et charitable, quelle que soit la manière dont on la dépense ; il n’y a de pernicieux pour le peuple que la destruction des richesses ou un emprisonnement qui équivaut à la destruction. »

« Je vais prouver cette vérité par un exemple, a dit une jeune élégante : J'avais acheté pour mon dernier bal un costume qui ne me servira plus, Il entrait dans ce costume pour vingt mille francs de dentelles d'Angleterre. Si je n'avais pas acheté cette dentelle, elle serait restée chez le marchand ; le marchand n'aurait pas eu l'occasion de gagner ce qui lui revient pour la peine et le temps qu'il emploie à tenir son entrepôt ! Il va remplacer le vide, que j'ai fait dans sa boutique, par un nouvel achat, auquel il n'aurait pas même pensé. Le fabricant va occuper des ouvrières à confectionner de nouvelles pièces, ce que celui-ci n'aurait pas fait non plus. Voilà donc que, par mon achat, des ouvrières vont gagner leur vie, tandis que peut-être elles auraient souffert de la faim avec leurs familles. J'ai donc fait une œuvre de charité chrétienne en achetant cette dentelle, et de charité mieux entendue que si j'avais distribué gratis mes vingt mille francs aux ouvrières, puisque je les ai forcées au travail, tandis que, par le don, j'aurais encouragé la paresse. »

Toutes les dames d’applaudir avec la confiance d’une victoire assurée.

« Encore quelques mots, a repris le théologien, et j'aurai tout dit.

« En achetant de la dentelle, vous nourrissez les marchands et les fabricants de dentelles ; c'est, Madame, ce que vous avez établi, et c'est aussi ce que j'ai voulu dire. Or nourrir des bras, à la condition qu'ils passeront leurs temps à fabriquer des produits de ce genre, c'est un crime social, et voici pourquoi : Il en est qui ont froid l'hiver, parce qu'ils manquent de tissus nécessaires et solides qui garantissent contre les injures du temps; il en est qui ont faim, parce qu'ils manquent des aliments convenables; et aussi longtemps qu'il en sera de la sorte, celui qui a de l'argent ne doit payer des bras qu'à la condition qu'ils fabriqueront ce qui servira à vêtir ou loger ceux qui ont froid, à nourrir ceux qui ont faim. Je permettrai le superflu, quand le nécessaire et l’utile seront comblés, et encore sous la condition qu'il ne sera pas nuisible à l'esprit ou au cœur. Or comment payerez-vous des travailleurs pour fabriquer des choses utiles ? En achetant ces choses, et n’achetant que celles-là. Vous en rendrez, par ce moyen, la production abondante ; vous en diminuerez le prix par là même, et tous pourront s'en procurer. L'ouvrier, direz-vous, gagnera moins ; c'est vrai, mais il lui en coûtera moins pour vivre, et, les choses utiles étant en abondance, nul n’en manquera, la nation sera riche. Mais en achetant du luxe, vous activez la production du luxe, vous ralentissez celle de l'utile, et vous poussez, comme je l'ai dit, la société à sa ruine, en la payant pour perdre inutilement son temps et ses peines, eu la payant sans cesse pour vous fabriquer des joujoux, des instruments de vos futiles plaisirs. S'il n’y avait pas de corrupteurs, y aurait-il des corrompues ? y aurait-il des prostituées s'il n'y avait pas d'assez riches libertins pour leur payer un salaire ? vos bals splendides, vos luctuosités de toute espèce sont les agents de la décadence des nations. Enlevez ces causes morbides, l'activité se déploiera dans la production des choses nécessaires aux vrais besoins de l'homme tout entier ; et l’homme ne sera misérable ni dans son intelligence, ni dans son cœur, ni dans son corps ; car Dieu a muni l'humanité de forces productives suffisantes à la satisfaction de ses besoins réels, pourvu qu'elle ne perde pas ses moments en occupations vaines.

« Je reviens donc à mes conclusions. Vous êtes coupables, Mesdames ; vous portez votre part de responsabilité des souffrances et des crimes qui sont les suites des débordements du luxe, en encourageant, de votre bourse, les causes qui rendent ces débordements nécessaires. Je ne puis voir dans nos capitales, sans frémir de crainte pour vous-mêmes et pour l'avenir de la patrie, ces éblouissants étalages d'objets inutiles qui coûtent au travail tant de journées et de soins.

« Je me résume.

« Il y eut un temps où le grand peuple romain corrompu et vaincu par César, se sentit fatigué de ses vertus, de sa force et de sa gloire, où, pour me servir de l'expression du plus éloquent de nos contemporains, il s'étendit sur la couche de la mollesse comme sur un lit de prostituée. Il obéissait alors aux Tibère et il ne demandait plus que du pain et des jeux, panem et circenses, du pain pour vivre, et des jeux pour jouir de la vie.

« Du pain, il en faut toujours, et de plusieurs espèces. Il y a un pain essentiel à la vie du corps, c'est la nourriture et le vêtement ; il y en a un qui est essentiel à la vie de l'intelligence, c’est la vérité scientifique, politique et religieuse, individuelle et sociale : il y a enfin celui qui nourrit l'âme, c'est la vertu. Mais le peuple romain dans sa déchéance ne pensait qu'au pain matériel.

« Des jeux, on peut s'en passer ; il y en a même dont on doit toujours se passer, comme je l’ai suffisamment établi. Mais dans certains âges, et chez certains peuples il s'opère des crises de ramollissement, qui ont pour excitants et pour symptômes les développements du luxe, toujours provoqués eux-mêmes par le mauvais emploi des richesses ; et alors les passions sensuelles passent à l'état de besoins qui luttent d'énergie avec les besoins réels. Ce phénomène revient dans toute nation qui perd son autonomie, par la raison que, la famille des maux étant une comme celle des biens, servir un démon, c’est les servir tous. Obéir à Tibère, pour le peuple romain, c’était le suivre à Caprée.

« Or, c'est une des lois de l’économie humaine, une loi d'équilibre que le pain diminue d'abondance à proportion qu'on se livre davantage au plaisir ; plus un peuple s'amuse, plus il a faim, et moins il a pour s'assouvir. Ce ne sont pas, sans doute, dans ce peuple, les mêmes hommes qui jouissent et qui ont faim ; quand on parle d’un peuple, on le personnifie, on l’individualise, on établit entre tous ses membres la solidarité qui existe entre les diverses parties d'un même tout. C’est ainsi que l'on arrive à grouper sur l’ensemble les caractères propres aux différentes classes. Ceux qui avaient faim et froid sous Héliogabale s'inquiétaient peu, sauf les exceptions, des réjouissances du cirque, des danses impudiques du palais des Césars, et ceux qui se livraient aux folies de ces fêtes, que vous n'êtes pas encore assez riches pour imiter, ne manquaient pas de pain. Mais deux cris s'élevaient de Rome, deux cris qui en exprimaient énergiquement l’état matériel et moral, le cri de la misère qui demandait du pain, le cri de l’opulence qui demandait des jeux, or l’un et l’autre étaient l'évocation des barbares.

« Quelques sages, doués des simples énergies que donnent la raison et la nature, s'attristaient sur l’agonie sociale, osant à peine verser des larmes avec leurs amis au souvenir des mâles vertus que germait autrefois la république comme des moissons dont elle alimentait sa grandeur.

« Plus tard le christianisme envoya ses légions prêcher la vérité à toute créature, rappeler à chacun ses devoirs et ses droits; ces légions se sont multipliées ; elles se composent maintenant des prédicateurs, des théologiens, des confesseurs catholiques. Ceux-là n’ont pas seulement pour aiguillon les inspirations de la nature ; ils sont chargés directement par l'Eglise du Christ, d’arrêter, autant que possible, les sociétés et les individus sur la pente qui les mène aux abîmes. Tous n’accomplissent, pas leur mission ; s’il en était ainsi, les choses iraient mieux ; mais quelques-uns le font, et j'en suis un, Mesdames. » Puis se tournant vers moi : « J'attends la réponse générale que vous avez promise. ».

« Voici, Monsieur, cette réponse, ai-je dit aussitôt, vous l'admettrez, j'espère, sans conteste, en votre qualité de théologien.

« Deux questions sont toujours à distinguer sur la moralité des actes humains, celle du mal matériel qui se base sur les principes absolus, et celle du mal individuel, le seul moral en soi, qui s'appuie sur les circonstances relatives aux personnes. Laissant de côté la première, j'invoque la seconde à la justification de ces dames, et je soutiens que, n'ayant pas approfondi les conséquences que vous avez signalées, n'ayant jamais fixé leur attention sur cet enchaînement compliqué, n'ayant point sondé les mouvements intimes de la machine sociale, ne voyant enfin dans le bal que le bal lui-même et ce qu'elles y font, elles sont dans la plus complète bonne foi et parfaitement dignes de votre absolution. »

« Monsieur, a répondu notre philosophe en saisissant son chapeau râpé, votre argument arrive trop tard ; j'en suis fâché pour toutes ces consciences, mais il vient de perdre aujourd’hui sa valeur. Elles sont maintenant instruites, savent à quoi s'en tenir, et viendraient en vain, par conséquent, à moins de changement de vie, me demander de les absoudre. »

Là-dessus l'original a salué la compagnie et a disparu.

« Oh ! s'est écriée l’une des dames comme il ouvrait la porte, je ne sais déjà plus un mot de ce qu'il a dit. »

Une autre a ajouté : « J'espère, au moins, que j'aurai tout oublié demain matin... »

« C'est un janséniste » a dit une troisième.

« Nous devons prendre ses paroles pour des contre-vérités, a poursuivi la quatrième, puisque les jansénistes sont condamnés par la cour de Rome. »

« Je conclus, s'est écriée la jolie danseuse ; nous allons pécher du mieux que nous pourrons durant le carnaval, pour nous bien laver pendant le carême, nous sanctifier à Pâques, et recommencer l'an prochain. »

La vieille m'a dit en particulier : « Vous n'aviez peut-être jamais entendu parler un janséniste ; franchement, qu'en dites-vous ?

J’ai répondu avec l'humilité que toujours je cherche sans la trouver toujours : « Ce monsieur a le ton rude et le verbe sauvage, mais je ne me sens pas de force à lutte contre lui. »

Source

Pages 122 à 128 du fichier PDF téléchargeable ici :

https://books.google.fr/books?id=UBhaAAAAcAAJ

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