Moteur de recherche catholique portant sur la Bible et sur une bibliothèque d'ouvrages, d'articles et de conférences.
Mais cependant je t'annoncerai ce qui est exprimé dans une écriture de vérité ; et il n'est personne qui m'aide en toutes ces choses, sinon Michel, votre prince.
AccueilBibliothèque > Modernité et modernisme

Modernité et modernisme

Auteur(s) : Hecquard, Maxence
Thème(s) : Philosophie, Révolution / Modernité / Démocratie / Antéchrist / Eschatologie
Nature : Conférence
Origine : Conférence du philosophe Maxence Hecquard donnée au Cercle de l'Aréopage en juillet 2019 sur les concepts de modernité et de modernisme.

Contexte

Conférence du philosophe Maxence Hecquard donnée au Cercle de l'Aréopage en juillet 2019 sur les concepts de modernité et de modernisme.

Vidéo de la conférence sur Youtube

https://www.youtube.com/watch?v=ccbVaFa__yc

Transcription épurée par recatho.com

Frère Thierry :

Ce soir, nous avons l'honneur de recevoir pour la troisième fois Maxence Hecquard. Il est l'auteur de deux livres dont un qui est fondamental : "les fondements philosophiques de la démocratie moderne" et "la crise de l'autorité dans l'Eglise" aux éditions Pierre-Guillaume de Roux.

La modernité est plus difficile à dater de manière exacte, mais la crise moderniste [date du] 19e siècle où on voit bien l'émergence d'une certaine modernité, le culte de la science, le positivisme, le progrès, les sciences historiques, surtout d'origine allemande… Et de nombreux clercs vont se laisser séduire et adopter les méthodes, que ce soit en exégèse, en écriture simple, en histoire de l'église, en dogmatique, et ça donnera ce qu'on a appelé, la crise moderniste.

Aujourd'hui, si on veut reprendre les mots de Maritain, cette crise [apparaît comme] un rhume de foin comparé au drame actuel. Je ne vais pas faire la conférence à votre place, alors, à vous, cher ami !

Maxence Hecquard :

Merci frère Thierry. Merci de m'inviter à nouveau à vous adresser la parole dans votre cercle si sympathique et pour une question qui est fondamentale. J'ai intitulé cette conférence, nous en avions parlé avec le frère Thierry, "modernité et modernisme", et effectivement, ce sont deux aspects d'une même chose mais qu'il nous faudra étudier séparément pour essayer de nous y retrouver. Qu'est-ce que la modernité ? Qu'est-ce que le modernisme ? Quelles sont les relations qui unissent ces deux concepts philosophiques ?

Je suis particulièrement heureux de m'adresser à vous sur la modernité parce qu'en réalité, ce n'est pas un de mes thèmes de prédilection. Dans mon livre sur les fondements philosophiques de la démocratie moderne, évidemment, je parle un peu de modernité puisque je parle de la démocratie moderne, mais ce n'est pas tout à fait mon angle d'attaque et donc il est intéressant d'approfondir ce concept.

La première question qui se pose, c'est la question du temps, qu'est-ce que la modernité dans l'histoire ? Et, apparaît en filigrane, la question du progrès et de ce qu'on appelle de nos jours les sciences.

La seconde question, celle du modernisme, c'est de savoir ce qu'est devenu cette modernité et notamment dans ses rapports avec le christianisme.

[1 - La modernité]

Vous le savez peut-être le mot moderne vient du mot latin modernus, un adjectif dérivé de l'adverbe modo. C'est du latin tardif. Modo est un adverbe qui marque le temps présent ou le temps qui vient de s'écouler ou bien le temps qui va arriver immédiatement. Modo marque l'instant. Le moderne est donc celui qui vit dans le présent et non dans le passé. La modernité cultive l'instant. Voilà qui correspond bien au sens usuel : "je suis moderne parce que j'ai le dernier iPhone 6. Ah non, l'instant est passé, aujourd'hui c'est le 7, je ne suis plus moderne". La modernité est en quelque sorte insaisissable puisqu'elle se renouvelle sans cesse et pourtant ce qu'on a appelé les temps modernes représente déjà 4 ou 5 siècles ! Quel paradoxe ! Un culte de l'instant multiséculaire !

La modernité, nul ne le niera, a la stature d'une époque mais quand a-t-elle commencé ? On situe généralement sa naissance à la Renaissance. Mais, est-ce le retour à la culture antique ? Ce serait paradoxal que la modernité soit le retour à la culture antique. Est-ce l'essor des sciences et techniques ? Mais au moment de la Renaissance, cet essor est peu perceptible. Est-ce une certaine libération des mœurs, les chevaliers ne partent plus à la croisade mais poursuivent les belles princesses ? Est-ce la découverte du Nouveau Monde, de la rotondité terrestre, qui repousse l'horizon à l'infini ?

La modernité est un peu tout cela. Elle est en tout cas la sortie de ce qu'on a qualifié les "ténèbres" du Moyen Age.

Et, de fait, nos contemporains associent la modernité au progrès technique. La modernité est l'époque des voitures, du téléphone, des fusées, des vaccins, etc. Durant le "ténébreux Moyen Age", l'homme aurait vécu un petit peu comme ses ancêtres des cavernes et il aurait fallu attendre qu'on allume les Lumières au dix-huitième siècle pour qu'il découvre enfin la physique, la chimie, la médecine et toutes ces sciences et techniques qui lui permirent d'améliorer son ordinaire. La question posée aux philosophes que nous sommes est celle d'un lien de causalité entre l'essor incontestable des techniques durant les deux derniers siècles et la philosophie matérialiste sous-jacente à cette époque. Quant à moi, j'avoue ne pas bien voir ce lien. L'opinion certes commune selon laquelle le progrès technique de nos sociétés serait le fruit des Lumières me semble vulgaire au sens étymologique et controuvé. Cette opinion me semble tout d'abord très injuste vis-à-vis des nombreux savants et scientifiques qui depuis des siècles ont fait progresser les connaissances et les techniques tout en affichant des convictions philosophiques traditionnelles, c'est-à-dire aristotéliciennes. Tout le monde sait d'Aristote était le plus grand scientifique de son temps mais :

  • Sait-on que le moulin à eau, innovation technique majeure du 5e siècle, a été inventé par un moine, saint Ours à Loches ?
  • Que c'est un pape, Sylvestre II, qui introduisit en Occident les chiffres arabes et d'autres innovations mathématiques ?
  • Que le maître de saint Thomas-d'Aquin, saint Albert le Grand, était un zoologue, un botaniste et un grand chimiste ? Il est le premier à avoir isolé l'arsenic.
  • Sait-on que les bases de la génétique moderne ont été posées par un moine tchèque, le botaniste Gregor Mendel ?
  • Que l'un des plus grands physiciens modernes, par ailleurs grand historien des sciences, Pierre Duhem était un aristotélicien convaincu ?

Tous ces exemples pourraient être multipliés. La vérité est que la soi-disant opposition de la foi et de la raison, des sciences expérimentales et de l'Eglise, est une invention des ennemis de cette dernière, un pur produit de l'idéologie. Pierre Duhem, dans sa monumentale histoire des sciences, a souligné l'importance du Moyen Age dans l'émergence de la science moderne.

La seconde raison qui m'amène à récuser le lien entre le progrès technique et la modernité est strictement philosophique. Je crois avoir montré dans mon livre que la conception du monde qui justifie la modernité, la démocratie, la métaphysique de cette modernité est unique. Il s'agit d'un avatar de la philosophie d'Epicure que l'on peut aussi bien qualifier de panthéisme que de matérialisme, et dont l'essence est d'affirmer que le monde s'explique par lui-même sans qu'il faille poser, comme le faisaient Platon et Aristote, un premier moteur qui rendrait compte de son existence et lui donnerait des règles. Rien dans ce néo-épicurisme n'a trait directement au progrès technique !

Comme vous y allez m'objecterez-vous ! Comment ne pas voir que l'infini du monde décrit par Epicure et par Lucrèce a été le point de départ du renouvellement de la cosmologie du 16e siècle et a permis à Copernic et Galilée de bouleverser notre vision de l'univers ? La recherche des autres mondes habités décrits par Lucrèce ne justifie-t-elle pas l'existence même de la NASA ? Comment ignorer que l'atomisme épicurien repris par Gassendi au dix-septième siècle a constitué le fondement de la chimie contemporaine ? Enfin, et surtout, le darwinisme, la théorie de l'évolution accrédite non seulement l'origine de la vie au hasard mais son progrès dans l'histoire.

Le lien de la modernité avec les sciences au sens d'aujourd'hui serait donc incontestable ? J'oserai répondre que c'est là inverser les facteurs. L'épicurisme renaissant a peut-être influencé certains scientifiques à partir du 16e siècle mais leurs découvertes réelles ou supposées ne prouvent en rien les hypothèses de cette philosophie, elles ont simplement été utilisées par les idéologues de la modernité pour conférer une autorité nouvelle dite scientifique à leur théorie.

  • Les observations de Copernic et de Galilée ont sans doute bouleversé l'astronomie sclérosée de Ptolémée mais elles ne prouvent en rien l'affirmation de Lucrèce sur l'infini du monde, ce point reste une pure conjecture. La théorie actuelle du Big Bang irait plutôt en sens inverse : en supposant une origine au monde, ainsi que son extension, elle suppose en effet qu'il a commencé. On voit mal dès lors comment il pourrait être infini.
  • Les milliards de dollars dépensés par la NASA pour chercher la trace d'autres vies dans l'univers sont sans résultat à ce jour. La pluralité des mondes habités de Lucrèce reprise par les Lumières, de Giordano Bruno à Emmanuel Kant, reste donc du domaine de la pure hypothèse.
  • On n'a pas attendu Gassendi pour découvrir que les corps sont composés d'éléments divers qui influent les uns sur les autres. D'ailleurs, l'atomisme grec jugeait les atomes insécables, c'est la définition même du mot atome. Or nos physiciens et nos chimistes ne cessent de les diviser en particules toujours plus infimes. Pour Empédocle, pour Epicure, le cœur de la théorie atomiste était que les atomes ont été réunis au hasard, mais cette concrétion hasardeuse des principes premiers reste à prouver.
  • La théorie de la sélection naturelle de Darwin n'a pas résisté à l'analyse, elle a dû prendre de nouvelles formes, les mutations chromosomiques, et elle est plus que jamais contestée. La science actuelle n'a toujours pas prouvé que la vie fût apparue et progresse au hasard. Bien au-contraire, les découvertes de la biologie moléculaire des dernières décennies, notamment sur la structure de l'ADN, ont amené nombre de chercheurs à récuser ces théories.

Ainsi, la science moderne ne prouve pas Epicure mais est utilisée par les scientistes épicuriens pour faire accroire à l'épicurisme. De là, comment prétendre que les Lumières seraient le moteur du progrès technologique ? Mais m'objecterez-vous encore, ce serait méconnaître que le concept même de progrès est une création des Lumières !

De fait, l'ouvrage de Lucrèce, "De rerum natura", évoque un certain progrès technique des hommes mais ce progrès n'est pas celui de l'espèce humaine en tant que telle. Il faudra attendre Condorcet et son "Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain" en 1795 pour tenir une véritable théorie du progrès de l'espèce. De fait, les prémices du transformisme ont affleuré chez les Lumières, chez Vanini en 1610, puis chez Diderot. Lorsqu'on parle de l'épicurisme, les gens pensent au bon vin, aux bonnes choses, à la bonne nourriture, et, de fait, Epicure disait qu'il faut profiter de la vie mais ce qu'on a appelé l'hédonisme d'Epicure n'est pas l'essence de sa philosophie. L'essence de sa philosophie, c'est son impiété. Et, quand je dis impiété, c'est sans jugement de valeur, c'est simplement le fait qu'il ne veuille pas se référer à un Dieu. "Rien ne naît de rien par miracle divin", dit Lucrèce, "tout se fait sans nul concours des dieux". Ainsi en est-il de la modernité. Je ne dis pas que la modernité se réduit à l'impiété, je dis que l'impiété a marqué sa naissance et que cette marque ne saurait être effacée. De même que l'amour de Dieu est la marque de l'ère chrétienne, de même son rejet est le fil rouge de la modernité. Le monde s'explique désormais sans Dieu, Dieu n'existe plus !

Quand cette modernité a-t-elle commencé ? Eh bien, lorsqu'on a redécouvert Epicure, [en 1417,] il y a 600 ans. On a fêté en 2017 l'anniversaire de la redécouverte du manuscrit du principal disciple d'Epicure, Lucrèce, dans un monastère de Murbach en Alsace. Or le monde, nous dit Lucrèce, et nous disent les épicuriens, est animé d'un mouvement perpétuel - "Panta rhei" disait Héraclite,  "tout coule". Le mouvement existe, les hommes le constatent, et depuis 3 siècles, ils nomment ce mouvement "progrès", peu importe l'origine du monde. Epicure expliquait son apparition par ce qu'il appelait le clinamen, c'est-à-dire l'inclinaison du mouvement des atomes qui les faisait s'entrechoquer. Kant nous dira qu'il y a une cause inconditionnée, une sorte de liberté de la nature. Nos contemporains parlent tout simplement de hasard, le mouvement de la nature n'a pas d'explication, son soi-disant progrès encore moins. En réalité, comme l'expliquait en 1878 un jeune philosophe prématurément disparu, Jean-Marie Guyau, le concept même de progrès est directement induit par l'athéisme d'Epicure. Je cite Guyau : "du moment où l'homme ne reçoit pas des mains d'un Dieu créateur sa civilisation toute faite, il faut qu'il la fasse lui-même avec le temps. Ainsi, toute théorie non religieuse du monde suppose comme corollaire et comme confirmation une histoire du progrès de l'homme. L'idée de progrès", nous dit Guyau, "vient s'opposer à celle de création". "A l'inverse", commente l'épicurien contemporain André Comte-Sponville, "si le monde est créé par un ou plusieurs dieux, il n'est guère vraisemblable qu'il puisse progresser. Comment ferions-nous mieux que celui ou ceux qui nous ont créés ? C'est pourquoi", dit-il, "les religions pensent la chute plutôt que le progrès" -  la chute, le péché originel - "Ainsi, nous constatons le mouvement de la nature et nous le vivons, le reste est bavardage. C'est là toute notre philosophie, la modernité est une philosophie de l'évolution, une métaphysique du devenir, nous venons du rien, nous progressons vers nulle part, nous retournerons bientôt au néant, notre vie ne dure qu'un instant, la seule chose qui importe est la liberté de cet instant, car cet instant est court, donc précieux, il faut le goûter, en profiter, la modernité est précisément l'adhésion à ce culte de l'instant, à cette gourmandise de la terre". Et cet hédonisme auquel on réduit trop souvent la philosophie d'Epicure est moins l'essence que le symptôme de la modernité, il est en effet la seule manière de supporter la brièveté de l'instant, et je ne résiste pas à l’envie de vous lire le discours de l'impie que nous rapporte le livre de la Sagesse :

"Le temps de notre vie est court et plein d'ennui, l'homme n'a plus de bien à attendre après sa mort, et on ne connaît personne qui soit revenu des enfers. Nous sommes nés du néant et, après cette vie, nous serons comme si nous n'avions jamais été. Le souffle de nos narines est comme une fumée, et la raison n'est qu'une étincelle qui remue notre cœur. Lorsqu'elle sera éteinte, notre corps sera réduit en cendres, et l'esprit se dissipera comme un air subtil ; et notre vie disparaîtra comme une nuée qui passe. [...] Venez donc, jouissons des biens présents, et hâtons-nous d'user des créatures comme pendant la jeunesse. Gavons-nous de vins précieux et de parfums, et ne manquons pas la fleur du temps. Couronnons-nous de roses avant qu'elles se flétrissent; qu'il n'y ait de prairie qui ne connaisse notre luxure. Qu'aucun des nôtres ne manque à notre orgie. C'est là que nous laisserons les signes de la joie car telle est notre part et tel est notre destin."

C'est le discours de l'impie rapporté dans la Bible, dans le livre de la Sagesse 2, 1-9.

Ce discours, c'est celui d'Epicure en fait, et c'est celui, évidemment, de l'homme moderne. [On retrouve ce discours] dans un des rares textes que nous avons encore d'Epicure lui-même. Dans sa lettre à Ménécée, il dit que "le plaisir est le principe et la fin de la vie bienheureuse". Mais n'est-ce pas ce que nous fait miroiter le monde moderne ? Il suffit d'acheter un magazine, on nous propose une sorte de paradis terrestre, des belles boissons, des parfums, des croisières, on nous propose de profiter de l'instant présent. C'est ça la modernité. Alors [qu'en est-il] de cette modernité, de ce progrès ? Les Lumières nous avaient promis le bonheur [mais] après deux siècles d'État de droit, deux siècles de démocratie, faut-il dire avec Maritain que le monde - je le cite - "débouche dans un nouvel âge réellement créateur où l'homme reprendra sa marche dans la souffrance et l'espérance vers la conquête de la liberté" ?  Notre monde est-il plus moral ? Est-il meilleur ? Sommes-nous plus heureux ? Luc Ferry l'affirme. Et ce philosophe, qu'on entend tout le temps à la radio, nous dit qu'on est beaucoup plus heureux aujourd'hui qu'avant, parce qu'il est épicurien. Quant à moi, face aux méfaits de la modernité, à la nature abîmée par les hommes, aux océans de plastique au milieu de nos océans, à la disparition des espèces, aux identités détruites et remplacées par une sous-culture de masses asservies, qu'il me soit permis d'en douter. Donc voilà ce qu'est la modernité.

Ah me direz-vous, mais qu'en est-il du modernisme ? Comment passe-t-on de cette modernité au modernisme ?

[2 - Le modernisme]

Le frère Thierry, dans son introduction, nous a expliqué que le modernisme est un concept en quelque sorte religieux. Il s'agit d'un mouvement, d'une tendance intellectuelle, qui a marqué le 19e siècle et l'Eglise catholique notamment, et le 20e siècle. Comment est-on passé de cette modernité à ce modernisme ? [On y passé] parce que les chrétiens peu à peu se sont rangés à la philosophie des Lumières.

Et que nous dit la philosophie des Lumières sur la religion ?

Il faut reprendre ce qu'en disent les grands penseurs de la modernité, Kant et Hegel. Kant a écrit un livre tout à fait intéressant qui s'appelle "la religion dans les limites de la simple raison" où il explique qu'il y a deux aspects dans la religion :

  • le premier aspect, dit-il, c'est une accumulation historique de croyances et de pseudo-science, de théologie, de traditions, de piété, de spiritualité. C'est ce qu'il appelle la foi historique. Cette foi historique, nous explique Kant, existe dans toutes les religions, dans le christianisme, dans l'islam, dans le judaïsme, et également dans les religions asiatiques, le bouddhisme, le shintoïsme… Kant nous dit que "tout cela est tout à fait estimable et bon, cela correspond tout simplement à la tradition, et à chacun sa tradition.  Si vous êtes né en France, dans un pays autrefois catholique, vous êtes sans doute né catholique, peut-être avez-vous été baptisé, on vous a appris des principes de piété, de spiritualité, un catéchisme, c'est très bien parce qu'au moins cela vous permet de faire votre devoir, de bien tourner, mais si vous étiez né au Moyen-Orient, vous auriez une autre tradition, on vous aurait appris autre chose, et ce serait très bien aussi".
  • et Kant nous dit qu'au-delà de cette fois historique, il y a la foi rationnelle. Pour Kant, c'est une sorte de résumé, de substrat moral, qu'enseignent les religions, du type : il ne faut pas tuer, il ne faut pas voler, il faut être honnête, il faut être bon, etc., ce genre de grandes vérités.

Alors, Kant nous dit que la foi historique est bonne puisqu'elle est traditionnelle, que c'est un folklore quelque part, mais qu'évidemment il ne faut pas lui demander d'être vraie puisque, par définition, il y a plusieurs religions et que toutes ces religions ont une tradition différente. Alors, au 19e siècle, lorsque cette philosophie des Lumières gagne toute la société occidentale, les idées de Kant progressent, y compris chez les chrétiens, et les chrétiens commencent à s'interroger sur la valeur de ce qu'on leur a appris, sur la valeur historique de ce qu'on leur a appris : est-ce que toutes ces histoires de miracles sont vraiment justes ? Tout cela n'est-il pas simplement symbolique, des sortes de contes pour les petites gens ? C'est ce que Marx nous dira. Il nous dira : "la religion, c'est l'opium du peuple, c'est pour apprendre aux gens à être honnêtes, à être bons, et c'est très bien, on n'est pas contre, mais vous n'allez pas quand même pas croire que le Christ est ressuscité des morts !? Enfin, c'est un symbole. Le Christ qui serait ressuscité le 3e jour ? C'est un symbole qui veut dire qu'après l'épreuve de la Croix, il donne au monde son message d'amour et son message évangélique"... Et donc, peu à peu, cette conception des Lumières sur la vérité historique de la religion va se diffuser chez les chrétiens eux-mêmes. C'est ce qui va donner naissance à ce mouvement du modernisme.

Le rapport avec la modernité est évidemment la métaphysique sous-jacente : Dieu lui-même devient un simple symbole très utile "parce qu'il évitera d'envoyer vos enfants en prison si vous leur apprenez qu'il existe un Dieu qui les punira quand ils sont petits, et ils ne deviendront pas voleurs, donc ils n'iront pas en prison, et donc ils auront une meilleure vie. De là à dire que Dieu existe, c'est aller trop loin, ce sont des symboles !"

Donc voilà ce mouvement moderniste qui va progresser peu à peu dans l'Eglise.

Toute l'histoire de l'Eglise au 19e siècle a été en réalité un combat contre cette philosophie des Lumières panthéiste. On parle souvent de Vatican I comme étant le concile de l'infaillibilité pontificale, le livre que je viens de sortir est sur cette question là, mais c'est quelque part un détail de Vatican I, l'infaillibilité pontificale n'est pas l'essentiel de ce concile. Les canons les plus importants des constitutions de Vatican I sont des canons quasiment philosophiques où Pie IX, entouré de tous les évêques du monde entier, condamne solennellement le panthéisme des Lumières. Il dit qu'on ne peut pas concevoir que le monde soit arrivé par hasard, tout seul, qu'on ne peut pas concevoir comme l'ont dit beaucoup des philosophes des Lumières que Dieu et le monde, c'est la même chose. C'est la philosophie de Spinoza, si à la mode aujourd'hui, qui nous dit que Dieu et la nature, c'est la même chose. Et Giordano Bruno nous explique que Dieu, c'est l'âme du monde, c'est ce qui fait que le monde est vivant. Cela peut être pris dans tous les sens du terme mais ne veut pas dire, comme le disait Aristote, comme le disait saint Thomas d'Aquin, que le monde où nous sommes n'est qu'une petite chose, un fantôme, qu'il n'est pas l'être des êtres, qu'il ne tient pas son existence de lui-même. On est obligé de concevoir qu'il y a un être des êtres qui lui donne son existence, qui lui donne ses règles de fonctionnement, tout Vatican I est contre le panthéisme des Lumières. Et,  évidemment, Vatican I se battra pour l'historicité des évangiles, de la foi, etc. Cette controverse moderniste va se cristalliser dans l'Eglise catholique sur la question essentielle du rapport que les chrétiens doivent avoir avec ce monde moderne. Les catholiques doivent-ils s'enfermer quelque part dans un ghetto, se protéger en se disant qu'ils vont essayer de conserver leur foi, leur identité, et de ne pas se laisser contaminer par le monde, et tout simplement de survivre et de transmettre ce qu'ils ont reçu ? Ou, au contraire, les catholiques doivent-ils s'ouvrir, aller de l'avant, et essayer de reconquérir ce monde moderne qui a oublié Dieu ? En réalité, les papes ont varié, relativement, sur le rapport que devaient avoir les chrétiens avec ce monde moderne. Le pape Pie IX par exemple, à l'époque où les États pontificaux sont occupés par les révolutionnaires italiens, interdisait de participer aux élections parce que c'était participer au système mis en place par les révolutionnaires qui l'avaient dépouillé des États pontificaux. Et, ces préceptes ont été suivis pendant plusieurs décennies au dix-neuvième siècle. Léon XIII, dans des encycliques qui ont suscité beaucoup de controverses, a dit qu'il fallait néanmoins chercher à convertir ce monde moderne. Dans sa fameuse encyclique "au milieu des sollicitudes", il dit que les catholiques doivent chercher à reconquérir la République mais, on oublie toujours de dire que Léon XIII explique que le cœur de la société est la religion, avec une vision parfaitement aristotélicienne. Léon XIII n'envisageait pas une seconde que les chrétiens prospèrent et vivent dans une société laïque qui ne reconnaîtrait pas Dieu. A une époque où presque tout le monde était encore catholique, il a voulu dire aux catholiques de reprendre le pouvoir même par les élections afin de ramener le Christ au pouvoir dans la société. Et les catholiques ont essayé, et ils n'y sont pas parvenus, et alors sont arrivés de nouveaux mouvements, comme le fameux mouvement du Sillon avec Marc Sangnier. Ce dernier dit qu'il ne faut pas déclarer que cette République, cette démocratie, est si mauvaise. Il nous dit que la démocratie prône la liberté, l'égalité et que ce sont des valeurs évangéliques. On entend encore aujourd'hui dire ces choses. J'ai entendu Madame le Pen dire de telles choses parce qu'elle cherchait à avoir l'électorat catholique. Elle a déclaré que la liberté et l'égalité étaient des valeurs évangéliques. Sauf que, la liberté et l'égalité prônées par le Christ n'ont juste rien à voir avec la liberté des Lumières. La liberté et l'égalité des Lumières, c'est la liberté et l'égalité des atomes. Dans la philosophie d'Epicure et des néo-épicuriens, les hommes sont tous des atomes de la société, et il faut que les atomes s'entrechoquent parce que c'est le moteur du progrès. Et c'est ce qu'on nous dit aujourd'hui. Par exemple, on nous dit aujourd'hui que les flux migratoires sont excellents parce qu'ils vont amener des choses nouvelles qui vont nous faire évoluer, qui vont nous faire changer, et que c'est le progrès de la société. C'est une vision extrêmement métaphysique des choses, et la liberté qu'on prône comme étant la valeur suprême, c'est très profond. Ce concept de liberté est l'horizon du progrès, de l'évolution des hommes. Il faut être libre pour qu'on puisse aller vers la prochaine étape de l'histoire des hommes. Ceci n'a vraiment absolument rien à voir avec la liberté du Christ qui nous dit que la liberté des enfants de Dieu consiste à respecter les lois de Dieu le Père, à respecter les préceptes que Dieu nous donne. Ceci n'a juste rien à voir. L'égalité du christianisme consiste à dire qu'au seuil de la mort, riches et pauvres, nous serons tous égaux devant la mort. La seule chose que l'on verra, c'est ce qu'on aura fait de notre vie et là peut-être que les plus pauvres, d'ailleurs l'évangile le dit, seront devant les plus riches, les derniers seront les premiers. Donc, ces concepts sont mélangés.

Au début du 20e siècle, saint Pie X a affronté le modernisme qui grandissait dans l'Eglise et sur tous les fronts. C'est la grande époque où arrivent les historiens, j'allais dire révisionnistes, qui remettent en cause toute l'histoire de l'Eglise. C'est tout juste s'ils ne remettent pas en cause l'existence du Christ lui-même. Ernest Renan, un apostat du christianisme, écrit sa "vie de Jésus" où il remet complètement en cause les miracles et ce genre de choses. Il dit que Jésus Christ était un homme formidable, quelqu'un de très fort, mais qui n'était qu'un homme, pas Dieu. Et on nous explique que l'Eglise a farci la tête des pauvres fidèles de 1000 histoires de miracles, de saints, de choses comme ça, qui n'ont évidemment jamais existé puisque tout cela est symbolique. Alors, saint Pie X a dû mener des tas de combats, notamment sur les écrits canoniques de la Bible. Evidemment, tous les protestants, notamment la science allemande à laquelle le frère Thierry faisait allusion tout à l'heure, étaient dans le luthérianisme et remettaient tout cela en cause. Mais, il est quand même important de souligner que cette bataille de l'érudition, qui a émaillé toute l'histoire du 19e siècle, a été gagnée par les catholiques. Ces derniers se sont battus sur toutes ces questions historiques et scientifiques, sur histoire des saints, sur le caractère apostolique de l'évangélisation de la Gaule, etc. Nous sommes à Paris aujourd'hui mais, à la Sorbonne, plus personne ne parle de saint Denis l'Aréopagite, l'auteur de grands traités de philosophie que saint Augustin et saint Thomas ont commentés. Aujourd'hui, on ne parle plus que du "pseudo-denis" mais c'est une erreur. Monseigneur Darboy, archevêque de Paris, a fait un livre extrêmement savant pour prouver que le saint Denis, auteur de ces traités de philosophie, est identique au premier évêque de Paris qui a converti Paris dès le premier siècle. Et donc, cette bataille de l'érudition a été gagnée par les catholiques. Mais, il n'empêche qu'elle a été féroce. Et, saint Pie X, au tout début du 20e siècle, lorsqu'il arrive sur le trône pontifical, se trouve confronté au mouvement de Marc Sangnier. Marc Sangnier disait qu'il fallait savoir mettre de l'eau dans son vin, qu'il y avait la thèse et l'hypothèse, et qu'évidemment qu'on voulait tous être chrétien, qu'on voulait tous croire à tout, mais qu'il fallait être réaliste. Et être réaliste, c'était faire des listes électorales de compromis, c'était participer à tout cela, et saint Pie X va le bloquer en condamnant le Sillon dans sa lettre sur le Sillon. Cette lettre est très importante parce que saint Pie X y condamne l'essence même du modernisme qui est de dire que le pouvoir vient des hommes. Saint Pie X explique que c'est faux, que cela va directement contre l'épître de saint Paul aux romains qui dit que tout pouvoir vient de Dieu. Et c'est cela, la souveraineté populaire, qui est condamnée dans la démocratie chrétienne. Depuis un siècle maintenant, les chrétiens se sont compromis dans le mouvement de la démocratie chrétienne mais il faut savoir que saint Pie X a solennellement condamné la souveraineté populaire. Le peuple n'est pas souverain. Cela ne veut pas dire que le peuple n'existe pas, nous en faisons tous partie, nous en sommes membres, mais le sens le plus profond, le plus intime de la souveraineté populaire, est de dire que l'homme est souverain. Si l'homme est souverain, il n'a pas de loi au-dessus de lui. Or c'est précisément l'inverse de ce que nous dit l'Evangile. L'Evangile nous dit que nous sommes soumis à Dieu, que nous devons appliquer la loi. C'est donc la négation de la souveraineté populaire.

Donc voilà ce qu'est le modernisme, une adaptation de la modernité épicurienne au christianisme.

Je vous remercie.

Maxence Hecquard

Téléchargement au format PDF