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Le Messie promis, figuré et prédit

Le Messie promis, figuré et prédit dans l'Ancien Testament. L’ancienne Eglise vit de foi et de désirs dans l’attente du Rédempteur.
Auteur(s) : Mgr Gaume, Jean-Joseph
Thème(s) : Catéchisme
Edition : Extrait du "Catéchisme de persévérance" de Mgr J. Gaume, Vicaire-général du diocèse de Nevers, édité en 1845.

TABLE DES MATIERES

PRÉFACE.

Introduction. Antiquité de la religion chrétienne. Définition de la religion. - Religion chrétienne aussi ancienne que l’homme. - Paroles de Bossuet et de saint Augustin. - Sagesse et amour de Dieu dans le développement successif de la Religion.

PREMIÈRE PARTIE. LE MESSIE PROMIS ET FIGURÉ.

  • CHAPITRE I: Première promesse. - Première et deuxième figures du Messie. - Vérité des figures. - Autorité des écrivains sacrés du nouveau testament. - De la tradition. - Témoignage de saint Augustin, d’Eusèbe de Césarée. - Conformité des figures avec Notre-Seigneur. - Elles conviennent à Lui et à Lui seul. - Première promesse faite à Adam dans le paradis terrestre. - Adam, première figure du Messie. - Patriarches. - Leur nombre. - Leur vie. - Abel, deuxième figure du Messie.
  • CHAPITRE II: Naissance de Seth. - Hénoch enlevé au Ciel. - Corruption du genre humain. - Noé. - Déluge. - Arc-en-ciel.- Noé, troisième figure du Messie.
  • CHAPITRE III: Diminution de la vie humaine. - Malédiction de Chanaan. - Tour de Babel. - Commencement de l’idolâtrie. - Vocation d’Abraham. - Seconde promesse du Messie. - .Melchisédech, quatrième figure du Messie.
  • CHAPITRE IV: Visite des Anges. - Naissance d’Isaac promise. - Entretien d’Abraham avec le Seigneur. - Ruine de Sodome. - Sacrifice d’Abraham. - Isaac, cinquième figure du Messie.
  • CHAPITRE V: Mariage d’Isaac. - Mort d’Abraham. - Sa sépulture. - Troisième promesse du Messie faite à Isaac. - Naissance de Jacob et d’Esaü. - Esaü vend son droit d’aînesse. - Isaac bénit Jacob. - Jacob va en Mésopotamie. - Quatrième promesse du Messie faite à Jacob. - Jacob épouse Rachel et revient auprès d’Isaac. - Jacob, sixième ligure du Messie.
  • CHAPITRE VI: Encore un mot sur la vie des Patriarches. - Les douze enfants de Jacob. - Joseph vendu par ses frères. - Conduit en Egypte. - Elevé en gloire. - Reconnu par ses frères. - Arrivée de Jacob en Egypte. - Joseph, septième figure du Messie.
  • CHAPITRE VII: Jacob va en Egypte. - Cinquième promesse du Messie faite à Juda. - Sépulture de Jacob dans le tombeau d’Abraham. - Mort de Joseph. - Naissance de Moïse. - Il est sauvé et élevé par la fille de Pharaon. - Il se retire dans le désert de Madian. - Dieu lui apparaît et lui commande de délivrer Son peuple. - Vocation d’Aaron. - Plaies de l’Egypte. - Agneau pascal, huitième figure du Messie.
  • CHAPITRE VIII: Départ des Israélites. - Colonne de nuée. - Passage de la Mer Rouge. - Manne, neuvième figure du Messie. - Rocher d’Oreb. - Victoire remportée sur les Amalécites. - Arrivée au pied du Sinaï. - Publication de la Loi. - Sixième promesse du Messie faite par l’organe de Moïse.
  • CHAPITRE IX: Confirmation de l’alliance. - Sang des victimes répandu sur le peuple. - Sacrifices, dixième figure du Messie. - Idolâtrie des Israélites. - Veau d’or. - Le Seigneur désarmé par Moïse. - Description de l’arche et du Tabernacle. - Marche du peuple dans le désert. - Révolte de Cadesbarué. - Le serpent d’airain, onzième figure du Messie.
  • CHAPITRE X: Nouveaux murmures des Israélites. - Eaux de contradiction. - Mort d’Aaron. - Election de Josué. - Adieux de Moïse. - Sa mort. - Moïse, douzième figure du Messie.
  • CHAPITRE XI: Idée de la Terre promise. .- Noms qu’on lui a donnés. - Passage du Jourdain. - Prise de Jéricho. - Punition d’Achan. - Renouvellement de l’alliance. - Ruse des Gabaonites. - Victoire de Josué. - Sa mort. - Josué, treizième figure du Messie.
  • CHAPITRE XII: Partage de la terre promise. - Gouvernement des Juges. – Israël tombe dans l’idolâtrie. - Il est puni. - Gédéon suscité de Dieu pour le délivrer des Madianites. - Double miracle de la Toison. - Victoire de Gédéon. - Gédéon, quatorzième figure du Messie.
  • CHAPITRE XIII: Les Israélites retombent dans l’idolâtrie. - Ils sont réduits en servitude par les Philistins. - Ils ont recours au Seigneur. - Samson est envoyé pour les délivrer. - Il brûle les moissons des Philistins. - Enlève les portes de Gaza. - Il est trahi. - Il meurt. - Samson, quinzième figure du Messie.
  • CHAPITRE XIV: Héli, juge d’Israël. - Samuel lui succède. - Election des Rois. - Saül, premier roi d’Israël. - Il est rejeté de Dieu. - David, jeune berger, choisi à sa place. - Il calme les fureurs de Saül. - David combat Goliath. - Mort de Saül. - David prend la forteresse de Sion. - Transport de l’arche. - Oza frappé de mort. - David danse devant l’arche. - Septième promesse du Messie faite à David.
  • CHAPITRE XV: David pèche. - Nathan envoyé vers lui. - Révolte d’Absalon. - David quitte Jérusalem. - Défaite et mort d’Absalon. - Nouvelle faute de David. - Sa mort. - David, seizième figure du Messie.
  • CHAPITRE XVI: Salomon, roi. - Sa prière au Seigneur. - Il obtient la sagesse. - Il commence la construction du Temple. - Description du Temple. - Sa dédicace. - Nuée miraculeuse. - Feu descendu du Ciel. - Reine de Saba. - Chute de Salomon. - Salomon, dix-septième figure du Messie.
  • CHAPITRE XVII: Schisme des dix tribus. - Leur idolâtrie. - Jonas les exhorte à se convertir. - Il reçoit ordre d’aller prêcher la pénitence à Ninive. - Il veut éviter cette commission. - Il est jeté dans la mer, englouti par un poisson qui le jette sur le rivage. - Il prêche à Ninive. - Pénitence des Ninivites. - Plaintes de Jonas au sujet d’un lierre desséché. - Remontrances du Seigneur. - Jonas, dix-huitième figure du Messie.

SECONDE PARTIE. LE MESSIE PRÉDIT.

  • CHAPITRE I: Jésus-Christ, objet des prophéties. - Ce que prouvent les prophéties. - Détails sur les Prophètes. - David, Prophète du Messie.
  • CHAPITRE II: Etat du royaume d’Israël. - Etat du royaume de Juda. - Isaïe, prophète. - Événements prochains qu’il prédit, en preuve de sa mission. - Ce qu’il annonce du Messie.
  • CHAPITRE III: Osée, prophète, - Evénements prochains qu’il prédit. - Ce qu’il annonce du Messie. - Michée, prophète. - Evénements prochains. - Ce qu’il annonce du Messie. - Joël, prophète - Jérémie, prophète. - Sa vie. Ses prophéties.
  • CHAPITRE IV: Ezéchiel, prophète. - Evénements prochains qu’il annonce. - Ce qu’il prédit du Messie. - Daniel, prophète. - Son histoire. - Il explique le songe de Nabuchodonosor. - Enfants dans la fournaise.
  • CHAPITRE V: Suite de l’histoire de Daniel. - Vision de Balthazar. - Daniel l’explique. - Balthazar est tué. - Daniel dans la fosse aux lions. - Idole de Bel. - Daniel prédit l’époque de la naissance du Messie.
  • CHAPITRE VI: Édit de Cyrus. - Retour des Juifs dans la Judée. - Abgée, prophète. - Zacharie, prophète. - ou rebâtit la ville et le temple de Jérusalem. - Malachie, dernier prophète.
  • CHAPITRE VII: Résumé général et application des promesses, des figures et des prophéties à Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Jésus-Christ, aujourd’hui et le même dans tous les siècles (Heb., XIII, 8)

PRÉFACE.

Le Catéchisme de Persévérance ou exposé historique de la Religion, par Mgr. Gaume, vicaire–général du Diocèse de Nevers, est sans doute l’un des ouvrages les plus remarquables et les plus utiles que la presse religieuse ait publié dans ces derniers temps. Les nombreux lecteurs de cet ouvrage qui compte déjà trois éditions, connaissent le plan admirable adopté et développé par l’auteur et que résume le texte de saint Paul, servant d’épigraphe : Jésus–Christ hier, aujourd’hui et le même dans tous les siècles.

Commençant à l’origine des temps, il suit à travers les âges la manifestation progressive du grand mystère de notre Rédemption. Comme ce mystère repose tout entier sur Jésus–Christ à venir ou sur Jésus–Christ venu, c’est Jésus-Christ que l’auteur cherche, qu’il suit, qu’il montre partout depuis le premier chapitre de son ouvrage jusqu’au dernier. Il prouve que les faits historiques des livres saints ne sont qu’une liaison entre les promesses, les figures et les prophéties. De cette manière il réalise le vœu de saint. Augustin qui veut que dans tout l’ancien Testament on ne voie qu’une seule chose, Jésus-Christ.

«Souvenez–vous, dit ce Père, lumière brillante de l’Eglise, que l’ancien Testament est la figure du Nouveau ; que toute la religion Mosaïque, les patriarches, leur vie, leurs alliances, leurs sacrifices sont autant de figures de ce que nous voyons ; que le peuple Juif tout entier et son gouvernement n’est qu’un grand prophète de Jésus-Christ et de Son Eglise».

L’ouvrage que nous publions est la démonstration de cette vérité. La manière dont il la présente, sera pour ainsi dire neuve pour la plupart des lecteurs, et comme en outre le style de Mgr. Gaume est pur et coulant, cet ouvrage, si nous en jugeons par l’expérience des personnes que nous avons consultées, offrira une lecture très intéressante et très instructive. Le fruit que nous en attendons c’est qu’elle inspire une idée de plus en plus grande de notre divin Sauveur et qu’elle le fasse de plus en plus connaître, aimer et servir.

Or, comme la vie éternelle consiste à connaître Dieu et J.-C. qu’Il a envoyé (Jean, XVII, 3), un ouvrage qui peut contribuer à produire ce résultat, doit être sans doute considéré comme digne d’être mis en mains de tous les lecteurs. Aussi quoiqu’il fasse partie de notre Bibliothèque de la jeunesse chrétienne, il n’est pas uniquement destiné aux jeunes gens : il n’est point de classe de la société qui ne puisse trouver à s’instruire dans sa lecture.

Le défaut qu’on reproche à l’ouvrage de Mgr. Gaume, c’est d’être trop volumineux (8 gros volumes) ; ce n’est pas à la vérité un défaut en soi, s’il n’y a rien de trop, mais c’est toutefois un obstacle à ce qu’il devienne un ouvrage populaire, c’est-à-dire qui se trouve en mains d’un grand nombre de lecteurs ; nous avons pensé remédier à ce défaut en publiant séparément une partie qui forme un tout, un sujet complet, et qui peut, par conséquent, en être détaché sans inconvénient. Cet extrait pourra aussi inspirer à ceux qui en auront les moyens le désir de connaître en entier cet excellent ouvrage.

INTRODUCTION.
ANTIQUITÉ DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.

DÉFINITION DE LA RELIGION. — RELIGION CHRÉTIENNE AUSSI ANCIENNE QUE LHOMME. — PAROLES DE BOSSUET ET DE SAINT AUGUSTIN. — SAGESSE ET AMOUR DE DIEU DANS LE DÉVELOPPEMENT SUCCESSIF DE LA RELIGION.

La Religion tout entière n’est qu’une grande grâce ; ses dogmes, ses préceptes, ses sacrements, toutes les cérémonies de son culte si variées et si belles, sont comme autant de ruisseaux qui apportent les eaux de cette source toujours abondante à notre esprit, à notre coeur et à nos sens. Ce n’est pas sans dessein que nous présentons dès le commencement la Religion sous ce point de vue tout à la fois si juste et si propre à toucher le cœur. L’ignorance de l’homme et surtout ses vicieux penchants lui persuadent trop souvent que la Religion est un joug pénible et comme un funeste présent que Dieu nous a fait. Et un grand nombre, victimes de cette déplorable erreur, ne se soumettent aux prescriptions salutaires de la foi que par force et par crainte ; d’autres l’abandonnent ouvertement ou se tiennent à son égard dans une indifférence criminelle. Est-ce ainsi qu’on doit répondre au plus grand bienfait du Ciel ? Apprenons à connaître l’acte par excellence de la charité de Dieu, et nous verrons alors si nous pouvons nous défendre de payer l’immense amour de Son cœur par tout l’amour du nôtre ?

Et d’abord, qu’est-ce que la Religion dans la signification rigoureuse du mot ?

Entre Dieu créateur de l’homme et l’homme créature de Dieu, il existe un lien naturel et nécessaire, comme il en existe un entre le père et l’enfant. A ce lien déjà si noble et si avantageux, Dieu en a gratuitement ajouté un autre plus parfait, dont le but est de conduire l’homme à la possession et à la vue immédiate de Dieu dans le ciel ; bonheur surnaturel, c’est-à-dire auquel l’homme n’avait aucun droit et qui ne découlait pas de sa simple nature. Ce lien surajouté et l’union sublime qui en fut la suite, exista dès le premier instant de la création de l’homme ; car l’homme fut créé dans un état de grâce et de justice surnaturelle : tel est le langage de l’Eglise. Or, cette union surnaturelle et gratuite est parfaitement appelée Religion, c’est-à-dire lien nouveau, lien de plus ou lien par excellence.

Si le mot Religion exprime admirablement le lien qui existait entre l’homme et Dieu dans l’état d’innocence, il convient à plus forte raison pour rendre l’union qui existe entre Dieu et l’homme, depuis le péché originel.

En effet, la faute de nos premiers parents ayant brisé le lien surnaturel qui existait avant leur révolte, le Fils de Dieu, vous le savez, voulut bien s’offrir pour rétablir cette union sublime, soustraire l’homme aux châtiments dûs à son péché, lui rendre ses biens perdus et reformer ainsi l’alliance entre l’homme et Dieu.

De là, cette nouvelle alliance ou ce rétablissement de l’ancienne s’appelle Religion, c’est-à-dire second lien, lien nouveau, d’un mot latin qui veut dire relier, lier une seconde fois.

Telle est la signification du mot Religion. A quiconque sait combien de personnes, aujourd’hui surtout, parlent de la Religion sans la connaître, sans se douter même de ce qu’elle est dans son essence, rien ne paraîtra moins étonnant que les explications détaillées que nous venons de donner.

Qu’est ce donc que la Religion ? La Religion, répondons–nous avec saint Augustin, est le lien qui unit l’homme à Dieu. A cette définition reviennent les suivantes : la Religion, c’est la société de l’homme avec Dieu ; ou bien, c’est l’ensemble des rapports qui existent entre l’homme et Dieu. Toutes ces définitions expriment également ce lien nouveau qui, en vertu des mérites du Rédempteur, unit l’homme à Dieu, depuis que le péché originel a rompu le premier lien, la première société qui existait entre l’un et l’autre.

Il résulte de là : 1° que la Religion est unique et immuable. Fondée, de la part de Dieu, sur ses qualités de Créateur, de Père et de fin dernière de l’homme ; et de la part de l’homme, sur ses qualités de créature, d’enfant et d’être indigent mais avide de l’infini, qui ne saurait trouver son contentement que dans l’Être par excellence, source de toute vérité, de tout amour et de tout désir ; la religion a toujours été une et la même malgré ses développements successifs. L’homme ne peut pas plus la changer qu’il ne peut changer sa nature ou celle de Dieu : il ne peut pas plus se soustraire à la Religion qu’il ne peut faire que Dieu ne soit pas son Supérieur, son Créateur, son Père, sa fin dernière, et lui Son inférieur, Sa créature et Son enfant. Ces rapports, nous le répétons, sont nécessaires et immuables.

Il résulte de là 2° que la Religion ne vient pas de l’homme, mais de Dieu ; que Dieu l’a révélée à l’homme, sans quoi l’homme n’aurait jamais pu la connaître, ni l’observer. En effet, sans la révélation comment l’homme pourrait-il répondre certainement à ces questions ; Je sens que je dois rendre au souverain Etre qui m’a créé un culte de respect et de soumission, mais comment et de quelle manière pourrai-je m’acquitter de ce devoir ? Qui m’assurera que mon hommage Lui est agréable ? Quel sacrifice acceptera-t-Il de préférence ? Si je deviens coupable, puis-je obtenir mon pardon ? Quel moyen faut-il que j’emploie pour apaiser Sa justice ? Si une fois pardonné, je L’outrage de nouveau, y a-t-il encore de la miséricorde pour moi ou dois-je m’abandonner au désespoir ? Que dois-je à mes semblables, que me dois-je à moi- même ? Si je suis juste, qu’ai-je à espérer ? Si je meurs criminel, qu’ai-je à craindre ? Par ces simples questions vous voyez que Dieu devait à Sa bonté de faire connaître à l’homme la manière dont Il voulait en être servi. Aussi l’histoire est là pour nous apprendre que, dans Son infinie bonté, Dieu donna à l’homme cette précieuse connaissance. L’auteur de l’Ecclésiastique confirme ce que nous apprend le récit de la création, savoir, que nos premiers parents reçurent de Dieu non seulement l’intelligence et le sentiment du bien et du mal, mais encore des instructions, des leçons, une règle de vie ; qu’il leur enseigna Sa loi ; qu’ils ont vu la majesté de Son visage et qu’ils ont entendu Sa voix ; et nous voyons cette Religion révélée se perpétuer dans la race des Patriarches, traverser les siècles, et faire encore aujourd’hui le bonheur du monde en donnant aux esprits la connaissance certaine de la vérité et le repos de la vertu (Bergier, art. Révélatio).

Et maintenant, la manifestation des rapports nécessaires, qui existent entre Dieu et l’homme, par conséquent de la Religion elle-même, consiste de la part de Dieu, dans les vérités qu’Il révèle, dans les devoirs qu’Il impose à l’homme et qui sont les lois et les conditions de la société avec Lui ; de la part de l’homme, cette manifestation consiste dans l’accomplissement des devoirs qu’il doit remplir envers Dieu, envers lui-même et envers ses semblables. Telle est la nature de cette noble société. Ses moyens sont les secours ou les grâces que Dieu donne à l’homme, et la coopération que l’homme, aidé de Dieu, donne à la grâce ; son but, c’est, pour Dieu, la gloire ; pour l’homme, le bonheur, c’est-à-dire l’entière satisfaction de toute ses facultés ; sa sanction, les peines et les récompenses du temps et de l’éternité.

Une femme du monde qui, comme bien d’autres, ne savait trop ce que c’est que la religion, qui même n’en tenait pas grand compte la regardant comme une chose variable et de convention, se plaignait vivement de sa fille devant un missionnaire. - Mais, Madame, lui dit le missionnaire, est-ce qu’il y a des rapports entre une mère et sa fille : en sorte qu’une fille soit obligée de respecter sa mère et de lui obéir ? - Comment, Monsieur, ne suis-je pas sa mère ? Quel que soit son âge, n’est-elle pas ma fille ? N’est-ce pas de moi qu’elle tient tout ? N’est-elle pas toujours obligée de me respecter et de m’aimer ? - Mais, Madame, ces rapports de supériorité de votre part et de dépendance de la part de votre fille, ne sont peut-être que des choses de convention qui peuvent changer ? - Changer ! Monsieur, mais faites donc que je ne sois pas sa mère et qu’elle ne soit pas ma fille : les droits d’une mère sont immuables, parce qu’ils sont fondés sur sa qualité de mère. - Vous croyez donc bien, Madame, qu’entre vous et votre fille il y a des rapports nécessaires ; que vous avez le droit de lui commander ; qu’elle est obligée de vous obéir, de vous respecter, de vous aimer ; que si elle y manque, elle est coupable ; que ce n’est pas ici une affaire de convention, mais une chose immuable, sacrée, fondée sur votre titre de mère et sur sa qualité de fille : vous le croyez bien ? - Si je le crois ! - Eh bien ! Madame, changez les noms : à votre place mettez Dieu, à la place de votre fille mettez-vous vous-même, et vous avez la Religion.

C’est le Fils de Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, en Se faisant notre médiateur et notre caution, a rétabli le lien surnaturel brisé par la révolte de nos premiers parents. De là, il résulte évidemment qu’il n’y a qu’une seule Religion, la Religion de Jésus-Christ ; par conséquent, que la Religion chrétienne est aussi ancienne que le monde, et que le Christianisme est une chaîne magnifique dont le dernier anneau est entre nos mains, et dont le premier se rattache au trône de l’Eternel.

Il est vrai, les lois de cette admirable société n’ont pas toujours été aussi clairement connues, c’est-à-dire la religion n’a pas toujours été aussi développée qu’elle l’est aujourd’hui ; mais pour cela elle n’a pas cessé d’être toujours la même. Elle a eu pour ainsi dire ses différents âges : son enfance, depuis Adam jusqu’à Moïse ; son adolescence, depuis Moïse jusqu’à la venue du Messie ; son âge parfait, depuis la venue du Messie jusqu’à la fin des siècles : mais pour cela, elle n’a pas cessé d’être la même Religion.

Semblable à l’homme qui est d’abord enfant, ensuite adolescent, puis homme fait, et qui, en passant par ces différents âges, ne cesse pas d’être le même homme ; semblable encore au soleil qui, d’abord à son aurore, puis à son lever, enfin à son midi, répand des lumières de plus en plus éclatantes, et qui n’en est pas moins toujours le même soleil. «La Religion, dit Bossuet, a toujours été la même.»

Placé entre les deux Testaments, Jésus-Christ a été le centre de l’un et de l’autre ; Jésus-Christ était hier, Il est aujourd’hui, Il sera aux siècles des siècles (Heb., XIII, 8) . La Religion dont il est le grand objet a été sous la Loi, ensuite sous l’Evangile, et elle subsistera dans toute l’éternité, où Jésus- Christ, réuni à Ses élus, assujettira toutes choses à Son Père, et sera avec Lui, loué, adoré et glorifié à jamais. Ainsi, c’est par Jésus-Christ et pour Jésus-Christ que tous les siècles ont été faits ; ceux de la loi ancienne pour disposer à ceux de la Loi de grâce, jusqu’à ce que ces derniers aillent se perdre dans l’éternité de la gloire.

Il suit de là que l’Ancien et le Nouveau Testament ont tous deux le même dessein et la même suite : l’un prépare la perfection que l’autre montre à découvert : l’un pose le fondement et l’autre achève l’édifice ; en un mot, l’un prédit ce que l’autre fait voir accompli. Dès lors tous les temps sont unis ; la tradition du peuple juif et celle du peuple chrétien ne font ensemble qu’une même suite de Religion, et les Ecritures des deux Testaments ne font ensemble qu’un même corps et un même livre. Notre foi est donc la foi des Patriarches et des Prophètes. Les dogmes qui en sont l’objet non seulement ont été figurés dans les anciennes Ecritures, mais encore ces Ecritures en contiennent des promesses très expresses. C’est donc ne pas connaître le Christianisme que de le regarder comme une religion nouvelle dans ce sens qu’il n’a aucune racine dans les siècles antérieurs au Messie.

La Religion que nous professons a toujours subsisté, puisque dès la naissance du monde, l’attente de Jésus–Christ en a toujours été l’âme.

«Une même lumière, dit encore le grand Bossuet, parait partout dès l’origine du monde ; elle se lève sous les Patriarches, elle s’accroît sous Moïse et sous les Prophètes. Jésus–Christ, plus grand que les Patriarches, plus autorisé que Moïse et plus éclairé que les Prophètes, la fait briller à nos yeux dans sa plénitude. Jésus-Christ rapproche tous les temps, Il est le centre auquel viennent aboutir toutes choses, la Loi, les Prophètes, l’Evangile et les Apôtres. La foi en Jésus-Christ a été la foi de tous les siècles. Dès la naissance du monde, le fidèle a dû croire en Jésus-Christ promis, comme le chrétien doit croire en Jésus-Christ venu».

En un mot, les anciens Patriarches n’avaient point une autre religion que la nôtre, puisqu’ils s’appuyaient sur les mêmes promesses, puisqu’ils soupiraient après la venue du même Sauveur que nous avons reçu. C’étaient des hommes évangéliques avant l’Evangile, des Chrétiens en esprit avant qu’ils en portassent le nom.

Ainsi ceux d’entre les Juifs qui reconnurent Jésus-Christ pour le Messie, ne changèrent point de religion en devenant Chrétiens [1], ils ne firent que croire à la venue de Celui qu’ils attendaient et dont la promesse avait été jusque là l’objet de leur foi. Ce furent au contraire ceux qui Le méconnurent qui changèrent alors véritablement de religion, puisqu’ils renoncèrent à la Loi de Moïse qui ordonnait de Le recevoir et de L’écouter, aux oracles des Prophètes qui L’avaient clairement désigné ; en un mot, à l’ancienne espérance d’Israël.

«Quoique les temps aient changé, dit à son tour saint Augustin, quoiqu’on ait annoncé autrefois comme futur le mystère de la Rédemption qui est maintenant prêché comme accompli, la foi n’a pas changé pour cela. Quoique, avant la venue du Messie, la vraie Religion ait été pratiquée sous d’autres noms et par d’autres signes que depuis sa venue, quoiqu’elle été alors proposée d’une manière plus voilée et qu’elle soit maintenant exposée avec plus de clarté, il n’y a cependant jamais eu qu’une seule religion qui a toujours été la même. Celle qu’on appelle aujourd’hui la Religion chrétienne était chez les anciens et n’a jamais cessé de subsister dans le monde, depuis le commencement du genre humain jusqu’à l’Incarnation de Jésus-Christ, qui est le temps où la vraie Religion a commencé de porter le nom de chrétienne (Retract. Lib. 1, c.13)».

Combien une si hante antiquité ne rend-elle pas la Religion vénérable ! Quel témoignage n’est-ce pas de la divinité de son origine, de la voir commencer avec le monde !

Mais si, à cet égard, elle mérite tout notre respect, la perpétuité de cette Religion, c’est-à-dire sa suite continuée sans interruption durant tant de siècles, malgré tant d’obstacles survenus, ne fait-elle pas voir manifestement que Dieu la soutient ? Si, à la première suite de la Religion avant Jésus-Christ, on joint une autre suite qui n’est en effet qu’une continuation de celle-là, je veux dire la suite de l’Eglise chrétienne, quelle autorité ne donne pas à la Religion une durée qui embrasse toute l’étendue des siècles ! Peut-on ne pas y voir un dessein toujours soutenu et progressivement développé, un même ordre des conseils de Dieu qui prépare, dès le commencement du monde, ce qu’il achève à la fin des temps et qui, sous divers états, mais avec une succession toujours constante, perpétue aux yeux de l’univers la sainte société où Il veut être servi (Hist. abrégée de la Religion.) ?

Certainement une Religion qui remonte jusqu’au premier homme et qui a traversé sans altération l’immense espace des siècles, qui rend compte de tout et sans laquelle on ne saurait rendre compte de rien, ne peut avoir pour auteur que la Sagesse infinie, et pour appui que la puissance même de Celui qui, tenant tout en Sa main, a pu seul commencer et conduire un dessein où tous les temps sont compris.

Quelle preuve plus éclatante de cette consolante vérité, savoir que le salut de l’homme a été, depuis l’origine des temps, l’unique pensée de Dieu, le but de tous Ses conseils, la fin de ce monde et de tous les événements !

Oui, et c’est la vérité capitale sur laquelle nous ne saurions trop insister ; oui, l’unique pensée de Dieu, depuis la chute originelle, fut de la réparer. Donner au monde un Rédempteur fut le but unique de tous Ses desseins jusqu’à la venue du Messie ; comme, depuis la venue du Messie, le but unique de tous Ses desseins est de maintenir sur la terre l’œuvre de la Rédemption et d’en étendre les bienfaits à tous les peuples et à tous les individus.

En une seule parole : sauver tous les hommes par Jésus-Christ, voilà le dernier mot de toutes choses, i’explication de tout ce que Dieu a fait depuis le commencement du monde, et de tout ce qu’il fera jusqu’à la consommation des siècles.

Glorifier dans le Ciel, avec Jésus-Christ et par Jésus-Christ, tous les hommes qui auront profité de la Rédemption, tel sera le but de l’éternité.

Il est donc vrai, mille fois plus vrai que nous ne saurions le dire ou le comprendre : Dieu est charité (I Jean, IV, 8). Il est donc vrai que la grande, la seule instruction qui doive résulter de tout l’exposé de la Religion, est celle-ci : Dieu aimant les hommes ; Dieu faisant toutes choses pour témoigner Son amour aux hommes en réparant le mal qu’ils se sont fait à eux-mêmes par le péché, et leur rendant avec usure tous les biens qu’ils ont perdus.

Puisque l’unique pensée de Dieu a été de sauver l’homme, vous me demanderez sans doute pourquoi il n’a pas envoyé le Sauveur aussitôt après sa chute ? Soit qu’on l’envisage du côté de Dieu ou du côté de l’homme, ce délai est une preuve admirable de la sagesse de Dieu et de Son amour pour nous.

1° Quant aux raisons prises du côté de Dieu, pour expliquer le délai du Rédempteur, voici la principale : Dieu voulait pendant ce long intervalle de quatre mille ans, faire prédire le grand événement de la venue du Messie, avec toutes ses circonstances ; lui imprimer avec tant d’éclat le sceau de la divinité, qu’il fût impossible de ne pas reconnaître en Jésus- Christ le Libérateur du genre humain.

Dans cette vue, tous les mystères du Rédempteur, toute l’économie de notre salut qui en est le fruit, ont été promis, figurés, prédits, préparés par une multitude d’événements et de signes, un grand nombre de siècles avant l’accomplissement, avec le degré de lumière qui convenait à chaque âge. En cela Dieu agit comme un Père rempli de sollicitude et de tendresse.

De peur que l’homme accablé sous le poids de ses maux ne tombe dans le désespoir, il ne cesse de faire retentir aux oreilles de cet enfant chéri, et de présenter à ses yeux mouillés de larmes la consolante promesse d’un Libérateur. Par là, ô mon Dieu, vous satisfaisiez encore au besoin de Votre cœur paternel. Dieu ne punit qu’à regret : or, Il voyait nos parents et leur triste postérité ; Il voyait ces belles créatures qu’Il avait tant aimées, privées de leur innocence et de leur bonheur ; ces rois de l’univers, déchus et condamnés à de rudes travaux comme les plus vils esclaves, traînant vers le tombeau une longue chaîne d’infirmités et de douleurs, et Son cœur paternel ne put tenir au spectacle de tant d’infortunes, quelque méritées qu’elles fussent d’ailleurs.

Et voilà qu’Il multiplie les figures, les promesses, les prédictions du grand Libérateur. Courage, disait-Il en quelque sorte, par chaque promesse, par chaque figure, aux générations qui venaient accomplir sur la terre leur douloureuse épreuve, vos maux finiront ; Je suis votre Père, vous êtes toujours Mes enfants, un jour le bonheur redeviendra votre partage. Et ces figures et ces promesses, et ces prophéties du Libérateur, Il les sema, pour ainsi dire, sur les pas de l’homme exilé ; comme depuis l’Eglise a planté la Croix, souvenir touchant du Libérateur, sur les chemins, sur les places publiques, dans les déserts, au sommet des montagnes et sur le faîte des édifices, afin que l’homme, de quelque côté qu’il portât ses regards, aperçut le signe d’espérance. C’est ainsi que Dieu n’a cessé et ne cesse encore de rappeler à l’homme tombé le Rédempteur qui le replacera sur le trône primitif.

2° Quant aux raisons prises du côté de l’homme, il fallait que l’homme fît une longue expérience de sa misère afin qu’il sentît mieux la nécessité et le prix du remède. Il fallait que l’homme fût longtemps et profondément humilié pour être guéri de l’orgueil, principe de sa chute ; il fallait que l’homme désirât plus ardemment le Messie, afin d’être mieux disposé à profiter de Ses exemples et de Ses leçons : il fallait enfin que l’homme connût bien que Dieu seul pouvait le sauver, puisque tous les efforts des philosophes et des sages de la terre ne pouvaient le tirer du double abîme de l’ignorance et de la corruption où il s’était précipité. Du reste, depuis l’instant de sa chute, l’homme ressentit les bienfaits de l’Incarnation future et il put en profiter.

Un autre trait non moins admirable de la bonté de Dieu pour l’homme, c’est qu’Il ne lui a fait connaître que peu à peu et trait par trait le Sauveur qu’Il lui réservait : la sagesse divine se proportionnait ainsi à la faiblesse humaine. Dans l’ordre de la grâce comme dans l’ordre de la nature, tout se fait doucement et par degrés. Jésus-Christ est le soleil du monde spirituel. Or, le soleil ne paraît pas tout d’un coup sur l’horizon avec tout l’éclat de ses feux étincelants. Il est précédé par les douces et tendres clartés de l’aube. Viennent ensuite les rayons dorés et plus vifs de l’aurore. Cette succession graduée de lumière prépare nos yeux à soutenir l’éblouissant éclat du soleil.

Il en a été de même dans le monde spirituel. Au commencement, les hommes étaient comme des personnes à leur réveil, un trop grand jour les eût offusqués [2]. Dieu ménage leurs faibles yeux ; Il ne laisse paraître d’abord que les tendres blancheurs de l’aube, c’est-à-dire qu’Il ne donne du grand mystère de la Rédemption que les connaissances dont les hommes sont capables. Il en est ainsi depuis Adam jusqu’à Moïse, c’est la Religion sous les Patriarches, ou la loi de nature : loi simple dans ses dogmes, dans sa morale et dans son culte : c’est l’esquisse du tableau.

Vient ensuite l’éclat plus vif de l’aurore ; c’est la Religion depuis Moïse jusqu’au Messie, ou la religion sous la Loi. Plus développée dans ses dogmes et dans ses préceptes, environnée d’un culte plus majestueux et plus compliqué, elle donne aux hommes une connaissance plus claire du Libérateur : c’est le croquis du tableau.

Enfin, dans la plénitude des temps, lorsque les hommes sont assez préparés pour soutenir la manifestation éclatante du grand mystère de la rédemption, Dieu fait paraître le soleil lui-même, Notre-Seigneur Jésus-Christ, environné de toute la splendeur du plus beau jour : c’est la perfection du tableau.

Que dirai-je encore, ô mon Dieu ! de Votre admirable sagesse ? Vous instruisez les hommes dans les premiers âges du monde, en leur montrant la vérité non point à découvert, mais cachée sous des ombres et des figures ; car les figures, les emblèmes, les images sont le livre des enfants : telle est la raison trop peu méditée de l’enseignement figuratif de Votre ancienne alliance. Par toutes ces préparations si bien suivies et si analogues à la faiblesse de l’homme, Vous Vous montrez semblable à une tendre mère qui ne donne pas d’abord à son enfant nouveau-né les aliments solides des hommes faits, mais proportionne la nourriture à l’âge et aux forces de son fils. C’est ainsi que tout nous révèle les attentions délicates de Votre Providence à l’égard de l’homme Votre créature et Votre enfant.

PREMIÈRE PARTIE. LE MESSIE PROMIS ET FIGURÉ.

CHAPITRE I

PREMIÈRE PROMESSE. - PREMIÈRE ET DEUXIÈME FIGURES DU MESSIE. - VÉRITÉ DES FIGURES. - AUTORITÉ DES ÉCRIVAINS SACRÉS DU NOUVEAU TESTAMENT. - DE LA TRADITION. - TÉMOIGNAGE DE SAINT AUGUSTIN, D’EUSÈBE DE CÉSARÉE. - CONFORMITÉ DES FIGURES AVEC NOTRE-SEIGNEUR. - ELLES CONVIENNENT À LUI ET À LUI SEUL. - PREMIÈRE PROMESSE FAITE À ADAM DANS LE PARADIS TERRESTRE. - ADAM, PREMIÈRE FIGURE DU MESSIE. - PATRIARCHES. - LEUR NOMBRE. - LEUR VIE. - ABEL, DEUXIÈME LIGURE DU MESSIE.

Il était décidé dans les conseils de la sagesse éternelle que le Messie ne viendrait pas immédiatement après le péché originel. Cherchons dès lors ce que Dieu devait à Sa bonté pour l’homme, afin de le consoler d’une attente de quatre mille ans.

Or, on conçoit sans peine que Dieu devait 1° promet tre à l’homme ce Rédempteur ; 2° lui en donner le signalement afin qu’il pût Le reconnaître quand Il viendrait et s’attacher à Lui ; 3° préparer le monde à sa récep tion et à l’établissement de Son règne.

C’est aussi ce que Dieu a fait d’une manière digne de Son infinie bonté et de Sa profonde sagesse. Donnons une idée de ce plan divin dont cet ouvrage n’est que le développement.

Le Messie promis. Pour fermer le cœur de l’homme au désespoir et lui faire prendre patience durant quarante siècles, Dieu s’empresse de lui promettre un Rédempteur.

Le roi de la création n’est pas plus tôt tombé du trône, qu’une première promesse fait briller à ses yeux mouillés de larmes un rayon d’espérance : De la femme naîtra un fils qui écrasera la tête du serpent. Adam comprit cette mystérieuse parole, et la transmit fidèlement à sa postérité. Pendant deux mille ans, cette première promesse fut l’unique espoir du genre humain ; quoique bien générale, elle suffit pour soutenir le courage des justes d’alors et rendre leurs œuvres méritoires.

La seconde promesse détermine la première. Faite à Abraham, elle nous fixe exclusivement sur la postérité du saint Patriarche. A mesure que les siècles se déroulent et que l’homme devient capable de connaissances plus claires, les promesses se succèdent de plus en plus précises. Il est admirable de suivre cette longue chaînes de promesses divines qui, se développant mutuellement, nous conduisent de degré en degré, de la généralité des nations à un peuple particulier, de ce peuple à une de ses tribus, de cette tribu à une famille. Arrivé là, Dieu s’arrête ; là finissent les promesses, mais là ne finissent pas nos incertitudes.

Il est vrai, l’homme est assuré d’avoir un Rédempteur, et que ce Rédempteur sortira de la famille de David. Mais dans cette famille de David qui doit exister sans se confondre avec aucune autre jusqu’à la ruine de Jérusalem et de la nation, c’est-à-dire pendant l’espace de plus de mille ans, il y aura bien des enfants. Si donc de nouvelles lumières ne viennent nous éclairer, il nous sera impossible de reconnaître parmi tant d’autres ce rejeton de David qui doit sauver le monde. Et voilà le genre humain exposé ou à repousser son Rédempteur lorsqu’Il viendra lui tendre la main pour le relever de sa chute, ou à s’attacher au premier imposteur de la race de David qui se dira le Messie. La difficulté est sérieuse. Cependant rassurons-nous, Dieu l’a prévue. Il nous donnera le signalement de ce fils de David auquel le monde devra son salut.

Le Messie signalé. Il commence par ébaucher dans les figures le signalement du Libérateur. Pendant trois mille ans, c’est-à-dire depuis Adam jusqu’à Jonas, paraissent une longue suite de grands personnages qui, tous, représentent le Messie dans quelques circonstances de Sa naissance, de Sa mort, de Sa résurrection et de Son triomphe. Dieu ménage mille événements, iIl établit une grande variété de cérémonies et de sacrifices, qui sont comme autant de traits épars, dont la réunion compose le signalement ébauché du Désiré des nations. Parmi toutes ces figures, la plus significative, c’étaient les sacrifices. Chaque jour, le sang des victimes, l’immolation perpétuelle de l’agneau, dans le temple de Jérusalem, rappelaient sans cesse au peuple juif la Victime future dont le sacrifice devait remplacer tous les autres, et auquel il donnait d’avance tout leur mérite : figure permanente dont le peuple entier avait l’intelligence plus ou moins claire.

Toutefois, il faut en convenir, ces différents traits ne suffisent pas : l’esquisse n’est pas le portrait, et c’est le portrait qu’il nous faut. Epars ça et là, et voilés d’ombres plus ou moins épaisses, ces rayons de lumière ne forment qu’un demi- jour, et ne donnent qu’une connaissance encore vague du Libérateur futur. Aussi n’est-ce là, disons-nous, que l’ébauche de Son signalement. Or, Dieu veut que ce signalement soit tellement clair, tellement caractéristique, tellement circonstancié, qu’il soit impossible à l’homme, à moins d’un aveuglement volontaire, de s’y tromper et de méconnaître son Rédempteur.

Le voici donc qui va dissiper toutes les ombres, finir tous les traits et fixer toutes les incertitudes. Pour cela que fait-il ?

Dans son infinie sagesse, Il suscite les Prophètes. Associant leur intelligence à Son intelligence infinie, Il leur communique les secrets de l’avenir. Il place le Désiré des nations devant leurs yeux, et leur ordonne de Le dépeindre avec tant de précision, que rien ne soit plus facile que de distinguer, entre tous les autres, ce fils de David qui sauvera le monde. Qu’est-ce donc que les prophéties ? C’est le signalement complet du Rédempteur promis dès l’origine des temps et figuré sous mille traits divers.

Ce signalement à la main, nous cherchons parmi tous les enfants de David qui ont vécu avant la ruine du second temple, dans lequel, suivant les Prophètes eux-mêmes, le Messie doit entrer, celui auquel il convient exclusivement et de tout point. Notre recherche n’est ni longue ni difficile. Semblable au navigateur qui, apercevant le rivage désiré, répète avec enthousiasme : Terre ! Terre ! Bientôt nous tombons à genoux, et dans les plus vifs sentiments de l’admiration, du respect et de l’amour, notre bouche proclame l’adorable nom de l’enfant de Bethléem.

Le Messie préparé. Dieu vient d’employer plus de cinq cents ans à donner, par l’organe des Prophètes, le signalement complet du Messie. Le lieu de Sa naissance, le temps de Sa venue, tout le détail de Ses actions est prédit. Que reste-t-il ? Vous le devinez ; lorsqu’un grand roi, tendrement aimé de Son peuple, et impatiemment attendu, doit faire Son entrée dans la capitale de Son royaume, on s’empresse de Lui aplanir les voies, on Lui ouvre toutes les portes, on prépare tous les esprits à Le recevoir.

Ainsi, le Verbe éternel, le Roi immortel des siècles, le Désiré des Nations, devant bientôt faire Son entrée dans le monde, Dieu Son Père Lui aplanit toutes les voies, Lui ouvre toutes les portes, prépare les esprits à Le recevoir et fait concourir tous les événements à l’établissement de Son règne éternel. Préparation étonnante de grandeur et de majesté qui remonte à l’origine des temps, qui commence à être sensible à la vocation d’Abraham, mais qui devient évidente cinq cents ans avant l’arrivée du grand Roi !

C’est ainsi que l’histoire sacrée et l’histoire profane se réunissent pour vérifier d’une manière palpable cette sublime parole que Jésus-Christ est l’héritier de toutes choses ; que tous les siècles se rapportent à Lui (Héb. I, 2.) et que non seulement la nation juive, mais encore toutes les nations du globe attendaient Son avènement.

Admirable philosophie ! qui résume en trois mots l’histoire universelle de quarante siècles : Tout pour le Christ, le Christ pour l’homme, l’homme pour Dieu. Tel est le plan magnifique que nous allons expliquer.

Entrons avec un profond respect dans le sanctuaire des conseils de Dieu, et développons cette suite non interrompue de promesses, de figures, de prophéties qui vont nous conduire pas à pas durant le long espace de quatre mille ans, c’est-à-dire depuis le commencement du monde jusqu’au grand événement de l’Incarnation du Verbe.

Mais d’abord, comment savons-nous que les Patriarches et les hommes extraordinaires que Dieu suscitait de loin en loin chez le peuple juif, que les sacrifices, les divers événements et mille autres circonstances de la vie de ce peuple, étaient autant de figures du Messie ?

Nous le savons 1° par l’autorité des écrivains sacrés du Nouveau Testament. Outre un grand nombre de témoignages formels de Notre-Seigneur lui-même et des Évangélistes qui montrent que tout l’ancien Testament était la figure de Jésus–Christ et de l’Église, saint Paul dit en propres termes que tout ce qui est arrivé chez les Juifs est la figure de ce qui s’accomplit chez les Chrétiens (I Cor. X, 6; X, 11).

2° Par l’autorité de la tradition. Les saints Pères sont unanimes à regarder Jésus–Christ et l’Église comme le grand objet voilé sous les ombres de l’Ancien Testament. Pour eux, l’Ancien Testament est la rose en bouton, le Nouveau c’est la rose épanouie. Saint Augustin s’exprime ainsi :

«Tout l’Ancien Testament est caché dans le Nouveau : les Patriarches, leurs alliances, leurs paroles, leurs actions, leurs enfants, leur vie tout entière, étaient une prophétie continuelle de Jésus-Christ et de l’Eglise ; toute la nation juive, son gouvernement tout entier était un grand prophète de Jésus-Christ et du royaume chrétien» [3].

Écoutons encore un des organes les plus éloquents de la tradition. Eusèbe, historien de l’Église, nous parle en ces termes :

«Toutes les prophéties, tout le corps des anciennes Écritures, toutes les révolutions de l’état politique, toutes les lois, toutes les cérémonies de la première alliance, ne menaient qu’à Jésus-Christ, n’annonçaient que Lui, ne figuraient que Lui. Il était en Adam, le père de la postérité des Saints ; innocent, vierge et martyr dans Abel ; réparateur de l’univers en Noé ; béni en Abraham ; souverain prêtre en Melchisedech ; volontairement offert dans Isaac ; chef des élus en Jacob ; vendu par ses frères dans Joseph ; voyageur et fugitif, puissant en œuvres et législateur dans Moïse ; souffrant et abandonné dans Job ; haï et persécuté dans la plupart des Prophètes ; vainqueur en David et roi des peuples ; pacifique en Salomon et consécrateur d’un nouveau temple ; enseveli et ressuscitant dans Jonas. Les tables de la loi, la manne du désert, la colonne lumineuse, le serpent d’airain, étaient les symboles de Ses dons et de Sa gloire [4]».

3° Par la conformité parfaite entre ces figures et Notre-Seigneur. Si quelqu’un prétendait que la ressemblance qui se trouve entre les figures de Jésus-Christ et Jésus-Christ Lui-même, n’est que l’effet du hasard ou d’un rapprochement arbitraire, il serait aussi peu sensé que celui qui voyant plusieurs portraits d’un roi faits par différents peintres, et tous très ressemblants, soutiendrait qu’aucun de ces peintres n’a eu dessein de représenter le monarque et que tous ces portraits ne lui ressemblent que par hasard.

Mais il n’y a pas de hasard là où l’on voit un dessein, une suite, une combinaison aussi savante que bien soutenue. Or, telles sont les figures du Rédempteur.

Cette suite de figures mystérieuses qui commencent avec le monde et qui continuent sans interruption jusqu’à Jésus- Christ est la preuve irrécusable d’un dessein suivi de la Providence. Comme les prophéties, elles se prêtent une mutuelle lumière ; l’une achève ce que l’autre a commencé ; et toutes réunies, elles annoncent évidemment Notre-Seigneur, Ses travaux pour le salut du monde, Sa mort, Sa résurrection, Sa gloire et Son Église.

Le Dieu de bonté consolait, encourageait ainsi les hommes dans leur malheur, en leur rappelant fréquemment, et par des images sensibles, le Rédempteur qui les délivrerait de leurs maux, qui donnait déjà le mérite à leurs œuvres, et qui leur rendrait un jour tous les biens qu’ils avaient perdu, car tous connaissaient jusqu’à un certain point la signification de ces touchantes figures, comme tous comprenaient au degré nécessaire les oracles des Prophètes concernant le Messie. Les plus instruits en avaient une intelligence plus claire ; les autres les comprenaient autant qu’il le fallait pour avoir la foi implicite au mystère de la Rédemption, indispensable au salut.

C’était aussi pour nous que Dieu faisait paraître cette longue suite de figures. Il affermissait par là notre croyance en nous montrant que la religion chrétienne étend ses racines jusqu’aux temps les plus reculés, et qu’elle est l’accomplissement d’un dessein commencé à l’origine du monde, et développé successivement pendant quarante siècles : les promesses ont le même but.

La première promesse du Rédempteur fut faite dans le Paradis terrestre. Les coupables pères du genre humain n’avaient pas encore entendu leur juste sentence, que déjà ils étaient assurés d’avoir un expiateur de leur crime et un réparateur de leurs maux. L’arrêt prononcé contre le démon et contre le serpent, son organe, contenait cette consolante espérance. La femme t’écrasera la tête, dit le Seigneur au serpent, c’est-à-dire il naîtra de la femme un fils qui détruira l’empire du mal et du Démon. Nos parents comprirent la signification de cette parole allégorique ; elle suffit pour soutenir leur courage et rendre leurs œuvres méritoires par la foi aux mérites de ce Réparateur futur.

Cependant, toute consolante qu’elle est, cette première promesse est bien générale. Il est vrai, elle annonce un Sauveur ; mais quand viendra-t-Il ? Dans quel lieu, dans quel pays naîtra-t-Il ? Quels seront Ses caractères ? Par quel moyen sauvera-t-Il le genre humain ? Sur tout cela, incertitude absolue. Il viendra, Il sera fils d’Eve et d’Adam, héritier de leur sang, mais exempt de leur péché ; voilà tout. C’était un faible rayon du Soleil de justice qui devait un jour se lever sur le monde ; les yeux affaiblis de l’homme pécheur n’auraient pu soutenir l’éclat d’un plus grand jour. Dans cette obscurité même sa foi trouvait un mérite de plus et sa faute une première expiation.

Pour empêcher que l’homme ne perdît, même un instant, le consolant souvenir de son Libérateur, Dieu S’empressa de confirmer cette première promesse, ou plutôt Il la traduisit en un autre langage non moins éloquent, le langage figuratif. Adam lui-même devint la première figure de son Rédempteur : en se comprenant il put Le comprendre aussi. Voyons les rapports frappants qui existent entre ces deux tiges de l’humanité.

- Adam est le père de tous les hommes selon la chair. Notre-Seigneur est le père de tous les hommes suivant l’esprit : c’est le Fils de Dieu qui nous a créés et régénérés.

- Adam est le roi de l’univers ; c’est pour lui que toutes les créatures ont été faites. Notre-Seigneur est le roi de l’univers, c’est par Lui et pour Lui que toutes les créatures ont été faites.

- Adam est le Pontife de l’univers ; c’est lui qui doit offrir à Dieu l’hommage de toutes les créatures. Notre-Seigneur est le pontife universel de l’univers, le Prêtre catholique du Père éternel ; c’est Lui qui offre à Dieu nos hommages et ceux de toutes les créatures.

- Adam, est d’abord seul, environné d’animaux qui ne peuvent être sa société. Notre-Seigneur est d’abord seul sur la terre, environné d’hommes plongés dans les affections sensuelles, et semblables par leurs penchants aux plus vils animaux.

- Adam s’endort ; le Seigneur lui tire une côte dont Il lui forme une compagne. Notre-Seigneur s’endort du sommeil de la mort sur l’arbre de la Croix. Pendant Son sommeil, Son côté est ouvert ; de la plaie qui Lui est faite sort l’Eglise, Son épouse, figurée par le sang et l’eau.

- Eve, épouse d’Adam, est son image vivante, elle sera sa société et lui donnera de nombreux enfants. L’Èglise, épouse de Notre-Seigneur, est Son image vivante, elle sera Sa société et Lui donnera de nombreux enfants.

- Entre Adam et Eve existe une société indissoluble. Entre Notre-Seigneur et l’Eglise existe une société qui ne finira jamais : Jésus-Christ sera avec elle tous les jours jusqu’à la consommation des siècles et pendant toute l’éternité.

- Adam pèche : il est chassé du Paradis. Notre-Seigneur Se charge des péchés du monde, il devient péché (II Cor., V, 21), et Il sort du Ciel.

- Adam est condamné au travail, aux souffrances et à la mort. Notre-Seigneur Se condamne aux mêmes peines.

- Adam enveloppe toute sa postérité dans son malheur. Notre-Seigneur sauve tous les hommes par Sa Rédemption ; car, dit saint Paul, de même que la mort est entrée dans le monde par un seul homme en qui tous ont péché, de même la vie y est rentrée par un seul homme en qui tous sont sauvés (Rom., V, 12).

Tels sont les principaux caractères de ressemblance que la raison et la foi nous découvrent entre les deux Adam.

C’est donc le Père du genre humain qui commence cette longue suite de prophéties vivantes, qui toutes ensemble nous donnent dans les actions des Patriarches, une parfaite peinture du Messie ; et il est vrai que ces grands hommes n’ont pas été choisis seulement pour annoncer par leurs paroles, les merveilles que Dieu devait opérer un jour dans la rédemption du monde, toute leur vie est encore une prophétie de ce grand événement.

Avant de dérouler aux yeux de notre foi cette magnifique galerie de tableaux vivants, apprenons à bien connaître les Patriarches. A leur nom que de nobles et tendres souvenirs se rattachent ! Qui de nous peut relire leur histoire sans se reporter aux jours heureux de sa première enfance, alors qu’une pieuse mère ouvrant sur ses genoux la Bible en figures, nous écoutions ses récits avec tant d’avidité et que nos yeux se mouillaient de larmes, au nom d’Isaac immolé par son père ou du petit Joseph vendu par ses frères ?

Patriarche signifie père ou chef de famille : on donne ce nom aux premiers ancêtres du Sauveur ; on en compte trente-quatre. Il faut distinguer trois classes de Patriarches.

1° Ceux qui ont existé avant le déluge, savoir : Adam, Seth, Enos, Caïnan, Malaléel, Jaret, Hénoch, Mathusalem, Lamech, Noé ;

2° Ceux qui ont vécu après le déluge jusqu’à la vocation d’Abraham, savoir : Sem, Arphaxad, Salé, Héber, Phaleg, Réhu, Sarug, Nachor, Tharé, Abraham ;

3° Enfin, ceux qui ont paru depuis la vocation d’Abraham jusqu’à la servitude d’Egypte, savoir : Isaac, Jacob et ses douze fils, qui furent les tiges des douze tribus du peuple d’Israël. Disons un mot de leur vie.

Les Patriarches étaient parfaitement libres, et leur famille composait un petit état, dont le père était comme le roi. Leurs richesses consistaient principalement en bestiaux. C’était ce grand nombre de troupeaux qui leur faisait tant estimer les puits et les citernes, dans un pays qui n’a point d’autres rivières que le Jourdain, et où il ne pleut que rarement. Avec toutes ces richesses ils étaient fort laborieux, toujours à la campagne, logés sous des tentes, changeant de demeure suivant la commodité des pâturages, par conséquent souvent occupés à camper et à décamper ; car ils ne pouvaient faire que de petites journées avec un si grand attirail.

Cette manière de vivre a toujours passé pour la plus parfaite, comme attachant moins les hommes à la terre. Aussi elle marquait mieux l’état des Patriarches qui n’habitaient cette terre que comme voyageurs, attendant les promesses de Dieu, qui ne devaient s’accomplir qu’après leur mort. Les plus anciennes villes dont il soit parlé furent bâties par des méchants, par Caïn et par Nemrod. Les premiers, ils se sont renfermés et fortifiés, pour éviter la peine de leur crime et en commettre impunément de nouveaux : les gens de bien vivaient à découvert et sans rien craindre.

La principale occupation des Patriarches était le soin de leurs troupeaux. Quelque innocente que soit l’agriculture, la vie pastorale est la plus parfaite ; elle a quelque chose de plus simple et de plus noble ; elle est moins pénible, elle attache moins à la terre, et toutefois elle est d’un plus grand profit. On peut juger du travail des hommes par celui des filles. Rebecca venait d’assez loin pour puiser de l’eau et s’en chargeait les épaules, et Rachel menait elle-même le troupeau de son père : leur noblesse ni leur beauté ne les rendaient point plus délicates. C’est sans doute cette vie simple, laborieuse et frugale des Patriarches, qui les faisait arriver à une si grande vieillesse et mourir si doucement. Abraham et Isaac ont vécu chacun près de deux cents ans ; les autres Patriarches dont nous savons l’âge, ont au moins passé cent ans, et il n’est point fait mention qu’ils aient été malades pendant une si longue vie.

Telle fut en général l’existence des Patriarches : une grande liberté, sans autre gouvernement que celui du père qui exerçait un empire absolu dans sa famille ; une vie fort naturelle et fort commode dans une grande abondance des choses nécessaires, et un grand mépris du superflu, dans un travail honnête, accompagné de soin et d’industrie, sans inquiétude et sans ambition (Voyez Fleury, Mœurs des Israélites, p. 3 et 14).

Pères du Messie selon la chair, les Patriarches étaient aussi dans leurs actions Ses figures et Ses Prophètes. Ils nous le représentent dans Ses rapports avec l’Eglise ; c’est-à-dire la formant, l’établissant à force de peines et de fatigues ; enfin, s’immolant pour elle, et par elle sauvant les nations. Ce caractère distinctif se retrouve dans tous les autres personnages, aussi bien que dans tous les événements figuratifs du Désiré des nations.

A peine sortis du Paradis terrestre, nos premiers parents connurent par une triste expérience le mal qu’ils s’étaient fait, et le changement funeste que leur faute avait opéré dans toute la nature. Condamnés aux plus rudes travaux, mangeant leur pain à la sueur de leur front, quels besoins n’avaient-ils pas d’être consolés et encouragés par de nouvelles marques de la miséricorde divine ? Le Seigneur, toujours bon, toujours attentif, leur vint en aide.

Deux enfants leur furent donnés. L’aîné reçut le nom de Caïn, et le plus jeune celui d’Abel. Caïn s’appliqua à cultiver la terre ; Abel se livra à la vie pastorale. Instruits par leur père, l’un et l’autre étaient dans l’habitude de rendre à Dieu leurs hommages par l’offrande d’une partie des biens qu’ils recevaient de Sa bonté. Un jour, Caïn lui présenta les prémices de sa récolte, et Abel lui immola les premiers nés de ses troupeaux, et la graisse de ses victimes. Mais la piété de Caïn était aussi avare que celle d’Abel était sincère et généreuse. Le Seigneur témoigna d’une manière sensible la différence qu’il faisait des deux sacrifices. Il agréa celui d’Abel et dédaigna celui de Caïn.

La jalousie ne sait point se faire justice. Au lieu de s’en prendre à lui-même de sa disgrâce, Caïn aima mieux s’en venger sur son frère innocent. Au moment où le crime fut conçu dans son cœur, il se montra sur son visage. Le Seigneur qui voulait sauver Caïn en le rappelant à lui-même, lui fit entendre sa voix. D’où vient que vous êtes irrité ? Pourquoi votre visage a-t-il perdu sa sérénité ? Si vous faites le bien, n’en recevrez-vous pas la récompense ? Si vous faites le mal, votre péché ne provoquera-t-il pas à l’instant Ma vengeance ? Mais il est encore temps de vous y soustraire : quelque violente que soit votre passion, vous pouvez y résister.

Les divines remontrances d’un maître qui cherche à prévenir les fautes de Ses serviteurs, ne firent aucune impression sur l’esprit envenimé de Caïn. N’écoutant que sa jalousie sanguinaire : Allons à la campagne, dit-il à son frère. Abel y consentit volontiers. Peut-être même travaillait-il à adoucir les chagrins dont Caïn paraissait rongé. Sans lui répondre, Caïn se jette sur lui et le tue.

Aussitôt le Seigneur Se fait entendre au meurtrier, avec une douceur que le fratricide ne méritait pas, et dont il profita mal ; il ne lui dit d’abord que ces deux mots : Caïn, où est Abel, votre frère ? Je n’en sais rien, répondit le scélérat. Suis-je donc le gardien de mon frère ? Une réponse si insolente méritait un coup de foudre mais le Seigneur, qui, par ses remontrances, avait essayé d’arrêter le crime, voulait encore en ménager le repentir. Qu’avez-vous fait, Caïn, reprit-il ? La voix du sang de votre frère s’élève de la terre et crie vengeance contre vous. Vous serez maudit sur la terre que vous avez forcé d’ouvrir son sein pour recevoir le sang de votre frère. Vous la cultiverez avec de grandes fatigues, et elle ne répondra ni à vos espérances ni à vos soins. Vous errerez sur sa surface comme un vagabond et un malheureux fugitif.

Le coupable consterné de cet arrêt, s’écria avec plus de désespoir que de repentir : mon crime est trop grand pour en espérer le pardon. Vous me condamnez à errer dans différents pays, sans pouvoir me fixer dans aucun. Quiconque me rencontrera se croira en droit de me tuer. Non, répondit le Seigneur, Je veux vous laisser du temps pour expier votre crime et pour le réparer. Celui qui osera attenter à vos jours sera puni sept fois plus rigoureusement que vous.

Dieu tint parole au fratricide ; et, pour le préserver de l’assassinat qu’Il craignait, Il imprima dans son air et dans toute sa personne je ne sais quoi de farouche et de terrible qui faisait craindre de l’attaquer. Caïn avait abusé des grâces prévenantes qui le détournaient du crime ; il ne profita pas mieux des ressources de salut que lui offrait la patience du Seigneur. En ce point, comme en tout le reste, modèle souvent copié par une multitude d’impénitents, qui, toujours inexcusables, ne tombent dans l’abîme qu’en éloignant la main charitable qui se présente pour les soutenir, et qui n’y demeurent enfoncés que faute d’user du secours qu’on leur offre pour en sortir.

On voit dans Caïn et dans Abel ce qui doit arriver dans toute la suite des siècles, l’église de Satan s’élevant contre l’Eglise de Jésus-Christ. Dès lors commence cette longue persécution que les méchants feront aux justes jusqu’à la fin des siècles. Mais le châtiment de Caïn annonce aux justes que la Providence veille sur eux pour les récompenser et les venger. La conscience du premier fratricide, livrée à de continuelles frayeurs, l’engagea à bâtir la première de toutes les villes, pour y trouver un asile contre la haine et l’horreur du genre humain.

Cette histoire du premier Caïn et du premier Abel est l’histoire anticipée d’un autre Caïn et d’un autre Abel. Quatre mille ans plus tard la seconde devait, comme la première, être écrite en lettres de sang à peu près dans les mêmes lieux, car Abel est la seconde figure du Messie.

- Abel est berger de brebis. Notre-Seigneur s’appelle Lui-même berger de brebis : Il appelle Eglise Son bercail, les Chrétiens Ses ouailles.

- Abel offre un sacrifice que Dieu reçoit favorablement tandis que celui de Caïn est rejeté. Notre-Seigneur S’offre Lui- même en sacrifice : ce sacrifice est reçu favorablement, et tous ceux de l’ancienne Loi sont rejetés.

- Abel devient en butte à la jalousie de Caïn, son frère. Notre-Seigneur est en butte à la jalousie des Juifs, Ses frères.

- Abel est attiré dans les champs, et succombe sous les coups de son frère. Notre-Seigneur est conduit hors de Jérusalem, et mis à mort par les Juifs, ses frères.

- Le sang d’Abel crie vengeance contre Caïn. Le sang de Notre-Seigneur crie miséricorde pour Ses bourreaux.

- En punition de son fratricide, Caïn est condamné à être errant et vagabond sur la terre. En punition de leur déicide, les Juifs sont condamnés à être errants et vagabonds sur toute la terre. Depuis dix-huit cents ans le monde les voit passer sans prêtres, sans roi, sans sacrifice ; n’étant nulle part, et se trouvant partout.

- Caïn était un objet d’horreur et de crainte pour tous ceux qui le rencontraient. Le peuple juif est un objet d’horreur et de mépris pour tous les peuples.

- Dieu mit un signe sur le front de Caïn pour empêcher qu’on ne le tuât. Un signe de réprobation a été mis sur le front du peuple juif, pour empêcher qu’on ne l’extermine ; et de tous les peuples anciens il est le seul qui survive, le seul qui existe au milieu de tous les autres, sans se confondre avec aucun.

- Adam est consolé de la mort d’Abel par la naissance de Seth, enfant de bénédiction, qui perpétue la race des justes. Dieu est, pour ainsi dire, consolé de la mort de Notre-Seigneur par la naissance d’une multitude innombrable de Chrétiens, enfants de Dieu par adoption.

O mon Dieu ! qui êtes tout amour, je Vous remercie d’avoir multiplié les promesses et les ligures du Messie ; faites qu’elles excitent de plus en plus dans mon cœur le désir de Vous connaître et de Vous aimer ; donnez-moi l’innocence d’Abel, son zèle pour Votre gloire et sa charité pour mes frères.

CHAPITRE II.

NAISSANCE DE SETH. - HÉNOCH ENLEVÉ AU CIEL. - CORRUPTION DU GENRE HUMAIN. - N. - DÉLUGE. - ARC-EN-CIEL.- N, TROISIÈME FIGURE DU MESSIE.

Pour remplacer le juste Abel, Dieu, donna à Adam un fils qui fut nommé Seth. C’est lui qui devait perpétuer sur la terre la race des enfants de Dieu. On appela Enfants de Dieu les hommes qui vivaient selon l’esprit de la religion, et Enfants des hommes ceux qui n’obéissaient qu’aux penchants dépravés de la chair et de la concupiscence. Caïn fut le père de ces derniers. Hénoch, un des descendants de Seth, se distingua surtout par sa fidélité à observer la Loi du Seigneur. Pendant qu’il fut parmi les hommes, il ne cessa de les exhorter à la pénitence, leur annonçant le jugement de Dieu sur les méchants. Lorsqu’il eut passé sur la terre 365 ans, Dieu l’enleva en l’exemptant de la mort, et il ne parut plus, ayant été transporté dans le ciel d’où il doit revenir sur la terre, vers la fin du monde, pour convertir les Juifs et faire entrer les pécheurs dans la voie de la pénitence. Ainsi Dieu se conserva toujours, dans la postérité de Seth, de fidèles serviteurs ; et l’effet anticipé de la Rédemption s’est fait sentir dès le commencement du monde.

Tant que la famille de Seth resta séparée de celle de Caïn, elle se conserva dans l’innocence ; mais enfin elles se rapprochèrent et s’unirent par des alliances.

De là naquirent les Géants, c’est-à-dire des hommes d’une grandeur extraordinaire et d’une extrême arrogance. Ces hommes dont le nom est depuis longtemps célèbre, répandaient partout le désordre et l’impiété, On voit par là que la cause du mal fût dès lors ce qu’elle a toujours été depuis, le mélange des bons avec les méchants. Insensiblement la corruption devint générale et la terre fut couverte de crimes : l’iniquité alla à un tel excès, qu’elle força pour ainsi dire Dieu, qui est la bonté même, à Se repentir d’avoir créé les hommes. L’expression dont se sert l’Ecriture est étonnante : Dieu, pénétré de douleur jusqu’au fond du cœur, dit : Je perdrai l’homme que J’ai créé (Gen., VI, 6).

Mais au milieu de la dépravation générale, il se rencontra un juste qui s’était conservé dans l’innocence, ce juste était Noé, alors âgé de 480 ans. Le Seigneur l’appela et lui dit : L’homme a corrompu toutes ses voies, Je me repens de l’avoir créé et Je suis résolu de le détruire, et avec lui les animaux, les reptiles, les oiseaux, et toutes les créatures infectées par les crimes de la race humaine. Je détruirai le monde par le déluge. Pour vous, vous avez trouvé grâce devant Moi ; faites donc une arche de bois solide et poli, partagez-la en différents logements et enduisez-la de bitume en dedans et en dehors : vous lui donnerez trois cents coudées de long, cinquante coudées de large et trente coudées de haut ; vous y ménagerez une ouverture pour servir de fenêtre, vous placerez une porte dans l’un des côtés et vous distribuerez toute la capacité du vaisseau en trois étages. Lorsque l’arche sera finie, vous y entrerez, vous et vos enfants ; vous y ferez entrer avec vous des animaux de toute espèce, afin d’en repeupler la terre ; vous rassemblerez dans l’arche toutes les provisions nécessaires à votre vie et à celle des animaux.

Les mesures du Seigneur étaient justes, et quand, par les plus exactes supputations, on n’en aurait pas découvert, ainsi qu’on l’a fait, la proportion et la justesse, on pourrait bien s’en rapporter à l’habileté du grand maître qui voulut être Lui-même le conducteur et l’architecte de ce merveilleux édifice.

Noé obéit au Seigneur, et il employa cent vingt ans à la construction de l’arche. Admirons ici la patience de Dieu. Il fait construire, tout exprès, l’arche sous les yeux des hommes coupables, afin que la vue de ce bâtiment soit un avertissement continuel du châtiment dont ils sont menacés. Noé ne cesse de les rappeler à la pénitence ; mais ils ferment les oreilles à ses salutaires avis, ils se rient des terreurs qu’il veut leur inspirer. Lorsque l’arche fut finie, le Seigneur différa encore de sept jours à exercer Sa justice, et Il donna aux pécheurs ce dernier délai pour se reconnaître : il ne pouvait pour ainsi dire se résoudre à frapper. Nous avons vu d’autre part que la prophétie d’Hénoch avait précédé celle de Noé., Ainsi, Dieu fit durer près de mille ans les avertissements et les menaces ; tout fut inutile. Elle arriva enfin cette punition si longtemps annoncée, toujours méprisée et en effet aussi formidable qu’elle avait paru peu à craindre.

L’an du monde 1656, le Seigneur fit entrer dans l’arche Noé, sa femme, ses trois fils et leurs épouses, avec des animaux de chaque espèce pour en conserver la race. Après quoi, voyant dans l’arche les huit personnes dont devait sortir un monde nouveau, et le nombre des animaux destinés à réparer les ruines de l’ancien, il ferma en dehors la porte de l’arche, en sorte que l’eau ne pouvait y pénétrer. Libre désormais de punir les coupables sans perdre le juste, il abandonna le monde aux effets de Son indignation.

Tout à coup la mer se déborde : tous les abîmes de la terre, tous les réservoirs du Ciel sont ouverts, une pluie plus effrayante par son abondance que par sa durée, tombe continuellement pendant quarante jours et quarante nuits. La surface du globe est inondée, et les eaux surpassent de quinze coudées les plus hautes montagnes. Rien n’échappe : hommes, bêtes, oiseaux, tout périt. L’arche seule flotte tranquillement sur les eaux qui l’élèvent vers le Ciel à mesure qu’elles croissent, conservant dans son sein les prémices d’un monde nouveau.

La terre demeura couverte des eaux du déluge pendant cent quarante jours. Alors Dieu fit souffler un vent qui les dessécha peu à peu. Pour prendre quelque connaissance de ce qui se passait, Noé ouvrit la fenêtre de l’arche, et donna la liberté à un corbeau. L’animal carnassier ayant trouvé à vivre parmi tant de corps morts, ne revint pas ; cette circonstance fit juger à Noé que les eaux étaient déjà considérablement diminuées. Sept jours après il laissa échapper une colombe, dans le même dessein qu’il avait eu en envoyant un corbeau ; mais cet oiseau n’ayant point trouvé de terrain sec où reposer le pied, revint à l’arche : il se présenta à Noé, qui lui tendit la main et le reprit. Le Patriarche attendit sept autres jours, et envoya la colombe une seconde fois. La colombe revint sur le soir, apportant à son bec une branche d’olivier, dont les feuilles étaient vertes. A ce signal, Noé jugea que les eaux s’étaient tout à fait retirées. Mais il prit le parti d’avoir patience encore sept jours, et il envoya la colombe pour la troisième fois. L’oiseau ne revint plus. Il attendit néanmoins, pour sortir, les ordres du Seigneur. Ces ordres lui furent donnés le 393è jour après son entrée dans l’arche.

A peine Noé fut-il en liberté, que son premier mouvement le porta à un acte de reconnaissance. Il offrit un sacrifice au Seigneur, et le Seigneur lui promit de ne plus faire périr le monde par le déluge. «Voici le signe de l’alliance que j’établis pour jamais entre vous et Moi, lui dit-Il : Lorsque j’aurai couvert le Ciel de nuages, mon arc paraîtra dans les nuées, et Je me souviendrai, en le voyant, de la promesse que J’ai faite de ne jamais submerger le monde par une inondation générale». Ainsi, toutes les fois que nous voyons l’arc-en–ciel, nous devons, mes chers enfants, nous rassurer et croire que Dieu ne fera plus périr le genre humain par les eaux. De cette promesse divine, perpétuée par la tradition, était sans doute venue la vénération que les Péruviens paraissent avoir longtemps conservée pour l’arc-en-ciel, signe manifeste pour eux de la cessation à jamais de ces terribles inondations qui avaient produit le déluge (Cosmogonie de Moïse, par M. Marcel de Serres, p. 185).

Si le souvenir de cette circonstance particulière se trouve chez les peuples païens, à plus forte raison doit-on y retrouver la mémoire de cette terrible inondation qui fit périr le genre humain. En effet, la réalité du déluge est écrite en caractères ineffaçables dans deux grands livres ouverts à tous : la mémoire des peuples et la surface du globe. Pour nous en convaincre, interrogeons rapidement les nations qui ont paru aux différentes époques et sous les divers climats. Commençant par l’Asie, berceau du genre humain, nous entendrons, après les Juifs dont la croyance est connue, les anciens Perses nous dire que le déluge, dans lequel périt la race humaine, fut occasionné par une pluie qui dura dix jours et dix nuits. Voici de quelle manière les Indiens nous racontent l’histoire de ce terrible événement.

Wichnou s’adressa un jour à un roi de Dravadam, nommé Satievaraden, prince fort religieux. Le dieu lui dit : Votre piété envers moi et votre charité envers les hommes me sont agréables ; ainsi écoutez ma parole : Je vous annonce que dans sept jours la mer submergera le monde. J’ai dessein de vous sauver de ce déluge, vous et les sept patriarches. C’est pourquoi préparez-vous à cet événement. Je vous enverrai un bâtiment où vous rassemblerez une provision de toutes sortes de semences, de fruits et de racines. Vous y monterez ensuite et serez porté sur les eaux. Le prince fit la provision de semences et de racines, tant pour sa nourriture que pour la reproduction dans le renouvellement du monde. A la fin du septième jour les cataractes du Ciel furent ouvertes ; les nuées déchargèrent une pluie si abondante que la mer couvrit toute la terre. Mais le bâtiment sous la sauvegarde de Wichnou était portée au-dessus des eaux, et tout ce qui avait été prédit arriva. Le déluge étant fini, les huit personnes conservées descendirent du bâtiment et adorèrent Wichnou (Bagavadari, liv. VIII, p. 213 et suiv.). Ces mêmes peuples attribuaient le déluge à la corruption de la race humaine.

Les Chinois, si différents de nous par leurs institutions et leurs procédés, autant peut-être que par leur figure et leur tempérament, admettent aussi un déluge ; ils en font à peu près remonter la date à la même époque que nous. Leur Chonking, ou leur plus ancien livre, commence l’histoire de la Chine par un empereur nommé Yao, qu’il nous représente occupé à faire écouler les eaux qui couvraient la plus grande partie de la surface de la terre. Les Chinois avaient même institué une fête en commémoration de la mort des hommes qui avaient succombé lors du déluge. Cette fête, célébrée également par les Japonais vers la fin du mois d’août, avait le même but comme la même origine. (Cosmogonie de Moïse, p. 183.)

De pareilles croyances régnaient également chez les Arabes, les Turcs, les Mongols, les Babyloniens. Bérose qui écrivait à Babylone, sous Alexandre, parle du déluge avec des circonstances tellement semblables à celles de Moïse, que son récit parait avoir été tiré de la même source ; et l’époque à laquelle il la place, c’est-à-dire immédiatement avant Bélus, père de Ninus, s’accorde avec cella que donne la Genèse (Cosmogonie de Moïse, p. 180).

Si de l’Asie nous passons en Afrique, les Égyptiens nous diront, qu’à l’époque où Osiris était occupé à instruire les hommes en Éthiopie, le Nil déborda et inonda en entier la vaste plaine qu’il parcourt. Tous les hommes auraient péri par l’effet de ce déluge, sans la main puissante d’Hercule, qui seul put arrêter les eaux en élevant des digues, et sauver ainsi une partie du genre humain. (id. p. 177).

En avançant au cœur de l’Afrique, vous retrouvez les mêmes traditions chez les Abyssins.

Venons maintenant en Europe. Voici les Scandinaves qui nous diront que le géant Ymus ayant été tué, il coula de ses larges et profondes blessures une si grande abondance de sang que le genre humain fut submergé. Un homme qu’ils désignent sous le nom de Belgemer, fut, avec sa famille, le seul sauvé ; et cela, parce que, d’après l’ordre de la divinité, il s’était retiré sur un gros bateau.

Les traditions des Celtes semblent encore plus explicites sur ce grand événement historique. D’après eux, comme d’après les peuples les plus anciens, le déluge aurait détruit l’universalité du genre humain, à l’exception pourtant de Dwivan et de Dwivach. Ceux-ci échappèrent seuls à ce danger, ayant construit à l’avance un vaisseau sans voiles, dans lequel ils avaient placé un individu mâle et femelle de tous les animaux qui existaient.

Il n’est pas jusqu’aux pauvres Lapons qui n’aient aussi leurs traditions sur le déluge (id. p. 184-191).

Pour achever notre voyage autour du monde, passons maintenant en Amérique. Les anciens Incas, lors de leur conquête du Pérou, cherchaient à persuader aux peuples dont ils devinrent les maîtres absolus, que, depuis le déluge universel dont le souvenir s’était conservé parmi les Indiens, le monde avait été repeuplé par leurs ancêtres. A les entendre, leurs aïeux, sortis au nombre de sept de la caverne de Pacari-tarnbo, avaient seuls perpétué la race humaine : dès lors tous les hommes leur devaient hommage et obéissance ; et ces idées ne les ont pas peu favorisé dans la conquête du Pérou.

Ce souvenir du déluge était tellement empreint dans l’esprit des diverses peuplades du Nouveau–Monde, qu’un des Indiens de Cuba apostropha Gabriel de Cabrera, en lui disant : Pourquoi me grondes-tu ? Ne sommes–nous pas tous frères ? Ne descends-tu pas comme moi de celui qui construisit le grand vaisseau qui sauva notre race ?

Mêmes idées chez les sauvages de l’Amérique Septentrionale (id. p. 186-188). Ainsi le souvenir du déluge et des crimes qui l’ont attiré, s’est conservé dans la mémoire de tous les peuples. Tel est le premier livre dans lequel nous lisons ce grand événement rapporté par Moïse.

Le second, c’est la surface de notre globe. En effet, on trouve partout sur les montagnes ainsi que dans les entrailles de la terre, même à une grande distance de la mer, une quantité prodigieuse de coquilles, de dents de poissons, de débris d’animaux marins, dont les espèces sont étrangères à nos contrées. Il est évident que ces corps viennent de la mer, et qu’ils ont été transportés dans ces pays éloignés par une inondation subite et par un mouvement violent des eaux sur toute la surface de la terre. Il n’est pas jusqu’à l’époque du déluge indiquée par Moise, à laquelle les faits géologiques ne rendent hommage. Si nous examinons dans les Alpes les résultats des actions qui ont dû commencer lorsque ces montagnes ont pris leurs formes actuelles, telle que la formation des éboulis ou talus des montagnes, et celle des moraines, des glaciers ; si nous étudions les attérissements formés par nos rivières actuelles, et si nous prenons en considération que les talus et les attérissements devaient se faire bien plus rapidement lorsque les escarpements étaient plus abruptes qu’ils ne sont aujourd’hui, nous serons portés à conclure, avec les Deluc, les Cuvier, les Buckland, que les révolutions qui ont donné à nos montagnes leurs formes actuelles, et à nos fleuves le cours qu’ils ont maintenant, ne remontent pas à des époques excessivement reculées, de sorte que la distance de 4000 ans du moment actuel, que la Genèse donne au déluge, peut fort bien s’accorder avec les conséquences tirées des chronomètres naturels.

Noé est la troisième figure du Messie.

- Noé signifie Consolateur. Jésus veut dire Sauveur.

- Entre tous les hommes, Noé trouve seul grâce devant Dieu. Notre-Seigneur seul a trouvé grâce devant Dieu Son père.

- Noé est choisi pour repeupler la terre. Notre-Seigneur est choisi pour peupler la terre de justes et le Ciel de saints.

- Noé reçoit l’ordre de construire une arche. Notre-Seigneur reçoit ordre d’établir l’Église.

- Pendant cent vingt années Noé travaille à la construction de l’arche, et ne cesse de prêcher la pénitence aux hommes, mais ils ne l’écoutent pas. Notre-Seigneur travaille pendant toute Sa vie à construire l’Eglise, Il prêche la pénitence par Lui-même, par Ses Apôtres et par Ses successeurs, mais les hommes ne L’écoutent pas.

- Noé, en construisant son arche, se prépare un moyen d’échapper au naufrage universel. Notre-Seigneur, en établissant Son Eglise, a eu pour but de préparer aux hommes un moyen de salut contre le déluge de feu qui doit consumer éternellement les pécheurs.

- Noé et ceux qui entrèrent dans l’arche furent sauvés. Hors de l’Eglise de Jésus-Christ, point de salut pour ceux qui, la connaissant, refusent d’y entrer ou qui en sortent pour embrasser une secte étrangère.

- L’arche était remplie de créatures de toute espèce. L’Eglise renferme dans son sein des habitants de toutes les nations.

- Plus les eaux du déluge montaient, plus l’arche s’élevait vers le Ciel. Plus l’Église éprouve de tribulations, plus elle devient parfaite, plus elle s’élève à Dieu.

- L’arche qui portait Noé et ses enfants était l’unique espérance du genre humain. L’Eglise, qui possède Jésus-Christ et Ses enfants, est l’unique espérance du genre humain.

- Au sortir de l’arche, Noé offrit un sacrifice que le Seigneur reçut favorablement. Sur la Crois, Notre-Seigneur offrit un sacrifice mille fois plus agréable à Dieu que celui de Noé.

- Dieu fit alliance avec Noé. Dieu a fait avec Notre-Seigneur, et par Lui avec tous les hommes, une alliance qui sera éternelle.

- Noé reçoit une pleine puissance sur la terre et sur tous les animaux. Notre-Seigneur a reçu de Dieu Son Père une pleine puissance au Ciel et sur la terre.

- Par Noé, Dieu rétablit le monde qu’il avait détruit. Dieu rétablit de même, par Notre-Seigneur, le monde dans les biens que le péché lui avait ravis.

CHAPITRE III

DIMINUTION DE LA VIE HUMAINE. - MALÉDICTION DE CHANAAN. - TOUR DE BABEL. - COMMENCEMENT DE LIDOLÂTRIE. - VOCATION D’ABRAHAM. - SECONDE PROMESSE DU MESSIE. - .MELCHISÉDECH, QUATRIÈME FIGURE DU MESSIE.

A partir du déluge, commence pour ainsi dire un nouveau monde, une nouvelle terre ; mais cette terre, déjà frappée de malédiction après le péché du premier homme, perdit encore, par l’effet naturel d’une si longue inondation, une partie de sa force et de sa fécondité. Jusqu’au déluge, la nature était plus forte et plus vigoureuse. Par cette immense quantité d’eaux qui la couvrirent, et par le long séjour qu’elles y firent, les plantes, privées de lumière et couvertes de vapeurs, perdirent de leur vertu ; l’air chargé d’une humidité excessive, la chair des animaux et le vin, dont l’homme fit abus, fortifièrent les principes de la corruption ; et la vie humaine, qui jusque là durait près de mille ans, se raccourcit peu à peu, jusqu’au terme de cent ans et au-dessous. Ainsi s’accomplit la malédiction du Seigneur sur l’homme tant de fois coupable (Gen., VI, 3).

Noé transmit à ses trois fils Sem, Cham et Japhet les saintes vérités de la religion, et particulièrement la tradition de la promesse divine du Rédempteur futur. Le saint Patriarche planta aussi la vigne, qui était sans doute connue avant ce temps-là ; mais au lieu qu’auparavant on se contentait d’en manger le fruit, il découvrit l’usage qu’on pouvait faire du raisin, en exprimant la liqueur et en la conservant. Le vin fut un bienfait destiné à donner un peu de joie au cœur de l’homme, qu’attristaient la diminution de ses jours et l’affaiblissement de toute la nature. Pourquoi faut-il qu’un si grand nombre abusent de ce nouveau présent du Père céleste ? Un jour, Noé ayant bu de cette liqueur dont il ne connaissait pas encore la force, il tomba dans une ivresse involontaire, et s’endormit dans sa tente. Pendant son sommeil, il se trouva par hasard découvert d’une manière indécente. Cham s’en aperçut. Sans respect comme sans pudeur, il alla aussitôt le dire à ses frères. Sem et Japhet furent plus respectueux. Ayant pris un manteau qu’ils portaient tous deux en marchant à rebours, ils le jetèrent sur le respectable vieillard. Noé, à son réveil, apprit de quelle manière Cham l’avait traité. Subitement inspiré, il lança sa malédiction, non point contre Cham, par respect pour la bénédiction que Dieu lui avait donnée au sortir de l’arche, mais contre Chanaan, fils de Cham. Que Chanaan soit maudit sur la terre, qu’il devienne l’esclave des esclaves, dit le saint Patriarche. Malédiction terrible qui se vérifia plus tard, lorsque les Chananéens furent exterminés et réduits en servitude par les Israélites, descendants de Sem. Malédiction toujours subsistante dans la race de Cham qui apprend aux enfants le respect qu’ils doivent avoir pour leurs pères.

Par un conseil admirable de la Providence, Noé vécut encore 350 ans après le déluge. Dieu prolongea ses jours, et il voulut que ses descendants demeurassent, durant ce long intervalle, sous les yeux de leur père commun, afin d’apprendre en détail et de conserver parmi les hommes, les vérités capitales de la religion et les faits anciens, dont Noé seul était instruit par lui-même.

Cependant les enfants du Patriarche étaient déjà si nombreux, qu’ils songèrent à se séparer. Mais avant cette dispersion, ils voulurent exécuter un projet qui montrait bien leur folie et leur vanité. Venez, se dirent-ils les uns aux autres, faisons une ville et une tour dont la hauteur aille jusqu’au Ciel. Ce dessein extravagant avait deux causes également vaines : l’une, d’éterniser leur nom par un édifice superbe ; l’autre, de se défendre contre Dieu même, s’Il voulait encore punir le monde par un déluge. En cela ils se rendaient coupables, non seulement de folie, mais

d’incrédulité, car le Seigneur avait promis de ne jamais submerger le monde par une inondation générale. Ils se mirent aussitôt à l’œuvre. Mais au moment où ils pressaient l’ouvrage avec le plus d’ardeur, Dieu mit entre les ouvriers une telle diversité de langage, qu’ils ne s’entendirent plus les uns les autres. Ne pouvant alors ni commander ni obéir, ils furent forcés d’abandonner l’entreprise. La ville et la tour, restées imparfaites, furent appelées Babel, c’est-à-dire confusion, parce que Dieu y confondit le langage des hommes, qui, jusque là, parlaient tous la même langue, et les dispersa dans tous les pays du monde.

En s’éloignant les uns des autres, les enfants de Noé emportèrent avec eux le souvenir des principales vérités de la religion qu’ils avaient apprises de leur Père commun. C’est pourquoi la connaissance de tous les grands événements, tels que la création de l’homme, son innocence, sa chute, la promesse d’un Rédempteur, le déluge, s’est conservée plus ou moins parfaite chez tous les peuples du monde. Mais tout ce qui est arrivé depuis la dispersion des hommes, quelque extraordinaire, quelque éclatant qu’il ait été, n’a pas été universellement connu : preuve manifeste que le lien de communication qui jusque là avait subsisté entre tous les hommes fut alors brisé.

Bientôt les traditions primitives furent altérées par des fables, et les hommes se livrèrent à des excès encore plus affreux que ceux qui avaient armé le bras vengeur du Tout-Puissant. En vain le monde encore humide des eaux du déluge; en vain la diminution frappante de la vie, réduite à un petit nombre d’années ; en vain le bouleversement de l’univers, offraient à tous les regards les tristes monuments de la justice du Créateur, la connaissance du vrai Dieu s’effaçait de la mémoire des hommes. La corruption devint générale, et l’idolâtrie, qui est si favorable aux passions, commença à s’établir.

Aveuglement déplorable ! On refusa au Tout-Puissant le tribut d’adoration que Lui doit tout ce qui respire, et on prostitua aux créatures un encens sacrilège : l’or, l’argent, la pierre, le bois, les plus vils animaux, des statues inanimées, virent l’homme, le roi de l’univers, se prosterner devant eux, et leur adresser de timides prières. Ainsi nous voyons, cet autre enfant prodigue, le genre humain, descendant des hauteurs de la vérité où venait de le replacer la main du Créateur, s’en aller perdant un à un les biens qui composaient son riche patrimoine ; il marche avec une incroyable folie dans la voie de honte et de désordre, qu’il fraie devant lui. Le Seigneur lui avait tressé une merveilleuse couronne de science et de pureté ; et il prend plaisir à arracher ces fleurs divines, à les ternir, à les souiller. Laissez-le faire, et bientôt vous le verrez déshonoré, accablé de dégoût, de lassitude et de débauche, n’avoir plus de foi qu’à la fatalité, au néant, au désespoir. Grande et terrible leçon, dont les peuples chrétiens n’ont pas toujours su profiter. A peine trouvait–on une famille qui fût encore fidèle au Dieu d’Abraham et de Noé, et il fallut que le Très-Haut, las de menacer, d’attendre et de punir, réprouvât de nouveau la race humaine, et l’abandonnât à sa perversité. Au milieu de ce déluge de crimes ; que va devenir la Religion véritable ? Dieu a-t-Il résolu d’en priver les hommes ? Non, la parole de l’Éternel est irrévocable ; s’Il n’eût consulté que les forfaits de nos pères, Il eût sans doute anéanti cette race criminelle ; mais à l’instant même où Il frappe, Sa miséricorde tempère les coups de Sa justice ; Il n’oublie jamais qu’Il est Père. La vue des mérites futurs de la Victime expiatrice, qu’Il avait annoncée au genre humain, rappelle Sa clémence. Ainsi, sans abandonner les autres peuples qui ne devaient imputer qu’à eux-mêmes leur aveuglement, Dieu résolut de Se réserver un petit nombre d’adorateurs, de Se choisir un peuple chargé de conserver intact le dépôt de la révélation primitive, et surtout la grande promesse du Rédempteur.

Abraham, qui descendait de Sem, fut choisi pour être la tige et le père de ce nouveau peuple, duquel devait sortir le Messie. Or, de toute éternité, Dieu avait décidé que le Messie naîtrait dans la Judée, appelée en ce temps-là le pays de Chanaan. C’est pourquoi Il fit venir dans cette contrée le saint homme, dont le Messie devait naître selon la chair. Admirons comment tout, dans les conseils de Dieu, tend à réaliser, dans toutes les circonstances de temps et de lieu, la grande promesse du Libérateur. Abraham, destiné à être le chef du peuple choisi, et le père du Messie, habitait bien loin de la terre de Chanaan, dans un pays appelé la Chaldée. C’est de là que le Seigneur le fit venir. Quittez le pays que vous habitez, lui dit-Il, venez en la terre que Je vous montrerai. Je donnerai cette contrée à vos descendants, que Je multiplierai comme les étoiles du firmament et les sables de la mer. A cette promesse magnifique, Dieu en joignit une autre bien plus magnifique encore : ce fut la promesse du Messie. Je vous bénirai, lui dit le Seigneur, et toutes les nations de l’univers seront bénies en vous, c’est-à-dire en celui qui naîtra de vous, comme Dieu Lui-même l’explique dans la suite.

Cette seconde promesse du Rédempteur faite à Abraham dit bien plus que la première. La première ne disait pas chez quel peuple naîtrait le Messie ; la seconde nous l’indique en terme précis : Il naîtra dans la famille d’Abraham. Voilà toutes les autres nations mises de côté ; ce n’est plus chez elles que nous devons chercher le Messie. La première nous disait qu’il écraserait la tête du serpent ; la seconde nous explique le sens de ces paroles : elle nous dit que le Messie renversera l’empire du démon, en rappelant toutes les nations à la connaissance du vrai Dieu, dans laquelle se trouve la véritable bénédiction. Ainsi,

1° ce germe béni promis à Ève sera aussi le germe et le rejeton d’Abraham ;

2° cette victoire qu’il doit remporter sur le démon , consistera à rappeler les hommes à la connaissance et au culte du Créateur ;

3° ce fils d’Ève et d’Abraham renversera par tout l’univers l’empire du démon, en détruisant l’idolâtrie qui n’est autre chose que le règne du démon, et en rétablissant le culte du vrai Dieu.

La conversion des Gentils, c’est-à-dire des Païens, est toujours marquée dans les divines Écritures comme l’œuvre distinctive du Messie.

Plein de foi à la parole de Dieu, Abraham quitta son pays, accompagné de Sara, son épouse, et de Loth, son neveu. Il arriva dans la terre de Chanaan. Ses troupeaux et ceux de Loth étaient si nombreux, que la contrée où ils se trouvaient alors ne pouvait les contenir. Le saint homme propose à son neveu de se séparer. Loth se retire à Sodome. Cette

séparation ne refroidit point la charité d’Abraham : il en donna bientôt une preuve éclatante. Le roi de Sodome, et quatre rois, ses alliés, sont battus par un prince dont ils avaient été tributaires. Loth est fait prisonnier. Abraham l’apprend ; à la tête de trois cent dix-huit de ses plus braves serviteurs, et plein de confiance dans le Dieu qui le protége, le Patriarche fond, avec cette poignée de guerriers, sur les troupes victorieuses ; les met en fuite, recouvre le butin, délivre son neveu et tous les compagnons de sa captivité. Transporté de reconnaissance, le roi de Sodome vient au-devant de son libérateur, et le conjure d’agréer toutes les richesses enlevées aux ennemis pour prix de son bienfait. Abraham n’en voulut rien prendre. Seulement il donna la dîme des dépouilles à Melchisédech, roi de Salem, Prêtre du Seigneur, qui bénit Abraham, après avoir offert du pain et du vin.

Dans la personne de ce Roi-Pontife, Abraham honorait le Messie futur, que ce Grand-Prêtre représentait ; car c’est de ce Messie qu’il est écrit : Vous êtes Prêtre pour toute l’éternité, selon l’ordre de Melchisédech.

Aussi Melchisédech est-il la quatrième figure du Messie.

- Melchisédech signifie Roi de justice. Notre-Seigneur est la justice même.

- Melchisédech est roi et Pontife tout ensemble. Notre-Seigneur est roi et Pontife tout ensemble.

- Melchisédech est prêtre du très-Haut. Notre-Seigneur est le Prêtre par excellence.

- Melchisédech apparaît seul. On ne trouve ni son père, ni sa mère, ni sa généalogie, ni son prédécesseur, ni son successeur dans le sacerdoce. Notre-Seigneur n’a point de père sur la terre, ni de mère dans le Ciel, ni prédécesseur, ni successeur dans le sacerdoce : les Prêtres ne sont que Ses ministres.

- Melchisédech bénit Abraham. Notre-Seigneur bénit l’Église, représentée par Abraham.

- Melchisédech offre en sacrifice du pain et du vin. Notre-Seigneur s’offre tous les jours en sacrifice sous les apparences du pain et du vin.

Cette figure ajoute de nouveaux traits au portrait de Notre-Seigneur. Les premières nous représentent le Messie

1° comme le Père d’un monde nouveau ;

2° comme un juste souffrant et persécuté ;

3° comme sauvant le monde du déluge.

Ici il nous est représenté comme Prêtre éternel, offrant le pain et le vin en sacrifice. Les figures suivantes viendront successivement ajouter de nouveaux traits au tableau du Messie ; car il en est de ces prophéties vivantes, comme des promesses et des prédictions, elles vont continuellement se développant.

CHAPITRE IV

VISITE DES ANGES. - NAISSANCE D’ISAAC PROMISE. - ENTRETIEN D’ABRAHAM AVEC LE SEIGNEUR. - RUINE DE SODOME. - SACRIFICE D’ABRAHAM. - ISAAC, CINQUIÈME FIGURE DU MESSIE.

Il ne manquait à Abraham que des enfants qui pussent être les héritiers de ses grands biens et plus encore de ses vertus. Dieu lui apparut donc de nouveau, et après avoir contracté avec lui une alliance plus étroite, en lui prescrivant pour lui et pour toute sa postérité la loi de la circoncision, il lui déclara clairement que bientôt Sara, son épouse, lui donnerait un fils qu’il comblerait de ses faveurs, et qui serait l’héritier de toutes ses promesses. Voici, mes chers amis, comment la chose arriva.

Un jour qu’Abraham était assis à la porte de sa tente, vers l’heure de midi, il vit venir trois jeunes hommes qu’il jugea être des voyageurs. C’était le Seigneur qui lui apparaissait sous la ligure de trois Anges, symbole de la Sainte-Trinité La charité est inquiète, et l’apparence du besoin suffit pour exciter sa tendresse. Abraham se lève à l’instant ; il quitte sa tente et s’avance à la rencontre des trois voyageurs. Il se courbe jusqu’à terre. Qui que vous soyez, leur dit-il, ne me donnez pas le chagrin de passer si près de chez moi sans daigner vous arrêter un moment et recevoir les bons offices de votre serviteur. Je vais vous faire apporter de l’eau pour vous laver les pieds. Reposez-vous à l’ombre de ces arbres ; vous mangerez un morceau avec moi, et vous continuerez ensuite votre route. Les voyageurs acceptent. Après avoir reçu cette généreuse hospitalité, un d’entre eux dit à Abraham : Dans un an, à dater d’aujourd’hui, je reviendrai vous voir, et alors Sara, votre épouse, aura mis au monde un fils. A parler humainement, la promesse du voyageur était hors de toute vraisemblance. Sara était fort âgée, et Abraham avait alors 99 ans. Cependant le saint Patriarche n’hésita point et n’eut point la moindre défiance.

C’est ainsi que Dieu préparait les hommes à croire un jour l’enfantement d’une vierge, en rendant féconde une femme nonagénaire et stérile ; c’est ainsi qu’il disposait de loin l’esprit humain à croire le mystère de la Sainte-Trinité, en montrant dans cette apparition à Abraham une image de ce mystère. Trois Anges se présentent au saint Patriarche, et l’Écriture leur donne, au nombre singulier, le grand nom de Dieu, le nom incommunicable de Jehovah. Abraham, qui en voit trois, n’en adore qu’un seul, ne parle que comme à un seul, Ce grand mystère, qui depuis a été découvert dans l’Évangile, n’était montré dans l’Ancien Testament que sous des voiles, et ne pouvait être vu que par ceux qui avaient dès lors l’esprit du Christianisme.

Cependant les trois voyageurs prirent congé de leur hôte, Abraham voulut les accompagner et les conduire, par honneur, durant une partie du chemin.

Ce nouveau trait de charité lui valut une nouvelle faveur, dans laquelle le Seigneur, son Dieu, s’ouvrant à lui avec une familiarité incroyable, lui fit confidence de Ses desseins les plus cachés. On marchait de compagnie sur la route de Sodome, lorsque le Seigneur, sous la figure d’un des trois Anges, dit à Abraham : La clameur des péchés de Sodome et de Gomorrhe s’est fait entendre jusqu’à Moi, et Me demande vengeance. Je vais voir si la mesure est comblée et s’il est temps de frapper.

Abraham s’approcha respectueusement de lui, tant la charité et le zèle donnent quelquefois de courage, et il Lui dit : Mais, quoi ! Seigneur, voudriez-Vous confondre dans la même punition l’innocent et le coupable ? Si une de ces villes criminelles renferme cinquante justes mêlés dans la foule des pécheurs, les ferez-Vous périr tous ensemble, ou plutôt ne pardonnerez-Vous pas à la multitude des pécheurs en faveur des cinquante justes ? La candeur et la simplicité d’une prière si touchante gagnèrent le cœur de Dieu. Si Sodome offre à Mes yeux cinquante justes, lui dit le Seigneur, Je ne détruirai point la ville, et les cinquante justes obtiendront la grâce de tous les criminels. - Puisque j’ai commencé à vous parler, reprit Abraham, moi qui ne suis que cendre et poussière, j’ajouterai encore un mot : S’il y avait quarante-cinq justes, voudriez-Vous perdre une ville dont quarante cinq de Vos serviteurs solliciteraient le pardon ? - Je ne veux pas vous affliger, répondit le Seigneur ; Je pardonnerai à tous en faveur de quarante-cinq.- Mais, mon Dieu, continua Abraham, si par malheur il ne s’en trouvait que quarante, que feriez-Vous ? - Je pardonnerais encore, dit le Seigneur.

Abraham en avait déjà beaucoup fait, mais, l’innocence qui fait les amis de Dieu leur donne des droits que les autres hommes ne connaissent pas. Ainsi Abraham, qui d’abord ne faisait ses conditions avec Dieu que de cinq en cinq, passa ensuite jusqu’à dix, et retranchant tout à coup ce nombre de celui de quarante : Je vous en prie, Seigneur, Lui dit-il, ne Vous fâchez pas si je parle encore : s’il n’y en avait que trente ? - Je ne frapperais pas, répondit le Seigneur. - Puisque j’en ai tant fait, reprit le saint Patriarche, j’irai encore un peu en avant : s’il y en avait vingt ? - Ces vingt me désarmeraient, répondit le Seigneur. - Je vous en conjure, Seigneur, ajouta Abraham, ne Vous fâchez pas si je parle encore une fois : s’il y en avait dix, que feriez Vous ? - A la considération de ces dix justes, je pardonnerais.

Là finit cet admirable entretien qui nous révèle tout à la fois et l’infinie bonté de Dieu, qui ne punit qu’à regret, et la puissance de la prière et de l’intercession des Saints. Les dix justes ne se trouvèrent point, et cinq villes entières furent consumées par le feu du Ciel. A la place on voit aujourd’hui un lac immonde appelé la Mer Morte. Loth et sa famille furent seuls sauvés de ce désastre, encore la femme de Loth s’étant retournée pour regarder l’embrasement, fut-elle changée en une statue de sel, qu’on voyait encore du temps des Apôtres.

Cependant Abraham retourna dans sa tente ; et à l’époque marquée par le Seigneur, Isaac naquit. Abraham n’avait plus rien à désirer. Mais Dieu voulut mettre la foi de Son serviteur à une dernière et terrible épreuve. Non content d’avoir promis à Abraham que le Rédempteur du monde sortirait de sa race, Il voulut encore lui mettre sous les yeux une image de la manière dont se ferait cette Rédemption. Au milieu de la nuit, Il se fit entendre au saint Patriarche : Abraham ! Abraham ! Me voici, Lui répondit le vénérable vieillard. Prenez, lui dit le Seigneur, prenez votre fils unique qui vous est si cher, Isaac, et allez Me l’offrir en holocauste sur une montagne que Je vous montrerai.

A cet ordre si capable de révolter la nature, Abraham ne répond que par une prompte obéissance. Durant trois jours, il dispose tout pour ce grand sacrifice et part avec ce cher fils pour accomplir l’ordre du Seigneur. Après trois jours de marche, il arrive au pied de la montagne du sacrifice : cette montagne c’était le Calvaire. Demeurez-là, mes enfants, dit-il à ses domestiques, mon fils et moi, nous allons monter sur la hauteur pour offrir un sacrifice au Seigneur. Il ne parut pas dans l’air du saint Patriarche un instant d’altération. Avec la même tranquillité, il charge son fils du bois préparé pour l’holocauste ; il s’arme de l’épée qui devait percer le cœur d’Isaac, et il prend le feu destiné à consumer celte chère victime.

Le père et le fils allaient ainsi de compagnie occupés de pensées bien différentes, mais tous deux, d’un air content et d’un pas assuré, lorsque Dieu, qui ménageait à son serviteur tous les degrés du mérite, permit un de ces petits incidents qui, n’étant comptés presque pour rien dans les grandes épreuves, mettent souvent à bout la tendresse la mieux préparée, si elle n’est soutenue de tout l’héroïsme du courage. Mon père, dit Isaac, avec une aimable simplicité ? Que voulez-vous, mon fils ? reprit Abraham. Je vois entre vos mains, continua Isaac, le feu de l’holocauste, et je porte moi- même le bois ? Mais où est la victime ? Mon fils, répondit Abraham, sans qu’un seul mot échappé le trahît, le Seigneur y pourvoira. Isaac n’en demanda pas davantage.

Arrivé au-dessus de la montagne, Abraham dresse l’autel, arrange le bois, prépare le glaive ; il fallait enfin s’expliquer. Un coup d’œil, un signe, un soupir, suffirent pour montrer à Isaac la victime : il la reconnaît sans s’étonner. Il adore la volonté de Dieu, monte sur le bûcher, et s’y laisse attacher de la main de son père Abraham, qui toujours plein de foi et d’obéissance, saisit le glaive, lève le bras sur la tête de la victime, et est prêt à porter le coup. Le temps des épreuves était fini ; celui des récompenses allait commencer. Arrêtez, Abraham ! dit l’Ange du Seigneur, c’est assez ; je connais maintenant votre foi. Parce que vous avez obéi à ma voix, je vous bénirai ; je multiplierai votre race ; elle triomphera de ses ennemis, et tous les peuples de la terre seront bénis en celui qui sortira de vous. En même temps Abraham se retourne et voit un bélier arrêté par les cornes dans un buisson voisin, il le prend et l’immole à la place de son fils. O Jésus couronné d’épines ! je vous reconnais bien là.

En effet, ce sacrifice d’Isaac est une vive image du sacrifice futur de Jésus-Christ. La figure et la vérité se ressemblent si fort, qu’on ne peut voir l’une sans se souvenir de l’autre. Aussi, Isaac est-il la cinquième figure du Messie. Isaac est le fils. -

- Isaac est le fils bien-aimé de son père. Notre-Seigneur est le fils bien-aimé de Dieu le Père. C’est en Jésus-Christ que le Père a mis toutes Ses complaisances.

- Isaac, innocent, est condamné à mourir. Notre-Seigneur, l’innocence même, est condamné à mourir.

- C’est Abraham, père d’Isaac, qui doit exécuter la sentence. C’est Dieu le Père qui exécute Lui-même, par la main des Juifs, la sentence de mort contre Son fils.

- Isaac, chargé du bois qui doit le consumer, monte sur la montagne du Calvaire. Notre-Seigneur, chargé du bois de la Croix, gravit cette même montagne du Calvaire.

- Isaac se laisse attacher sur le bûcher, et présente doucement sa gorge au glaive qui doit l’immoler. Notre-Seigneur Se laisse attacher à la Croix, et, comme un tendre agneau, Se laisse immoler.

- Isaac n’est pas mis à mort, parce qu’il n’était qu’une figure. Notre-Seigneur, qui était la réalité, est vraiment mis à mort.

- Isaac descend de la montagne plein de vie et comblé de bénédictions : une nombreuse postérité lui est assurée. Notre-Seigneur sort du tombeau plein de vie, comblé de gloire ; et en récompense de Son obéissance, Il reçoit en héritage toutes les nations.

Cette figure ajoute deux choses aux précédentes : elle nous dit

1° en quel lieu le Sauveur sera immolé,

2° qu’il mourra par l’ordre de sou père.

Ainsi, le grand portrait du Rédempteur se forme peu à peu. Ces deux scènes si touchantes et si semblables, le sacrifice d’Isaac et le sacrifice de Notre-Seigneur, n’ont-elles pas un rapport manifeste entre elles ? Peut-on douter, en les lisant que la première n’ait été ordonnée pour préparer à la seconde ? Peut-on se refuser à cette vérité frappante que l’Ancien Testament n’est que la prédiction du Nouveau ? La prédiction est sans doute voilée d’abord ; mais le voile se lève peu à peu, et laisse voir ensuite l’objet à découvert, quand le temps de la manifestation est arrivé.

CHAPITRE V

MARIAGE D’ISAAC. - MORT D’ABRAHAM. - SA SÉPULTURE. - TROISIÈME PROMESSE DU MESSIE FAITE À ISAAC. - NAISSANCE DE JACOB ET D’ESAÜ. - ESAÜ VEND SON DROIT D’AÎNESSE. - ISAAC BÉNIT JACOB. - JACOB VA EN MÉSOPOTAMIE. - QUATRIÈME PROMESSE DU MESSIE FAITE À JACOB. - JACOB ÉPOUSE RACHEL ET REVIENT AUPRÈS D’ISAAC. - JACOB, SIXIÈME LIGURE DU MESSIE.

Cependant Isaac avait atteint sa quarantième année, Abraham son père songea à lui donner une épouse ; mais il voulut la tenir de la main de Dieu, et il se comporta dans cette affaire avec ce fond de foi, de religion et de dépendance qui lui mérita jusqu’à la fin le plus heureux succès dans toutes ses entreprises : précieux exemple que les parents devraient toujours imiter dès qu’il s’agit de pourvoir leurs enfants.

Le saint Patriarche appela son ancien serviteur, le fidèle Eliezer, et lui dit : Partez pour la Mésopotamie où j’ai laissé mon frère Nachor ; c’est dans ce pays et dans le sein de ma parenté, que vous irez chercher une épouse à mon fils Isaac. Eliezer choisit dix chameaux dans les troupeaux de son maître ; il les chargea de présents magnifiques et de toutes les espèces de richesses qui étaient en abondance dans son opulente maison. Il se fit accompagner par un nombre d’esclaves proportionné à l’importance de son ambassade ; il partit enfin dans un équipage propre à faire honneur au saint Patriarche et à donner du crédit à son envoyé. Le voyageur fut heureux ; il arriva dans la Mésopotamie à la vue de la ville où Nachor s’était établi.

Ayant fait décharger ses chameaux, il les fit coucher aux environs d’un puits où l’on avait coutume de faire boire les troupeaux et les bêtes de charge : c’était sur le soir, au moment où les femmes de la ville, sans distinction de naissance, venaient tirer de l’eau au puits. Eliezer, adressa au Dieu de son maître cette humble et fervente prière : Seigneur, Dieu de mon maître Abraham, venez, je Vous en conjure, à mon secours aujourd’hui, et faites éclater Votre miséricorde sur mon seigneur Abraham. Me voilà auprès du puits où les filles de la ville viennent puiser de l’eau ; je ne puis discerner dans la multitude celle que Vous destinez à Isaac. Je regarderai comme l’objet de Votre choix celle à qui je dirai : Prenez votre cruche et donnez-moi à boire, et qui me répondra : Buvez, et je vais aussi donner à boire à vos chameaux.

Dans un homme moins rempli de cette foi simple qui opère les miracles et moins accoutumé aux prodiges, une pareille conduite pourrait passer pour téméraire ; mais, mes chers enfants, que ne peut point sur le cœur de Dieu la confiance de ses Saints !

Eliezer n’avait pas achevé sa prière qu’il voit venir une jeune fille en qui la modestie relevait les grâces naturelles, chargée d’une cruche qu’elle portait sur ses épaules : c’était Rebecca, fille de Bathuel, petite-nièce d’Abraham. Elle tira de l’eau, remplit sa cruche et elle s’en retournait. Le vieux serviteur la considérait avec attention ; charmé de ses manières et de son air d’innocence, il lui dit avec respect : Voudriez-vous me donner un peu d’eau de votre cruche pour étancher ma soif ? Buvez, mon seigneur, lui dit-elle ; et aussitôt, ayant placé sa cruche entre ses bras, elle la tint dans une situation commode, et le laissa boire tant qu’il voulut ; ensuite elle ajouta : Je vais aussi tirer de l’eau pour vos chameaux, jusqu’à ce qu’ils aient tous bu. Sans attendre de réponse, elle verse dans les canaux ce qui restait d’eau dans sa cruche elle retourne au puits et tire de l’eau de quoi abreuver tous les chameaux.

Le serviteur d’Abraham la regardait en silence, et dès que les chameaux eurent cessé de boire, il s’adressa à la jeune inconnue, lui offrit des bracelets et des pendants d’oreilles, en lui disant : De qui êtes-vous fille ? Y a-t-il du logement dans la maison de votre père ? Elle répondit : Je suis fille de Bathuel, fils de Nachor ; il y a beaucoup de foin et de paille chez nous et bien de la place pour loger. Eliezer s’inclina profondément et adora le Seigneur. Rebecca, de son côté, courut annoncer à sa mère tout ce qui venait de lui arriver. Laban, frère de Rebecca, vint prier l’étranger d’accepter un logement dans la maison de son père. L’envoyé d’Abraham ne se fit point prier. Mais avant d’accepter le repas qu’on lui offrait, il demanda Rebecca en mariage pour Isaac. Elle fut accordée. Alors Eliezer fit de magnifiques présents à toute la famille, et dès le lendemain matin il sollicita la permission de partir.

S’étant mis en marche avec une suite nombreuse, il revint heureusement auprès d’Abraham. Épouse accomplie, Rebecca put seule adoucir la douleur que causait à Isaac la perte de Sara, sa mère, qu’il pleurait depuis trois ans.

Plein de jours et de mérites, Abraham était parvenu à la plus belle comme à la plus honorable vieillesse. Il avait alors 175 ans. Le temps était venu de couronner cette longue vie signalée par l’exercice constant de toutes les vertus dont devait être orné un homme choisi du Ciel, pour être le chef d’un peuple nouveau, destiné à conserver sur la terre la consolante promesse du Rédempteur, le fondateur de la nation sainte, et le père du Messie ; digne par sa foi qu’on le nommât le père des croyants de tous les siècles, et que le souverain de tous les hommes se fît une gloire d’être connu parmi eux sous le nom de Dieu d’Abraham.

Ses deux fils aînés, Isaac et Ismaël, lui rendirent les derniers devoirs. Suivant sa volonté, il fut enterré à côté de Sara, son épouse, dans la double caverne du champ d’Ephron, fils de Séor, hétéen. Abraham l’avait acheté trente-huit ans auparavant : il l’avait choisie pour son tombeau, parce qu’elle était dans la vallée, au pied de la montagne où il avait élevé un autel au Seigneur son Dieu, de qui il attendait sa résurrection glorieuse et la consommation de sa félicité. Le Seigneur, comme nous l’avons vu, avait promis à Abraham que de sa postérité naîtrait le Messie, et que les descendants du saint Patriarche posséderaient un jour la terre de Chanaan ; par conséquent, que le Messie naîtrait dans cette contrée. Cette promesse nous dispense de chercher le Messie 1° dans un autre pays ; 2° dans un autre peuple que le peuple issu d’Abraham. Mais voici que cette lumière semble s’obscurcir ; ou plutôt cette promesse demande une nouvelle explication.

Abraham a sept enfants dont les aînés sont Isaac et Ismaël. Lequel d’entre eux sera le père du Messie ? Un nouvel éclaircissement devient nécessaire : nous ne l’attendrons pas longtemps. Une famine générale se fit sentir dans le pays de Chanaan, habité par Isaac. Il songea donc à s’en éloigner. C’est à ce moment que le Seigneur lui apparut pour lui annoncer qu’il était l’héritier de la grande promesse, et que de lui naîtrait le Messie. N’allez pas plus loin, Isaac, lui dit le Dieu d’Abraham, et demeurez dans le pays que Je vais vous montrer. Vous voyagerez dans cette terre, et Je serai avec vous. Toutes ces belles et vastes régions, Je vous les donne, et J’en mettrai vos descendants en possession. Je rendrai votre postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel. Toutes les nations et tous les peuples du monde seront bénis en celui qui naîtra de vous. La promesse précédente nous avertissait que le Messie naîtrait dans la famille d’Abraham. Parmi tous les enfants de ce saint Patriarche, cette troisième promesse nous désigne maintenant Isaac comme le père du futur Libérateur.

Ainsi, mes chers enfants, tous les peuples descendant d’Ismaël et des autres enfants d’Abraham sont écartés : voilà une lumière de plus. Bientôt cependant de nouveaux nuages nécessiteront une nouvelle explication. En effet Isaac a deux fils, Esaü et Jacob.

Lequel des deux sera le père du Messie ? La suite va nous l’apprendre.

Après vingt années de stérilité, Rebecca, épouse d’Isaac, devint mère de deux fils, dont le Seigneur lui avait dit auparavant : chacun d’eux sera le chef d’un grand peuple. Ils seront ennemis l’un de l’autre ; l’aîné sera assujetti au cadet, et la postérité du dernier aura l’avantage sur celle du premier. Par là, Dieu fit connaître à Rebecca que la bénédiction d’Abraham à laquelle était attachée la promesse du Messie, passerait au cadet par préférence à l’aîné.

Quand les deux jumeaux furent grands, Esaü devint un habile chasseur ; il était toujours dans les champs. Jacob, au contraire, d’un caractère doux et paisible, demeurait à la maison. Esaü était l’aîné ; or, c’est au droit d’aînesse qu’on croyait attachée l’alliance spirituelle avec Dieu, et le privilège de faire passer à ses descendants la bénédiction promise à Abraham et à Isaac : cette bénédiction regardait principalement la naissance du Messie. Dieu avait promis à Abraham que le Rédempteur naîtrait de lui. Mais le Seigneur, qui est maître de Ses dons, avait résolu de réserver cet honneur au cadet, c’est-à-dire à Jacob. Jacob en avait été informé par sa mère. Il ne négligea aucune occasion de seconder la volonté du premier de tous les pères, et de s’assurer la possession d’un titre qui déjà lui appartenait.

Un jour donc qu’Esaü était allé à la chasse, Jacob se mit sur le soir à préparer un plat de lentilles. Dans ce moment Esaü arrive extrêmement fatigué. Je n’en puis plus, dit-il à son frère, il faut que vous me donniez de suite ce plat que vous avez préparé. Je ne vous le donnerai point, dit Jacob ; mais si vous voulez je vous le vendrai au prix de votre droit d’aînesse.

Il ne paraît guère de proportion entre un plat de lentilles et un droit de cette nature : mais Jacob prétendait retirer son bien, et il ne crut pas que ce fût abuser des besoins de son frère que d’en prendre occasion d’exécuter les desseins de Dieu. Le marché se fit contre toute apparence. Je me meurs, reprit Esaü, si je n’obtiens à l’instant ce que je veux, et que me servira mon droit d’aînesse ? Et il le vendit, mangea son plat de lentilles, et s’en alla, se souciant peu de ce qu’il venait de faire. Et moi qui lis ces choses, n’ai-je pas quelquefois, nouvel Esaü, vendu mon droit au Ciel, pour une valeur moindre qu’un plat de lentilles, et après ce honteux marché, n’ai-je pas dormi tranquille, me souciant fort peu de ce que j’avais fait ?

Dieu avait promis à Abraham que le Rédempteur naîtrait de lui par les descendants d’Isaac, et l’on était persuadé, comme nous l’avons dit, que cet honneur était réservé à l’aîné de la famille. Ainsi, en vendant son droit d’aînesse, Esaü renonçait au bonheur inestimable de donner naissance au Messie. C’est pour cela que saint Paul l’appelle profane, d’avoir mis à prix, et à un si vil prix, une chose aussi sainte que le privilège attaché à la qualité d’aîné.

Cependant Isaac avait atteint l’âge de 137 ans. Son grand âge, la perte presque totale de la vue, lui firent croire que le temps de sa mort n’était pas éloigné. Il voulut, suivant l’usage des familles où le vrai Dieu était connu, donner, avant de mourir, sa dernière bénédiction à ses enfants. Cet acte d’autorité paternelle avait un si grand poids, qu’il était regardé comme un testament sans retour.

Rebecca n’ignorait pas l’importance de cette action ; elle n’avait garde de laisser échapper le moment de le rendre favorable à Jacob. Elle connaissait d’ailleurs la volonté de Dieu, qui voulait faire tomber sur le cadet les privilèges de l’aîné. La chose était commencée par la cession d’Esaü ; mais il fallait qu’elle fut confirmée par la bénédiction du père.

Isaac songeait à bénir son fils aîné avant de mourir. Il lui commanda donc d’aller à la chasse et d’en rapporter quelque chose qu’il pût manger afin qu’après avoir pris son repas, il le bénit : Esaü partit. Par malheur pour lui, il s’était trouvé une personne de trop à cet entretien ; Rebecca avait tout entendu, et elle en profita sans perdre de temps. Elle appela Jacob : Mon fils, lui dit-elle, courez au troupeau, apportez-moi deux des meilleurs chevreaux ; j’en apprêterai à manger à votre père, comme je sais qu’il l’aime, et vous lui en présenterez, afin qu’après en avoir mangé, il vous bénisse. La chose paraissait sans difficulté à Rebecca ; elle ne parut pas telle à Jacob. Oubliez-vous, dit-il à sa mère, que mon frère est tout couvert de poil, et que je n’en ai pas, moi. Si mon père, pour s’assurer qui je suis, vient à me toucher, il ne manquera pas de me reconnaître ; il croira que j’ai voulu me jouer de lui, et à la place de sa bénédiction, j’attirerai sur moi sa malédiction. Non, mon fils, répondit Rebecca, vous n’avez rien à craindre ; je prends sur moi tous les risques : Jacob obéit.

Lorsque tout fut prêt, elle le revêtit dés habits d’Esaü, elle lui couvrit les mains et le cou de peau de bête, de sorte qu’à la voix près, Jacob était tout à fait semblable à Esaü. En cet état, Jacob porta à son père ce qui avait été préparé. D’abord, en se déguisant le mieux qu’il put, il ne lui dit que ces deux mots : Mon père. J’entends dit Isaac, c’est un de mes fils, mais lequel des deux ? C’est votre fils aîné, Esaü, répondit Jacob ; mangez du gibier de ma chasse. Isaac parut n’en être pas entièrement persuadé. Approchez-vous, dit-il, afin que je vous touche, et que j’éprouve si vous êtes en effet mon fils Esaü. C’était là le moment critique ; et si le Seigneur n’eût abrégé le temps de l’épreuve, Jacob ne pouvait échapper. Il s’approcha cependant ; Isaac le toucha. Pour la voix, dit le saint vieillard, c’est bien la voix de Jacob ; mais les mains sont les mains d’Esaü. Êtes-vous véritablement mon fils Esaü ? Oui, je le suis, repartit Jacob. Alors le saint vieillard l’embrassa et le bénit. Jacob se retira aussitôt [5].

A peine était-il sorti de la présence de son père, qu’Esaü arriva. Apprenant ce qui s’était passé, il entra en fureur, et jura de tuer son frère. Isaac adora le dessein de Dieu, et ne rétracta point sa bénédiction. Rebecca fit partir Jacob pour la Mésopotamie, afin de le soustraire à la vengeance d’Esaü. Isaac lui donna le même conseil et renouvela sa bénédiction, en lui recommandant de choisir une épouse dans ce pays.

Jacob partit aussitôt. Il marchait seul, et un jour qu’il s’avançait avec grande diligence vers son terme, les ténèbres le surprirent. La saison était belle : il se détermina à passer la nuit dans la campagne. Le fils d’Isaac n’était pas délicat. La terre nue lui servit de lit ; pour oreiller, il mit une pierre sous sa tête et s’endormit d’un sommeil tranquille. C’est ce moment que le Seigneur choisit pour lui donner en quelque sorte l’investiture de sa dignité de Patriarche, à la manière dont en avaient été investis son père Isaac et son grand-père Abraham. Tout à coup il fut occupé d’un songe mystérieux et de la plus consolante révélation. Il voyait une échelle dont le pied posait sur la terre, et dont le sommet atteignait jusqu’au Ciel. Des Anges montaient et descendaient ; le Dieu des Anges et des hommes paraissait appuyé sur le haut de l’échelle. Jacob, lui dit le Seigneur, Je suis le Dieu de Vos pères, le Dieu d’Abraham et d’Isaac. La terre où vous reposez, Je vous la donnerai ainsi qu’à vos descendants.

Il est à remarquer que c’est toujours au moment où les Patriarches s’éloignent de la terre de Chanaan, que le Seigneur leur promet de les y fixer, eux et leurs descendants. En effet, c’est là, dans cette terre, que devaient habiter les pères du Messie, car c’est dans cette terre que le Messie devait prendre naissance. La multitude de vos descendants sera aussi innombrable que les grains de poussière qui couvrent la terre, ajouta le Seigneur. Toutes les nations de l’univers seront bénies en vous et dans le fils qui naîtra de vous. Vous êtes en marche vers un pays étranger ; mais Je vous reconduirai dans cette terre que J’ai promise à vos pères, et que Je réserve à vos enfants.

Telle fut la quatrième promesse du Messie. Elle nous apprend que c’est dans la famille de Jacob qu’il faut chercher le Messie. Esaü et les peuples qui descendront de lui sont mis de côté : la recherche devient de plus en plus facile. Le voile qui cache le grand mystère se lève peu à peu, et nous marchons par degré jusqu’au terme où Dieu veut nous conduire.

Jacob s’éveilla, et, plein de reconnaissance et de frayeur, il se prosterna contre terre, en disant : Que ce lieu est terrible ! Ce n’est rien moins que la maison de Dieu et la porte du Ciel. Et, reprenant ensuite son bâton de voyageur, il continua sa marche.

Arrivé dans la Mésopotamie, il s’approcha de la ville de Haran, séjour de son oncle Laban et de sa famille. Les mœurs des habitants de Haran n’avaient point changé depuis cent ans que Rebecca en était sortie pour devenir l’épouse d’Isaac. Les jeunes filles des familles les plus considérables de la ville y conduisaient encore les troupeaux ; et, comme la condition de bergère n’avait rien que d’innocent parmi ces peuples, elle y était regardée comme une occupation honorable. Jacob, arrivé fort près de Haran, aperçut un puits dans la campagne, auprès duquel trois troupeaux de moutons se reposaient durant la grande chaleur du jour. Ce puits était une espèce de grand réservoir, où l’on conduisait l’eau par des canaux, et qu’on avait soin de couvrir d’une grosse pierre. Jacob s’approcha des bergers, et leur dit : Mes frères, d’où êtes-vous ? Nous sommes de Raran, lui dirent-ils. Connaissez-vous Laban, fils de Nachor ? - Nous le connaissons parfaitement. - Se porte-t-il bien ? - Oui, il se porte bien ; et voici Rachel, sa fille, qui vient avec son troupeau.

La conversation continuait, lorsque Rachel arriva avec les troupeaux de son père Jacob, qui savait que c’était sa cousine, s’empressa de lever la pierre du puits. Dès que les moutons eurent bu, Jacob salua Rachel, et des larmes lui coulèrent des yeux. Je suis, lui dit-il, fils de Rebecca, sœur de votre père. Rachel n’en voulut pas davantage. Elle courut à la maison de son père, à qui elle annonça, presque hors d’haleine, la rencontre qu’elle venait de faire. Laban, au nom de Jacob, fils de sa sœur, courut au-devant du voyageur. Il l’embrassa tendrement, le tint longtemps serré entre ses bras, et le conduisit à sa maison. Suivant l’ordre d’Isaac, son père, Jacob demanda sa cousine en mariage. La proposition fut acceptée : Rachel fut promise. Mais ce ne fut qu’après quatorze ans de travaux pénibles, passés au service de Laban, que Jacob l’obtint. Il revint ensuite auprès d’Isaac, conduisant avec lui sa nombreuse et riche famille. C’est dans ce voyage, à l’occasion d’un combat mystérieux qu’il soutint contre un ange, que Jacob reçut de Dieu le nom d’Israël, qui veut dire fort contre Dieu. C’est de là qu’est venu à ses descendants le nom d’Israélites, ou enfants d’Israël. Isaac mourut bientôt après, et ses deux fils, Jacob et Esaü, l’enterrèrent dans la double caverne de la vallée de Mambré, auprès de Rebecca, son épouse, de sa mère Sara, et de son père Abraham.

Dieu fit passer Jacob par un grand nombre de positions, afin de représenter en détail la vie du Messie, dont ce Patriarche est une des plus belles figures. Par l’ordre de son père, Jacob va dans un pays fort éloigné pour chercher une épouse. Par l’ordre de son père, Notre-Seigneur traverse l’immense espace qui sépare le Ciel de la terre, pour venir former l’Église, son épouse.

- Jacob, fils d’un père très riche, et très riche lui-même, se met en route seul, et à pied. Notre-Seigneur, fils de Dieu, Dieu lui-même et Seigneur de toutes choses, descend du Ciel, n’ayant d’autre compagnon que le dénuement le plus complet.

- Jacob, surpris par la nuit, est obligé de dormir au milieu d’un désert, et de mettre une pierre sous sa tête pour lui servir de chevet. Notre-Seigneur est si pauvre, qu’Il n’a pas même une pierre pour reposer sa tête.

- Cette terre, cependant, appartenait à Jacob. Le monde entier appartenait aussi à Notre-Seigneur.

- Jacob arrivé chez ses parents est obligé, pour obtenir son épouse, de subir de longs et rudes travaux. Notre- Seigneur arrive chez les Siens, ils ne Le connaissent pas ; Il passe Sa vie dans les plus rudes travaux, pour former l’Eglise, Son épouse.

- Jacob voit son union bénie du Seigneur ; Rachel lui donne des enfants, pères futurs d’un grand peuple. Notre- Seigneur voit Son union avec l’Église, bénie de Dieu le Père ; l’Église lui donne d’innombrables enfants.

- Jacob, vainqueur de toutes les difficultés, retourne dans sa patrie auprès de son père, emmenant avec lui ses richesses et ses enfants. Notre-Seigneur, vainqueur de tous Ses ennemis et chargé de leurs dépouilles, retourne dans le Ciel auprès de Son Père, conduisant avec Lui tous les Saints de l’ancienne Loi, et ouvrant Son royaume à tous les Chrétiens, Ses enfants.

- Jacob arrivé auprès d’Isaac, reçoit de nouveau sa bénédiction. Notre-Seigneur de retour au Ciel, est comblé par Son Père de toute sorte de gloire et de bénédictions.

CHAPITRE VI

ENCORE UN MOT SUR LA VIE DES PATRIARCHES. - LES DOUZE ENFANTS DE JACOB. - JOSEPH VENDU PAR SES FRÈRES. - CONDUIT EN EGYPTE. - ELEVÉ EN GLOIRE. - RECONNU PAR SES FRÈRES. - ARRIVÉE DE JACOB EN EGYPTE. - JOSEPH, SEPTIÈME FIGURE DU MESSIE.

Jacob eut douze fils qui furent les pères des douze tribus du peuple hébreu. Voici leurs noms : Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Issachar, Zabulon, Gad, Azer, Dan, Nephtali, Joseph et Benjamin. Comme celle de ses pères, la vie de Jacob fut une vie pastorale. Afin de compléter les notions exposées à la leçon vingt unième, disons encore un mot, mes chers enfants, de cette vie si belle et dont le récit eut tant de charmes pour notre enfance. Les Patriarches étaient parfaitement libres, et l’on peut regarder leur famille comme un petit état, dont le père était le souverain, comme une petite église, dont le père était le pontife. Nous voyons en effet les Patriarches offrir des sacrifices au Seigneur. Leurs richesses consistaient principalement en troupeaux : c’étaient des chèvres, des brebis, des chameaux, des bœufs et des ânes ; ils n’avaient ni chevaux, ni porcs : leurs richesses étaient grandes. Au milieu de cette opulence, ils étaient cependant très laborieux. Comme ils étaient encore étrangers dans le pays de Chanaan, que Dieu réservait à leurs descendants, ils ne bâtissaient point de maisons. Ils habitaient sous des tentes ; ils les plantaient au lieu où ils devaient s’arrêter pour faire paître les troupeaux ; au moment du départ, ils les enlevaient pour les replanter ailleurs. Ils pouvaient sans doute construire des villes comme les autres peuples, mais ils préféraient la vie pastorale, comme la plus simple, comme la plus propre à détacher les hommes de la terre, et à leur faire envisager une patrie plus parfaite. C’est ainsi que Dieu voulait nous apprendre que la vie du Chrétien ici-bas n’est qu’un pèlerinage.

Leur nourriture était frugale. Témoin ce plat de lentilles que Jacob avait préparé et qui tenta si fort Esaü. Témoin encore ce repas qu’Abraham servit aux Anges, et qui se composait d’un veau rôti, de pain frais, mais cuit sous la cendre, de beurre et de lait. Une de leurs grandes vertus c’était leur hospitalité envers les étrangers. Quelquefois leurs instances allaient jusqu’à l’importunité ; il fallait se rendre à leur invitation. Alors toute la famille s’empressait de témoigner son zèle pour recevoir honorablement ses hôtes que l’on regardait comme envoyés du Ciel. Le maître leur lavait les pieds, donnait ses ordres, choisissait les mets et venait servir lui-même les étrangers qu’il traitait. Les femmes ne paraissaient point dans ces occasions, ou ne se montraient qu’avec un voile, tant la modestie était grande dans ces temps heureux ! Quels étaient les fruits de cette vie si peu conforme aux mœurs des siècles voluptueux et efféminés où nous végétons ? Le détachement de la terre, l’union fraternelle et une longue carrière exempte d’infirmités, qu’une simple défaillance terminait, parce qu’enfin rien n’est durable ici-bas. Telle était la vie de Jacob et de sa famille : nous le voyons en particulier dans l’histoire de Joseph.

Ce fils chéri et si digne de l’être était, à l’exception de Benjamin, le plus jeune des enfants de Jacob. La modestie, la candeur, l’ingénuité, l’innocence, semblaient nées avec cet enfant. Il fut impossible à Jacob de ne pas donner la préférence dans son cœur à un enfant si aimable. Mais quelque attention qu’ait un père à dissimuler sa prédilection, les yeux de plusieurs frères sont trop éclairés pour ne pas démêler bientôt celui que le cœur préfère. Sans le vouloir, Jacob alluma contre Joseph la jalousie de tous les aînés. Grande et terrible leçon que les parents ne doivent jamais oublier ! Une robe de diverses couleurs qu’il lui fit faire, suffit pour les mettre de mauvaise humeur. La nécessité où se vit Joseph de rapporter à Jacob un grand crime qu’ils avaient commis, aigrit encore le mal. Enfin, ce qui mit le comble à l’envie qu’ils lui portaient, ce fut le récit de deux songes qui marquaient sa grandeur future. Il me semblait, leur dit-il, que je liais avec vous des gerbes dans un champ, que ma gerbe se tenait debout, tandis que les vôtres se prosternaient devant la mienne. Quoi ! lui dirent ses frères, prétendez-vous être un jour notre roi et nous voir assujettis à votre empire ? Joseph ne répliqua rien.

Un peu après il leur dit encore avec la même simplicité : J’ai vu eu songe le soleil, la lune et onze étoiles qui m’adoraient. Jacob était un sage vieillard ; prévoyant les conséquences de ce discours, il fit une réprimande à Joseph, et lui dit : Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que votre mère, vos frères et moi nous vous adorerons sur la terre ? Les frères de Joseph étaient transportés d’envie ; mais Jacob, qui ne pouvait s’empêcher de découvrir quelque chose de mystérieux dans ces songes, considérait toutes choses en silence.

Peu de temps après, les fils du saint Patriarche allèrent conduire leurs troupeaux dans les pâturages qui environnaient la ville de Sichem. Joseph ne fut pas du voyage. Mais, à quelques jours de là, Jacob l’appela et lui dit : Allez et voyez si vos frères se portent bien, si les troupeaux sont en bon état, et puis vous reviendrez me dire ce qui se passe. A l’instant, Joseph se prépare au voyage, il embrasse son père, pour bien plus longtemps qu’ils ne pensaient tous deux, et il arrive heureusement à son terme. Ses frères l’aperçurent de loin : sa vue ralluma leur haine. Voici notre songeur qui vient, se dirent-ils entre eux ; tuons-le et jetons-le dans une vieille citerne : nous dirons qu’une bête sauvage l’a dévoré ; après cela on verra à quoi lui auront servi ses songes.

Il serait bien étrange que parmi tant de fils d’un saint, ce criminel projet eût passé sans contestation. Ruben, l’aîné de tous, entreprit de sauver l’innocente victime. Non, ne le tuez pas, leur dit-il ; jetez-le, si vous le voulez, dans cette citerne, mais ne trempez pas vos mains dans son sang. Il leur disait cela dans l’intention de le tirer de leurs mains et de le rendre à son père. L’avis de Ruben passa. Tandis qu’on disposait ainsi de la vie de l’innocent Joseph, l’aimable enfant, plein de joie de revoir ses frères, approchait avec empressement et courait, sans le savoir, se jeter entre les mains de ses bourreaux. Il ne fut pas plus tôt arrivé, qu’ils le prirent et le dépouillèrent impitoyablement de sa belle et longue robe, ancien objet de leur jalousie, et le descendirent an fond de la citerne sèche qu’ils avaient choisi pour l’y laisser mourir.

Ensuite s’étant froidement assis pour manger, ils virent arriver une caravane de marchands ismaélites qui venaient de Galaad, où ils avaient chargé leurs chameaux de différents aromates pour vendre en Égypte. Juda dit à ses frères : Que gagnerons-nous à faire périr cet enfant ? Après tout c’est notre frère et notre sang. Vendons-le plutôt à ces marchands. Les autres goûtèrent cette proposition. On tira Joseph de la citerne ; et pour vingt pièces d’argent. Joseph fut livré par ses propres frères aux marchands qui l’emmenèrent avec eux en Egypte. Après cela, ils prirent sa robe, et l’ayant trempée dans le sang d’un chevreau, ils l’envoyèrent à Jacob, et lui firent dire : Voici une robe que nous avons trouvée ; voyez si ce n’est pas celle de votre fils. A cette vue, Jacob s’écria en pleurant : C’est la robe de mon fils, une bête cruelle l’a dévoré, une bête féroce a mangé Joseph. Il déchira ses vêtements, se couvrit d’un cilice, et il pleura longtemps son cher Joseph. Ses enfants n’ignoraient pas qu’ils avaient frappé leur père dans l’endroit le plus sensible de son cœur. Ils revinrent auprès de lui pour calmer sa douleur, mais il ne voulut recevoir aucune consolation : Je pleurerai toujours, leur dit-il, jusqu’à ce que j’aille rejoindre mon fils dans le tombeau.

Cependant les Ismaélites, étant arrivés en Égypte, vendirent Joseph à un seigneur du pays nommé Putiphar, général des armées de Pharaon. La bonne mine et la modestie du ,jeune esclave le rendirent agréable à son maître. Le Seigneur était avec lui ; tout réussissait entre les mains de Joseph. Putiphar ne tarda pas à s’en apercevoir. Il lui donna toute sa confiance, et lui confia l’intendance de toute sa maison.

Ce n’était là toutefois que l’essai des faveurs que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob préparait à Joseph ; mais Joseph lui-même n’y était pas encore préparé par toutes les épreuves où sa vertu devait triompher. L’épouse de Putiphar voulut lui faire offenser Dieu ; mais il en eut horreur. Un jour elle le prit par son manteau. Joseph pour se soustraire à ses sollicitations, s’échappa, lui laissant son manteau entre les mains. Outrée de dépit, cette femme coupable accusa l’innocent auprès de son époux. Putiphar, trop crédule, fit jeter Joseph dans une prison destinée aux criminels d’état. Le Seigneur descendit avec lui dans ces sombres demeures, et lui fit trouver grâce devant le gouverneur, qui lui confia l’autorité sur tous les prisonniers.

Dans ce nombre étaient le grand échanson et le grand panetier de la couronne. Tous deux eurent pendant la même nuit un songe dont ils furent vivement troublés. Joseph le leur expliqua : il annonça au premier que dans trois jours il serait rétabli dans l’exercice de sa charge, et il le pria de se souvenir de lui ; il dit au second que dans trois jours il serait mis à mort. Tout cela arriva comme Joseph l’avait prédit.

Si la reconnaissance était la vertu des heureux et des grands, Joseph aurait pu se flatter d’une prompte délivrance ; mais le premier échanson, tout occupé du retour de son bonheur, oublia celui qui le lui avait annoncé. Le vertueux prisonnier attendit pendant deux années le terme de ses disgrâces. Enfin, le moment de sa liberté arriva.

Le roi d’Égypte vit en songe sept vaches maigres dévorer sept vaches grasses, et sept épis secs et arides en dévorer sept beaux et bien remplis. Cette vision inquiéta le monarque. De grand matin il donna ordre à tous les devins de l’Égypte de se rendre au palais. Il leur fit part de ses songes, mais ils ne purent les expliquer. Alors le grand échanson se ressouvint de Joseph ; il en parla à Pharaon, qui le fit venir aussitôt. Le roi exposa ses songes au jeune interprète. Les songes du roi, lui répondit Joseph, signifient la même chose. Les sept vaches grasses et les sept épis pleins marquent sept années de fertilité ; les sept vaches maigres, au contraire, et les sept épis desséchés, désignent sept années de stérilité et de famine qui suivront les premières. Que le roi choisisse donc un homme sage et habile, qu’il lui confie son autorité pour pourvoir à tout dans les conjonctures présentes. Ce ministre principal aura sous lui des officiers subalternes qui établiront des greniers dans toutes les villes du royaume. Ils achèteront et feront voiturer dans ces greniers, au profit et par l’autorité du roi, la cinquième partie de tous les grains qu’on recueillera en abondance. Ce sera une ressource assurée pour les sept années de famine qui désoleront ensuite le pays. Faute de cette précaution, les grains se trouveront dissipés ou vendus à vos voisins, et vos sujets périront de misère.

Où pourrions-nous trouver un homme plus habile et plus sage que vous ? s’écria Pharaon. C’est donc vous que j’établis sur tous mes états : tous mes sujets vous seront soumis : il n’y aura que moi au-dessus de vous. En disant ces paroles, le prince tira son anneau de son doigt, et le mit à celui de Joseph, il lui fit donner une robe de fin lin, lui mit au cou un collier d’or, et le fit monter sur le char qui suivait immédiatement celui du roi. Un héraut marchait devant le char et criait à haute voix : Qu’on fléchisse le genou devant Joseph, et que tout le monde sache que Pharaon le fait, après lui, le maître de toute la terre d’Égypte. Pharaon changea aussi le nom de Joseph, et lui en fit porter un qui signifiait Sauveur du monde. Joseph n’avait que trente ans lorsqu’il fut présenté à Pharaon, et que d’infortuné captif il devint le favori du roi et le maître du royaume. A peine en possession de sa dignité, il prit des équipages et un nombre de domestiques convenable, parcourut toutes les provinces, et établit des greniers dans chaque ville. Grâce à cette merveilleuse économie, l’Egypte devint en quelque sorte la nourrice d’une infinité de malheureux qui, sans elle, auraient péri de faim et de misère.

De cette multitude de familles qui souffraient de la stérilité, fut en particulier celle de Jacob. Elle habitait toujours dans la terre de Chanaan, où la famine se fit sentir dès la première année avec une extrême rigueur. Jacob appela ses enfants, et leur dit d’aller en Égypte acheter du blé. Ils partirent tous, à l’exception de Benjamin, le plus jeune d’entre eux, que Jacob retint auprès de lui.

Arrivés dans la capitale, il fallut d’abord se présenter devant le vice-roi, qui voulait être instruit de tout ; ils eurent audience à leur tour. Les dix étrangers s’étant prosternés humblement à ses pieds, Joseph les reconnut. Il avait alors trente-huit ans. Et depuis vingt-deux ans qu’il était éloigné de sa famille, il était extrêmement changé. Ses frères ne le reconnurent pas. Il prit un air sévère, et leur dit en deux mots, comme à des hommes suspects et inconnus : D’où venez- vous, et que voulez-vous ? Nous venons, lui dirent-ils, de la terre de Chanaan, pour acheter ici des blés. En les voyant à ses pieds dans la posture la plus soumise, Joseph se ressouvint des songes qu’il avait eus dans son enfance, et il adora intérieurement les ressorts de la Providence. Vous n’êtes rien moins que ce que vous affectez de paraître, leur dit-il ; vous êtes des espions envoyés pour reconnaître les endroits faibles du royaume. Non, Seigneur, lui répondirent-ils tout tremblants, il n’en est pas ainsi. Vos serviteurs ne sont venus ici que pour y acheter du blé ; nous sommes tous les enfants d’un même père : nous n’avons aucune mauvaise intention.

Joseph, qui voulait savoir si son père Jacob, et Benjamin, son jeune frère, vivaient encore, continua à leur manifester les mêmes soupçons : Vous me trompez, leur dit-il, vous êtes des espions. Le soupçon du ministre mettait ses frères dans un étrange embarras : Ils ne savaient comment s’y prendre pour le déclarer. Un d’entre eux prit la parole, et lui dit avec un grand air de franchise : Nous, vos serviteurs, nous étions douze frères, tous enfants d’un seul homme établi dans la terre de Chanaan ; le plus jeune de tous est demeuré auprès de notre père, un autre ne vit plus, et vous voyez les dix autres à vos pieds.

Joseph était content, mais il n’avait pas résolu de le paraître. Voilà répliqua-t-il, ce que je disais : vous êtes des espions. Je veux m’éclairer ; j’en jure par le salut de Pharaon, vous ne sortirez point d’ici, que je ne voie ce jeune frère dont vous m’avez parlé, et qui, sans doute plus sincère, m’eût révélé toute l’intrigue de votre voyage. Choisissez un d’entre vous qui aille chercher cet enfant. Pour les autres, ils resteront dans les fers jusqu’à ce que je sois entièrement éclairci de la vérité ou de la fausseté de vos discours. Joseph, cependant, se contenta d’en retenir un des dix en otage, ce fut Siméon, et il laissa repartir les neuf autres.

Pour la première fois peut-être depuis plus de vingt ans, ils firent de sérieuses réflexions sur la cause de leur malheur. Nous méritons bien, dirent-ils, les maux que nous souffrons ; ils sont le juste châtiment de la cruauté que nous avons exercée sur notre frère ; il pleurait à nos pieds, il implorait notre clémence : nous ne voulûmes pas l’écouter ; maintenant le Ciel se venge. Je vous l’avais bien dit, ajouta Ruben, ne vous disais-je pas : Ne faites point de mal à cet enfant ? Vous ne voulûtes pas me croire, et voilà que le Ciel nous redemande son sang.

Tous ces discours se tenaient en présence de Joseph. Comme il leur avait toujours parlé par interprète, ils ne croyaient pas en être entendus. Ils partirent enfin, et arrivèrent auprès de Jacob, à qui ils racontèrent tout ce qui s’était passé. Le grand ministre, ajoutèrent-ils, nous a commandé de lui amener Benjamin ; autrement, il nous prendra pour des traîtres, fera mourir Siméon, et ne nous délivrera plus de blé. Je suis bien malheureux, répondit le saint vieillard ; bientôt, si je vous crois, je me verrai sans enfants. J’ai déjà perdu Joseph, Siméon est prisonnier en Égypte, et vous voulez encore que je vous abandonne Benjamin !

Cependant la famine continuait ; il fallut bien, sous peine de périr, laisser partir Benjamin ; mais Juda en répondit sur sa vie. Ils se remirent donc en marche avec l’enfant et arrivèrent en Egypte. Leur premier soin fut de se présenter au ministre et de demander audience. Joseph la leur accorda de suite, et fit tirer Siméon de sa prison, afin que tous fussent témoins de la scène qui allait se passer. A l’heure marquée, Joseph entra dans la salle, et les étrangers furent admis. Il les salua et leur dit : Votre père, dont vous m’avez parlé, se porte-t-il bien ? Vit-il encore ? Notre père vit encore, lui répondirent-ils, et il se porte bien. En proférant ces paroles, ils s’inclinèrent profondément par respect, et attendirent une nouvelle question. Joseph cherchait des yeux Benjamin, car c’était ce cher enfant, fils de Rachel comme lui, qui avait la première place dans son cœur. L’ayant démêlé parmi les autres : N’est-ce pas là leur dit-il en le montrant, ce jeune frère dont vous m’avez parlé ? Sans attendre la réponse, il ajoute : Que Dieu vous bénisse, mon fils. Il ne put y tenir plus longtemps : ses entrailles s’émurent, des larmes lui échappèrent, et peu s’en fallut que son secret ne lui échappât avec elles. Il se retira brusquement dans son cabinet, où il les laissa couler en abondance.

Son cœur soulagé, il se lava le visage, et il reparut d’un air si aisé, que personne ne le pénétra. Il ordonna qu’on servit à dîner. Mais ses frères n’étaient pas au bout des épreuves auxquelles il avait résolu de les mettre. Il ordonna à son intendant de remplir les sacs de blé ; de placer dans le haut du sac la somme que chacun avait apportée. Vous ferez plus, lui dit-il ; dans le sac du plus jeune, vous cacherez, avec le prix du blé, la coupe d’argent dont j’ai coutume de me servir. L’ordre de Joseph fut exécuté.

De grand matin les voyageurs partirent gaiement pour retourner auprès de Jacob. Déjà ils étaient hors de la ville, lorsque Joseph appela son intendant, et lui dit : Allez vite, poursuivez ces étrangers, arrêtez-les, et demandez-leur :

Pourquoi avez-vous rendu le mal pour le bien ? La coupe que vous avez volée est celle dont mon maître a coutume de se servir. Le messager atteignit bientôt les voyageurs : on ne peut ex-primer leur surprise lorsqu’ils s’entendirent accuser du vol d’une coupe d’argent. Si quelqu’un de nous, s’écrièrent-ils, se trouve coupable d’un pareil crime, nous consentons qu’on le mette à mort, et que les autres demeurent vos esclaves le reste de leurs jours. A ces mots chacun ouvrit son sac. L’intendant les visita tous, en commençant par celui de l’aîné, et la coupe se trouva dans le sac de Benjamin.

A cette vue ils déchirent leurs vêtements, ils rechargent leurs bêtes pour aller se jeter aux pieds du vice-roi. Il les attendait dans le même appartement où ils l’avaient salué en partant. Ils se prosternèrent tous le visage coutre terre, pour écouter, dans cette posture humiliante, ce que leur juge allait décider de leur sort. Joseph, se montra avec un air d’autorité, propre à effrayer des coupables, et même à déconcerter des innocents. Il leur fit de sévères reproches, et il conclut à retenir Benjamin dans les fers. Juda, lui parlant au nom de ses frères, le supplia de laisser partir l’enfant, autrement son père mourrait de douleur.

C’en était trop pour le cœur de Joseph. Il ordonna à tous les Egyptiens de se retirer. Dès qu’il fut seul avec ses frères, il laissa couler ses larmes ; puis, élevant la voix, il leur dit : Je suis Joseph ; mon père vit-il encore ?

A ces mots, les frères de Joseph, frappés de terreur, demeuraient comme interdits. Avec une douceur capable de calmer toutes les alarmes, Joseph ajouta : Venez à moi. Je suis Joseph, votre frère, que vous avez vendu et fait conduire en Egypte ; ne craignez rien. C’est pour votre bien que le Seigneur m’a envoyé devant vous en Egypte. Retournez en toute hâte auprès de mon père, et dites-lui : Voici ce que vous mande votre fils Joseph : Le Seigneur m’a fait le maître de toute l’Egypte. Venez me joindre, ne tardez pas. En finissant ces paroles, Joseph se jeta au cou de Benjamin. Ils se tinrent longtemps embrassés, versant l’un sur l’autre des larmes bien douces. Il embrassa ensuite tous ses frères. Il leur fit donner des chariots et des vivres pour leur voyage, ajoutant de riches présents pour eux et pour Jacob.

Ils arrivèrent heureusement auprès du saint vieillard. Votre fils Joseph n’est pas mort, lui dirent-ils, c’est lui qui gouverne toute l’Egypte. Jacob, à ces mots, parut comme un homme hors de lui-même, et subitement revenu d’un profond sommeil : il ne croyait pas à ce qu’on lui disait. Cependant, lorsqu’il eut vu les chariots qu’on lui avait amenés, et les magnifiques présents que son fils lui envoyait, il s’écria : C’est assez ! Puisque Joseph mon fils vit encore, j’irai et je le verrai avant de mourir.

Joseph a toujours été regardé, et avec raison, comme une des plus belles figures du Messie. En effet,

- Joseph est le fils bien-aimé de son père. Notre-Seigneur est le Fils bien-aimé de Dieu, Son Père.

- Joseph est revêtu d’une robe de différentes couleurs : il a des songes qui présagent sa grandeur future ; pour cela il est en butte à la jalousie de ses frères. Notre-Seigneur est orné de toutes sortes de vertus ; Il annonce aux Juifs, Ses frères, Sa grandeur future ; pour cela il est en butte à la haine, à la jalousie, à la persécution.

- Joseph est envoyé vers ses frères. Notre-Seigneur est envoyé vers les hommes, Ses frères.

- Joseph, arrivé auprès de ses frères, en est maltraité ; ils prennent la résolution de le mettre à mort ; ils le vendent à des marchands étrangers. Notre-Seigneur, arrivé au milieu des Juifs, Ses frères, en est maltraité ; Judas le vend ; les Juifs le livrent aux Romains, qui le mettent à mort.

- Joseph, vendu, est emmené en Egypte, et devient le maître de ce royaume. Notre-Seigneur, vendu et humilié, obtient, en récompense, une puissance sans bornes au Ciel et sur la terre.

- Joseph, condamné pour un crime qu’il n’a pas commis, est jeté en prison. Notre-Seigneur, condamné pour des crimes qu’Il n’a pas commis, est jeté dans les fers et mis à mort.

- Joseph se trouve en prison avec deux criminels d’état ; il annonce à l’un sa délivrance, à l’autre son supplice. Notre- Seigneur se trouve sur la Croix entre deux malfaiteurs ; Il promet le Ciel à l’un, et laisse l’autre dans sa damnation.

- Joseph passe de la prison au faîte de la gloire, et jusque sur les marches du trône de Pharaon. Jésus-Christ passe de la Croix jusqu’au plus haut des Cieux.

- Joseph sauve l’Egypte d’une grande famine. Notre-Seigneur sauve le monde, qui mourait faute de vérité.

- Joseph est proclamé le sauveur de l’Egypte et comblé d’honneurs d’un bout du royaume à l’autre. Notre-Seigneur est proclamé le Sauveur du monde, et est adoré, béni et glorifié d’un bout du monde à l’autre.

- Joseph est appelé le sauveur du monde par des étrangers avant de l’être par ses frères. Notre-Seigneur a été reconnu pour le Sauveur du monde par les Gentils, avant de l’être par les Juifs, Ses frères.

- Tant que les frères de Joseph ne viennent pas lui demander du blé, ils sont exposés à mourir de faim. Tant que les Juifs ne se convertiront pas à Jésus-Christ, ils souffriront la faim de la vérité, ils seront esclaves de I’erreur.

- Enfin, les frères de Joseph se décidèrent à venir en Egypte. Enfin les Juifs se décideront à venir à Jésus-Christ, en embrassant le Christianisme.

- Joseph, reconnu par ses frères, leur pardonne, les embrasse et les rend heureux. Notre-Seigneur, reconnu à la fin par les Juifs, leur pardonnera et les comblera de bénédictions.

Cette figure nous confirme ce que nous avait déjà dit une des précédentes, c’est que le Sauveur sera persécuté par Ses frères. Elle nous dit de plus

1° qu’Il sera condamné pour un crime qu’il n’aura pas commis ;

2° elle nous trace l’ordre dans lequel les peuples se convertiront, d’abord les Gentils, et ensuite les Juifs ;

3° elle nous montre la bonté avec laquelle le Sauve ur pardonnera à Ses ennemis.

O mon Dieu ! qui êtes tout amour, je Vous remercie de toute l’étendue de mon cœur d’avoir révélé au monde son Rédempteur sous une figure aussi touchante. J’adore cette sagesse infinie qui, suivant les temps et les besoins, ajoutait quelques traits au divin tableau dont le Sauveur est le modèle. Donnez-moi, ô mon Dieu ! l’innocence de Joseph, sa douceur, son humilité et sa charité pour ceux qui me feront du mal.

CHAPITRE VII

JACOB VA EN EGYPTE. - CINQUIÈME PROMESSE DU MESSIE FAITE À JUDA. - SÉPULTURE DE JACOB DANS LE TOMBEAU D’ABRAHAM. - MORT DE JOSEPH. - NAISSANCE DE MOÏSE. - IL EST SAUVÉ ET ÉLEVÉ PAR LA FILLE DE PHARAON. - IL SE RETIRE DANS LE DÉSERT DE MADIAN. - DIEU LUI APPARAÎT ET LUI COMMANDE DE DÉLIVRER SON PEUPLE. - VOCATION D’AARON. - PLAIES DE L’EGYPTE. - AGNEAU PASCAL, HUITIÈME FIGURE DU MESSIE.

La famille de Jacob, composée de plus de soixante personnes, se rassembla aux ordres du saint Patriarche ; elle partit de la vallée de Mambré pour se rendre d’abord à Barsabée ou au puits du Serment, situé assez près du fleuve qui sépare l’Egypte de la terre de Chanaan. Jacob s’arrêta en ce lieu pour consulter le Seigneur. Touchant exemple, qui nous apprend, à ne jamais rien entreprendre sans demander à Dieu Ses lumières.

Ne craignez rien, lui dit le Dieu de ses pères, descendez en Egypte ; je veux y multiplier votre postérité : j’en rappellerai vos descendants pour les établir avec gloire dans la terre que Je vous ai promise. Confirmé par cette révélation, le Patriarche s’avança vers la capitale de l’Egypte. Quand il en fut à quelques lieues, il ordonna à son fils Juda de prendre les devants, et d’avertir Joseph de son arrivée. Joseph ne fut pas plus tôt prévenu de l’arrivée de son père, qu’il fit atteler son char et se rendit auprès de lui. Il se jeta au cou du saint vieillard et l’arrosa de ses larmes. Il le conduisit ensuite avec tous ses frères auprès de Pharaon.

Jacob honorait les rois de la terre comme des hommes revêtus de l’autorité de Dieu ; mais sa qualité de Patriarche et de chef de la famille sainte le mettait beaucoup au-dessus d’eux. Le saint homme ayant donc salué le prince, lui dit avec un air de dignité convenable à son grand âge et à sa glorieuse destination : Que le Seigneur mon Dieu vous comble de Sa bénédiction et qu’Il vous donne d’heureuses années. Le prince, à son tour, lui demanda quel âge il avait. Les jours de mon pèlerinage sur la terre sont de cent trente ans, lui dit Jacob ; jours courts et mauvais, qui sont peu de chose en comparaison de la longue vie de mes pères. Après cette courte audience, Joseph prit congé du roi, qui donna à Jacob et à sa famille la province de Gessen, une des plus fertiles de l’Egypte. C’est là qu’habitèrent et se multiplièrent rapidement les enfants d’Israël.

Jacob vécut encore dix-sept ans. N’ayant plus rien à désirer sur la terre depuis qu’il avait retrouvé Joseph, il vit tranquillement approcher sa dernière heure. Il fit avertir Joseph de le venir trouver, car, dès lors, il ne sortait plus de son lit ; il lui fit promettre de ne pas l’enterrer en Egypte, mais de le faire porter dans la terre de Chanaan, dans le tombeau de ses pères, Abraham et Isaac ; car la terre de Chanaan était réservée aux descendants du saint Patriarche. Joseph lui promit de le contenter, et le supplia de se reposer sur son obéissance.

Jacob, se voyant près de sa fin, ne différa pas de consacrer ses derniers moments par une des plus mémorables prophéties que le Seigneur ait jamais inspirées. Ayant fait assembler ses douze fils autour de son lit, il leur annonça ce qui devait arriver à leurs descendants ; les différents états où ils se trouveraient après leur établissement dans la Terre promise, et les caractères singuliers qui distingueraient chacune des douze tribus dont ils seraient la tige.

Bientôt il en vint à Juda. Tout à coup le saint vieillard parut un autre homme. Envisageant Juda avec une sainte complaisance sur la grandeur future de sa tribu, il lui parla de la sorte : Juda, tes frères te loueront, ta main sera sur le cou de tes ennemis ; les enfants de ton père se prosterneront devant toi. Le sceptre ne sortira point de Juda jusqu’à ce que vienne Celui qui doit être envoyé et qui sera l’attente des nations.

1° Cette promesse prophétique confirme ce que les promesses précédentes nous ont annoncé du Rédempteur prédit dès l’origine du monde. Elle nous dit qu’il sera l’attente et le salut de tous les peuples. Oui, la conversion des Gentils, tel est le grand caractère auquel on devra principalement le reconnaître.

2° Cet oracle célèbre dé Jacob ne se borne pas comme les promesses précédentes à prédire un Sauveur, l’attente des nations : il détermine encore le temps où il doit paraître. Ce sera lorsque l’autorité souveraine, figurée par le sceptre, aura cessé dans la maison de Juda. Paroles précieuses ! qui nous font aujourd’hui voir de nos yeux que Jésus, fils de Marie, est ce divin Messie promis par Jacob mourant.

3° Cette promesse nous tire encore d’un grand embar ras. Nous savons, d’après les promesses précédentes, que le Messie naîtra de Jacob ; mais voilà que Jacob a douze fils : lequel d’entre eux sera le père du Rédempteur ? La prophétie du saint vieillard lève tous nos doutes, elle écarte onze tribus, et nous avertit de chercher le Messie dans la tribu de Juda.

Le saint vieillard ne s’en tint pas là. Pour prouver à ses enfants la vérité de cette grande prophétie, il ajoute une seconde prédiction qui devait s’accomplir longtemps avant la première. O Juda ! ajouta-t-il, ô mon fils ! que ta portion dans la Terre promise sera fertile et bien choisie ! Les vignes en feront la richesse, et le vin, aussi commun que l’eau, y pourra servir à laver les vêtements. Tout s’est vérifié à la lettre. La tribu de Juda fut toujours dans la suite, avant même qu’elle donnât des rois à son peuple, la plus puissante, la plus nombreuse, la plus riche des tribus.

Après avoir instruit ses enfants, Jacob mourut paisiblement au milieu d’eux, tout occupé de la pensée et du désir de ce Rédempteur que Dieu lui avait promis, dont il était la figure, et dont il venait d’être lui-même le Prophète ; aussi il s’écria en mourant : J’attendrai, Seigneur, le Messie que vous devez envoyer. Joseph le fit embaumer et le transporta avec une grande pompe dans le pays de Chanaan, où il fut inhumé à côté d’Abraham et d’Isaac.

Joseph suivit bientôt son père au tombeau. Les éminents services qu’il avait rendus à l’Égypte furent promptement oubliés, tant il faut peu compter sur la reconnaissance des hommes. Un nouveau roi monta sur le trône. Effrayé de voir les enfants de Jacob se multiplier et former comme un nouveau peuple dans ses états, il résolut d’abord de les affaiblir en les accablant des plus rudes travaux. Ce moyen ne réussissant pas au gré de ses désirs, il prit une résolution bien digne d’un tyran. Il ordonna de faire mourir tous les fils des Hébreux aussitôt après leur naissance. Mais que peut la malice des

hommes contre le Seigneur et contre ceux qu’Il protége ? Vous allez voir, mes chers enfants, que cette cruauté tourna à la ruine de Pharaon.

Un jour, la fille de ce prince descendait sur les bords du fleuve pour s’y baigner ; elle aperçut au milieu des roseaux une corbeille fermée ; elle donna ordre à une des personnes de sa suite de la lui apporter. L’ayant ouverte, elle y trouva un petit enfant qui pleurait ; elle en eut compassion. C’est, dit-elle, le fils de quelqu’un des Hébreux. Marie, sœur de l’enfant, était restée à quelque distance de son petit frère. Elle entendit les paroles de la princesse. Si vous voulez, dit- elle, j’irai chercher une femme des Hébreux qui prendra soin de cet enfant. Allez, lui répondit la princesse. La petite fille courut et appela sa mère. La fille de Pharaon lui dit de lui nourrir cet enfant, et lui promit une récompense ; en attendant, elle l’adopta et le nomma Moïse, qui veut dire tiré des eaux. Devenu grand, il fut remis à la princesse et élevé au sein même de la cour de Pharaon.

Cependant Moise, qui n’ignorait pas le secret de sa naissance, gémissait de voir ses frères dans l’esclavage. Il résolut de les délivrer. Le Seigneur Lui-même l’avait choisi pour accomplir cette mémorable délivrance. Il quitta la cour de Pharaon et se retira dans le pays de Madian. Il y passa quarante années occupé, comme les Patriarches, du soin des nombreux troupeaux de Jéthro, son beau-père. Un jour qu’il s’était avancé bien loin dans le désert, il se trouva au pied d’une haute et fertile montagne nommée Oreb. Là le Seigneur lui apparut tout à coup du milieu d’un buisson ardent, sous la figure d’une belle et vive flamme qui brillait d’un éclat fort doux, et qui lui paraissait ne consumer ni les branches, ni les feuilles même du buisson. Moïse, étonné, se dit à lui-même : J’irai, je verrai cette merveille ; j’examinerai pourquoi ce buisson enflammé comme il est ne se consume point.

Il approchait, lorsque le Seigneur, qui voulait lui faire regarder cette apparition avec le profond respect qu’exigeait sa redoutable majesté, fit entendre sa voix du milieu du buisson. Moïse ! Moïse ! lui dit-Il, gardez-vous d’approcher de plus près de ce buisson. Otez votre chaussure, car la terre où vous marchez est une terre sainte. Je suis le Dieu d’Abraham et de Jacob. Moïse, tremblant, se couvrit le visage. J’ai vu l’affliction de mon peuple, continua le Seigneur ; le temps est venu de le tirer de l’esclavage et de l’introduire dans la terre de bénédiction que J’ai promise à leurs pères. Préparez– vous, car c’est vous que J’ai choisi pour délivrer Mon peuple de la servitude d’Égypte.

Moise s’excusa longtemps, tant il est vrai que la modestie et l’humilité furent toujours les vertus distinctives des plus grands hommes comme des plus grands saints. Les Hébreux ne me croiront pas, ajouta-il ; mais ils diront : Il n’est pas vrai, le Seigneur ne vous a point apparu. Eh bien ! dit le Seigneur, Je vais vous donner de quoi convaincre les incrédules. Que tenez-vous actuellement à la main ? C’est une baguette, répondit Moïse. Jetez-la à terre, dit le Seigneur. Moïse obéit, et la baguette à l’instant se changea en un horrible serpent, dont il eut peur, et qui l’obligea de s’enfuir. Ne craignez rien, dit Dieu à Son serviteur, prenez ce serpent par l’extrémité de la queue. Il le fit, et il trouva qu’il tenait à la main sa baguette dans son état naturel. Ce qui vient de s’opérer devant vous, ajouta le Seigneur, vous le ferez en présence des Hébreux, et ils connaîtront à cette marque que le Dieu qui s’est montré à vous est le Dieu de leurs pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Si ce prodige ne suffisait pas, en voici un autre qui les persuadera. Vous prendrez en leur présence de l’eau du fleuve, et ils la verront subitement changée en sang. Votre frère Aaron vous aidera dans le ministère que Je vous confie.

Le Seigneur fit donc entendre sa voix à Aaron qui était en Égypte, et lui dit : Partez sans différer ; allez dans le désert à la rencontre de votre frère Moïse ; il vous apprendra quels sont mes desseins sur vous et sur lui. Aaron partit aussitôt et se réunit à son frère. L’union de ces deux grands hommes fut le salut d’Israël. Ils vinrent dans la terre de Gessen où étaient les Israélites. Moïse fit en leur présence les miracles qui devaient autoriser sa mission. Le peuple en reconnut la vérité, et bénit le Seigneur de ce qu’Il S’était souvenu de Son peuple. De là, les deux frères allèrent ensemble trouver Pharaon, et lui dirent avec une autorité convenable à leur caractère : Voici ce que vous dit le Seigneur, Dieu d’Israel : Donnez à Mon peuple la liberté d’aller M’offrir un sacrifice dans le désert. Le tyran, choqué d’un langage auquel il n’était point accoutumé, refusa avec hauteur ; mais il fut la victime de sa résistance.

Le Seigneur frappa l’Égypte de dix grandes plaies [6]. A chaque calamité, Pharaon promettait de donner la liberté aux enfants d’Israël. Mais Moïse n’avait pas plus tôt fait cesser le châtiment, que le prince, obstiné, rétractait sa parole. Enfin, la dixième plaie fut si cruelle, que Pharaon s’empressa de conjurer les Hébreux de s’en aller au plus vite. Voici quelle fut cette dixième plaie : Au milieu de la nuit, lorsque tout était dans le calme et le silence, Dieu envoya l’Ange exterminateur, qui fit mourir tous les premiers-nés des Égyptiens, depuis le prince fils aîné de Pharaon, jusqu’au fils aîné de l’esclave condamné à de pénibles travaux pendant le jour et aux rigueurs de la prison pendant la nuit. Les premiers-nés des animaux périrent de même. Le matin, ce ne fut qu’un cri de désolation dans toute l’Égypte, pas une maison où il n’y eùt un mort. Pharaon envoie sur-le-champ chercher Moïse et Aaron : Partez, leur dit-il, retirez-vous de mes états, vous et tous les enfants d’Israel.

Quelques jours avant cette sanglante exécution, Moïse en avait prévenu les Hébreux. Pour vous mettre à couvert des coups de l’Ange exterminateur, voici, leur dit-il, ce que vous ordonne le Seigneur, Dieu de nos pères : Le dixième jour de ce mois, chaque père de famille mettra à part un agneau sans tache, mâle et de l’année. Si la famille ne se trouvait pas assez nombreuse pour manger cet agneau dans un seul repas, on s’associera quelqu’un de ses voisins. L’agneau ainsi mis à part dès le dixième jour, sera gardé jusqu’au quatorzième. Le soir de ce jour, tous les enfants d’Israël immoleront cet agneau. On réservera du sang de la victime ; on marquera de ce sang les deux jambages et le linteau de la porte de chaque maison où se fera le repas. L’agneau doit être rôti tout entier ; vous le mangerez avec des pains azymes et des laitues sauvages et amères. Voici maintenant en quel état vous serez pour prendre ce repas : Vous aurez les reins ceints, des chaussures aux pieds et un bâton à la main ; vous mangerez debout et à la hâte comme des voyageurs ; car c’est la Pâque, c’est-à-dire le passage du Seigneur. Le sang de la victime qu’on aura mis sur les portes, sera la sauvegarde des enfants d’Israël. Je verrai ce sang, dit le Seigneur, et Je n’entrerai point armé de Mon glaive vengeur dans les maisons qui en seront marquées. Plus loin Dieu défend, non sans une raison mystérieuse, de rompre aucun des os de l’agneau ; car cet agneau pascal est la huitième figure du Messie.

- L’Agneau pascal devait être sans tache. Notre-Seigneur est l’Agneau de Dieu, l’Agneau sans tache, la pureté même.

- L’Agneau pascal devait être mangé dans une maison. Notre-Seigneur ne peut être mangé que dans le sein de la même maison, l’Église catholique.

- On ne devait briser aucun des os de l’Agneau pascal. Sur la Croix, on ne brisa aucun des os de Notre-Seigneur, quoiqu’on rompit ceux des deux voleurs.

- L’Agneau pascal devait être mangé avec des pains azymes ou sans levain. Notre-Seigneur doit être mangé avec la plus grande pureté de cœur, sans aucun levain de péché.

- L’agneau pascal devait être mangé avec des laitues amères. Notre-Seigneur doit être mangé avec les laitues amères de la mortification et de la pénitence.

- Ceux qui mangeaient l’Agneau pascal devaient avoir les reins ceints, un bâton à la main et des chaussures aux pieds, comme des voyageurs prêts à partir. Ceux qui mangent Notre-Seigneur, doivent avoir les reins ceints, image de la chasteté ; un bâton à la main, image de la force, pour résister au démon, et des chaussures aux pieds, comme des voyageurs qui ne touchent plus à la terre et qui marchent vers le Ciel.

- C’était au moment de quitter l’Égypte et de se mettre en route vers la Terre promise, que les Hébreux mangèrent l’Agneau pascal. C’est lorsque nous sommes décidés à quitter le péché et à marcher vers le Ciel, véritable Terre promise, qu’il nous est permis de manger Notre-Seigneur.

- Le sang de l’Agneau pascal fut répandu sur les portes des maisons, et toutes les maisons marquées de ce sang furent épargnées par l’Ange exterminateur. Le sang de Notre-Seigneur est répandu dans nos âmes, et toutes les âmes marquées de ce sang divin qu’elles auront bien reçu, seront épargnées par le Seigneur lorsqu’il viendra exterminer les méchants.

De plus que les précédentes, cette figure nous fait connaître

1° un des plus éclatants caractères du Messie, son admirable douceur, Il sera doux comme un agneau.

2° Elle nous révèle que le Messie s’unira aux hommes comme la nourriture s’unit à notre corps.

3° Qu’il n’y aura de sauvés que ceux qui s’uniront à ce nouvel Adam des différentes manières qu’Il l’exigera.

CHAPITRE VIII

DÉPART DES ISRAÉLITES. - COLONNE DE NUÉE. - PASSAGE DE LA MER ROUGE. - MANNE, NEUVIÈME FIGURE DU MESSIE. - ROCHER D’OREB. - VICTOIRE REMPORTÉE SUR LES AMALÉCITES. - ARRIVÉE AU PIED DU SINAÏ. - PUBLICATION DE LA LOI. - SIXIÈME PROMESSE DU MESSIE FAITE PAR L’ORGANE DE MOÏSE.

Nous touchons au moment à jamais solennel où le peuple de Dieu va sortir de sa longue et dure servitude. En commençant le récit de son miraculeux voyage, rappelons-nous que cette longue suite de prodiges dont nous allons être témoins entraient dans les desseins généreux de la Providence, soit pour affermir les Hébreux dans leur foi, soit pour éclairer les nations idolâtres, en leur montrant par des preuves éclatantes et nombreuses que le Dieu d’Israël était le seul Dieu véritable, arbitre suprême de la nature et des éléments aussi bien que des rois et des nations.

Pendant que les Égyptiens étaient occupés à ensevelir leurs morts, Moïse donna aux Hébreux le signal du départ. Au nombre d’environ six cent mille hommes, non compris les femmes et les enfants, les descendants de Jacob se mettent en marche et se dirigent vers la mer Rouge. Dès le commencement, le Seigneur donna à Son peuple une nouvelle marque de Sa protection. Pour lui faire connaître le chemin qu’il devait suivre, le temps de marcher et de s’arrêter, les lieux de campements et la durée du séjour, il forma une grande colonne dont la base répondit dans la suite à la largeur du tabernacle et dont la pointe s’élevait fort haut. Durant le jour, elle avait la couleur d’une belle nuée ; mais durant la nuit, elle paraissait toute de feu et lumineuse comme le soleil. Un ange était chargé de la conduite de la colonne destinée à servir de guide aux Hébreux. Quand il fallait se mettre en route, la colonne se levait et allait se placer au-dessus du pavillon de la tribu qui devait partir la première. On marchait tant que la colonne était en mouvement et on suivait exactement ses déterminations. Lorsqu’il était temps de s’arrêter, la colonne s’arrêtait jusqu’à ce que l’ordre du Seigneur lui fît faire un nouveau mouvement pour avertir le peuple de la suivre. Sa pointe en s’élevant s’inclinait du côté du soleil, et, étendue comme un grand voile sur tout le peuple, elle protégeait les voyageurs contre les ardeurs du soleil, qui, sans ce secours, eussent été insupportables dans les sables brûlants du désert.

Après quelques campements, on arriva au bord de la mer Rouge. Les Israélites se trouvaient enfermés de tous côtés : au-devant par la mer, et derrière par les ennemis ; car Pharaon s’étant repenti d’avoir laissé partir les Hébreux, avait assemblé son armée et s’était mis à leur poursuite. Mais Moïse, plein de confiance au Seigneur, rassura les Hébreux : Ne craignez rien, leur dit-il, attendez seulement le miracle que le Seigneur va faire en votre faveur. Aussitôt, la colonne qui était à la tète des Israélites changea de place. Elle se porta entre leur camp et celui des Égyptiens. Cette nuée était lumineuse du côté des Israélites ; mais du côté des ennemis, elle formait une nuit obscure qui les empochait d’avancer. Moïse en ce moment étendit la main vers la mer qui s’entrouvrit, et les Israélites y marchèrent à pied sec, ayant les eaux à droite et à gauche, comme si c’eût été de hautes murailles. Ils effectuèrent ce miraculeux passage pendant la nuit.

Aux premiers rayons du jour, les Egyptiens s’aperçurent que leur proie leur échappait ; ils se jetèrent avec précipitation dans une route si nouvelle, qui n’était pas ouverte pour eux. C’est là que le Seigneur les attendait. Tout à coup une horrible confusion se met dans l’armée ; les chars se brisent, on n’entend plus que ce cri d’alarme : Fuyons les Hébreux., le Seigneur combat pour eux contre nous. Il était tard ; le Seigneur dit à Moïse : Etendez la main sur la mer, afin que les eaux reprennent leur cours et abîment les Egyptiens, et leurs chars et leurs cavaliers. Moïse étend la main, l’abîme se referme, et tout disparaît englouti dans les flots. Il n’échappa pas un seul homme qui pût porter en Egypte la nouvelle de cet épouvantable désastre- A la vue de ce miracle, Moïse et tout le peuple firent éclater leur joie et leur reconnaissance par un cantique d’actions de grâces : jamais miracle ne fut mieux avéré, puisqu’il s’est passé sous les yeux de plus de six cents mille témoins.

Après avoir franchi la mer Rouge, les Israélites entrèrent dans un vaste désert, pour arriver dans la Terre promise. Bientôt les provisions leur manquèrent, et le peuple se mit à murmurer contre Moïse et Aaron. Le saint Conducteur eut recours à Dieu qui lui ordonna de dire au peuple : Je fournirai aux enfants d’Israël une nourriture envoyée du Ciel. Le peuple sortira le matin : chacun en ramassera précisément ce qui suffit pour la nourriture d’un jour. Le sixième jour ils en ramasseront deux mesures, afin qu’ils puissent sanctifier le septième jour qui sera celui du Sabbat. Moïse s’empressa de communiquer au peuple l’oracle de son Dieu. Dès demain matin, leur dit-il, le Seigneur vous enverra du Ciel une nourriture qui, désormais, ne vous manquera plus. En effet, la manne ne cessa de tomber régulièrement chaque matin, excepté le jour du Sabbat, pendant les quarante ans que les Israélites passèrent dans le désert.

Le lendemain de grand matin, la promesse du Seigneur s’accomplit. On aperçut tous les environs du camp couverts d’une rosée sur laquelle était répandue une multitude de petits grains blancs si serrés les uns contre les autres, qu’ils ressemblaient à une gelée blanche répandue sur la campagne. Jamais on n’avait rien vu de pareil. Les Israélites étonnés, se demandaient les uns aux autres en leur langue, manhu, qu’est-ce que ceci ? ce qui fit donner à ces grains le nom de manne. Personne n’osa d’abord y toucher. On alla consulter Moïse. C’est là, leur dit-il, le pain que le Seigneur vous a promis. Dès qu’on fut instruit, on se mit en action. Chaque Israélite fit sa récolte. Quelques-uns voulurent en ramasser pour plusieurs jours, mais ce qui ne fut point mangé le premier jour se corrompit : Dieu voulait dès lors que les hommes apprissent à n’être inquiets que du présent et à laisser le soin du lendemain à la Providence. Pour se nourrir de ces grains, on les brisait sous la meule avec une pierre. On les réduisait en une pâte blanche qu’on faisait cuire dans un vase, et on retirait un pain d’un goût délicieux. Bien plus, ceux que leur foi rendait agréables au Seigneur, y trouvaient encore quelque chose de plus exquis. La manne prenait à leur gré tous les goûts qu’il leur plaisait. Il fallait recueillir la manne dès le matin, car elle fondait aux rayons du soleil.

C’est là, un des plus grands miracles que le Seigneur ait opérés en faveur de Son peuple, et une des plus admirables figures du Messie. La manne était une nourriture qui tombait du Ciel. Notre-Seigneur, dans la sainte Eucharistie, est un pain vivant descendu du Ciel.

- La manne tombait tous les jours. La sainte Eucharistie est notre pain de chaque jour.

- La manne n’était que pour les Israélites. La sainte Eucharistie n’est que pour les Chrétiens.

- La manne ne fut donnée aux Israélites qu’après le passage de la mer Rouge. La sainte Eucharistie n’est donnée aux Chrétiens qu’après le baptême figuré par le passage de la mer Rouge.

- La manne remplace tous les aliments. La sainte Eucharistie est le pain par excellence, le pain qui suffit à tous nos besoins.

- La manne avait tous les goûts. La sainte Eucharistie a tous les goûts : elle fortifie les faibles, console les affligés, éclaire l’esprit, embrase le cœur.

- La manne cependant n’empêchait pas de mourir. La sainte Eucharistie donne le gage de la vie éternelle.

- La manne tomba tant que le peuple fut dans le désert. La sainte Eucharistie sera donnée aux hommes tant qu’ils seront sur la terre.

- La manne cessa lorsque les Hébreux furent entrés dans la Terre promise. La sainte Eucharistie cessera lorsque nous serons entrés dans le Ciel, c’est-à-dire que nous verrons sans nuage le Dieu que nous recevons sous les voiles du Sacrement.

Cette figure ajoute de nouveaux traits au tableau.

1° Tandis que l’Agneau pascal ne devait être mangé qu’une fois par an, la manne, figure de la sainte Eucharistie, devait être mangée tous les jours ;

2° elle nous annonce que la nourriture que le Seign eur réserve à nos âmes, sera une nourriture céleste ;

3° que cette nourriture nous sera donnée tant que nous serons voyageurs dans le désert de la vie.

Les Israélites, nourris d’un pain miraculeux, continuèrent leur marche dans le désert. Bientôt les provisions d’eau furent épuisées : suivant sa coutume, le peuple se mit à murmurer. Le Seigneur, dans son inépuisable bonté, ne répondit à leurs plaintes que par un nouveau prodige. Il dit à Moïse : prenez la baguette dont vous avez frappé le fleuve d’Égypte ; frappez le rocher d’Oreb, vous en verrez sortir des eaux en si grande quantité, que tous les hommes et toutes les bêtes auront abondamment de quoi se désaltérer. Moïse obéit ; au premier coup de la baguette miraculeuse, il sortit du sein du rocher une source si pleine et si rapide, que toute la vallée en fut arrosée comme des eaux d’une belle rivière.

Bientôt un nouveau danger menaça le peuple voyageur. Les Amalécites, nation brave et nombreuse, vinrent les attaquer. Pendant que les enfants d’Israël combattaient dans la plaine, Moïse monta sur une montagne voisine. Il éleva les mains vers le Ciel : chaque fois que ses mains se portaient en haut, Israël avait un avantage considérable ; mais aussitôt qu’il les baissait, les Amalécites reprenaient le dessus et gagnaient du terrain. On s’aperçut de cette vicissitude. Aaron et un autre Israélite qui étaient avec Moïse, lui soutinrent les bras élevés jusqu’au coucher du soleil, et la bataille fut gagnée. Exemple frappant de ce que peut la prière animée par la foi.

Après ce nouveau prodige, on continua de se diriger vers l’intérieur du désert. Le quarante-sixième jour après le passage de la mer Rouge, la colonne vint s’arrêter au pied du mont Sinaï. De toutes les stations du peuple hébreu dans le désert, celle-ci fut assurément la plus célèbre. C’est là que le Seigneur lui donna sa loi. Voici pourquoi et comment cela eut lieu.

Les vérités que Dieu avait enseignées à Adam, et dont la connaissance avait passé des pères aux enfants par la voie de la tradition, commençaient à s’altérer ; il était à craindre qu’elles ne s’effaçassent bientôt de la mémoire des hommes. Pour les conserver, et surtout pour conserver la grande promesse du Messie, Dieu résolut de les donner par écrit. Il appela Moïse sur la montagne, et lui commanda de dire de Sa part aux Israélites : Vous avez vu de quelle manière Je vous ai tirés de l’Egypte, et comment Je vous ai choisis pour être mon peuple. Si vous écoutez Ma voix, et si vous gardez Mon alliance, J’établirai Mon règne au milieu de vous : vous serez la nation sainte. Moise descendit de la montagne, et répéta fidèlement aux Israélites ce que le Seigneur lui avait dit. Il leur demanda une réponse précise. Toute la nation répondit d’une voix unanime : Nous ferons tout ce qu’a dit le Seigneur.

Moïse repartit pour porter cette réponse à son Dieu, qui lui dit : Purifiez vos Hébreux,et qu’ils soient prêts pour le troisième jour ; alors, Je descendrai devant tout le peuple sur la montagne de Sinaï. Vous mettrez une barrière autour de la montagne ; sous peine de mort, il sera défendu de la passer. Tous ces préparatifs étaient nécessaires, pour la solennité de la publication de la loi, et pour disposer les cœurs à la recevoir dans les sentiments d’une religieuse vénération. Dès le matin du troisième jour, on entend des tonnerres, on voit briller des éclairs ; une nuée épaisse couvre la montagne ; du sein de la nue éclate le son perçant de la trompette qui convoque le peuple ; mais le peuple, effrayé, se tenait à couvert dans ses tentes. Moïse cependant le rassura, et les ayant fait sortir, il les rangea dans l’espace qu’on avait laissé libre entre le camp et le pied de la montagne, où l’on avait placé des barrières. Alors, Dieu fit entendre sa voix du milieu de la nuée enflammée, et publia les dix Commandements de sa loi écrits sur deux tables de pierre, c’est ce qu’on appelle le Décalogue.

Dès que le Seigneur eut cessé de parler, le bruit des tonnerres et le son des trompettes recommencèrent avec le même éclat qu’auparavant. La montagne, toujours fumante, couverte de la nuée, et étincelante de flammes, s’ébranla. Les Hébreux, dans un saisissement et dans une frayeur inexprimables se retirèrent vers leurs tentes, et Moïse les y suivit. Les Anciens dirent à Moïse : Parlez-nous vous-même désormais ; mais que le Seigneur ne nous parle plus immédiatement, autrement c’en est fait de notre vie. Qu’est-ce qu’un homme de chair pour écouter la voix du Dieu vivant, lorsqu’il parle du milieu des flammes ? Moïse partit ; et, s’étant enfoncé dans les redoutables ténèbres qui couvraient la montagne, il représenta au Seigneur les alarmes de son peuple. Je connais sa demande, répondit le Seigneur, elle ne M’a point déplu.

Dans Son infinie bonté, le Seigneur choisit ce moment pour renouveler de la manière la plus touchante la grande promesse du Messie. Retournez vers le peuple, dit-Il à Moïse, et vous lui direz : Le Seigneur vous promet de vous donner un Prophète de votre nation et pris d’entre vos frères, semblable à Moi, qui suis chargé de vous l’annoncer. Votre Dieu mettra Ses paroles dans sa bouche : Vous lui obéirez avec soumission. Si quelqu’un ne veut pas écouter ce Prophète, Dieu en tirera une vengeance éclatante.

Ces paroles annonçaient le Messie. Saint Pierre, parlant aux Juifs, les applique à Notre-Seigneur qu’il leur prêchait. Cette promesse nous découvre un nouveau caractère du Rédempteur. Elle nous apprend qu’il fera un jour, d’une manière douce et familière, ce qui venait de se faire au milieu d’un appareil formidable ; ce ne sera point avec terreur, mais avec douceur et bonté qu’Il manifestera aux hommes les volontés de Dieu. Elle nous apprend encore qu’Il sera comme Moïse, Législateur, Médiateur entre Dieu et les hommes, Chef et Libérateur de Son peuple, quoique d’une manière plus excellente. Or, tout cela ne s’est accompli littéralement qu’en Notre-Seigneur, fils unique de Dieu, né du sang des rois de Juda, Chef, Législateur, Médiateur et Sauveur d’un peuple nouveau. Telle est la sixième promesse du Messie.

O mon Dieu ! qui êtes tout amour, je Vous remercie d’avoir confirmé par des miracles si éclatants les vérités de ma foi. Que Votre lumière me conduise pendant la vie comme la colonne conduisait Votre peuple dans le désert. Je Vous remercie de m’avoir si souvent nourri du véritable pain descendu du Ciel, et de m’avoir donné par Notre-Seigneur Jésus-Christ la loi de grâce bien supérieure à la loi ancienne. Faites que je dise avec plus de sincérité que les Israélites : Je ferai tout ce que le Seigneur me commandera.

CHAPITRE IX

CONFIRMATION DE LALLIANCE. - SANG DES VICTMES RÉPANDU SUR LE PEUPLE. - SACRIFICES, DIXIÈME FIGURE DU MESSIE. - IDOLÂTRIE DES ISRAÉLITES. - VEAU DOR. - LE SEIGNEUR DÉSARMÉ PAR MOÏSE. - DESCRIPTION DE LARCHE ET DU TABERNACLE. - MARCHE DU PEUPLE DANS LE DÉSERT. - RÉVOLTE DE CADESBARUÉ. - LE SERPENT DAIRAIN, ONZIÈME FIGURE DU MESSIE.

Outre les deux tables de pierre sur lesquelles était gravé le Décalogue, le Seigneur donna à Moise un grand nombre d’autres lois infiniment sages, et relatives soit aux cérémonies de la Religion,soit aux actions de la vie. Moïse les écrivit, et dès le lendemain matin il fit dresser un autel au pied de la montagne, qui était comme le trône de Dieu. Autour de l’autel étaient douze colonnes qui représentaient les douze tribus d’Israël. Cet ouvrage achevé, Moïse convoqua le peuple à la cérémonie de la confirmation de l’alliance.

Chacun s’y rendit, et tout le monde étant rangé autour de l’autel, on immola les victimes. Moise lut de nouveau le livre de la Loi. Tout le monde répondit : Nous ferons tout ce que le Seigneur commande. Alors Moïse se tenant debout auprès de l’autel, se fit apporter un bouquet d’hysope et de laine teinte en écarlate ; il mêla de l’eau pure dans le sang des victimes et en arrosa le livre de la Loi. Ensuite les douze tribus se présentèrent l’une après l’autre et il les arrosa du même sang, en prononçant ces paroles : C’est ici le sang de l’alliance que le Seigneur a contractée avec vous.

Par cette aspersion, le Seigneur, représenté par Moïse, ratifiait l’alliance et s’engageait à l’accomplir ; le peuple, couvert du sang des victimes, confirmait ses serments et se soumettait aux châtiments de ses transgressions. En vertu de ce contrat, les enfants d’Israël devinrent dès ce moment, à un titre particulier, le peuple de Dieu ; et Dieu Lui-même Se déclara spécialement le Dieu, le Père et le Roi des enfants d’Israël. Jamais, mes chers enfants, on n’avait vu une cérémonie plus auguste ni plus imposante. - Elle n’était cependant que l’ombre de celle qui, après plus de quinze siècles, devait Confirmer la Nouvelle Alliance du Seigneur avec tous les hommes, lorsque le Messie, fils de Dieu et Dieu Lui- même, voulut la ratifier par l’effusion de Son propre sang et devenir tout à la fois la victime, le prêtre et le médiateur du contrat : Moïse n’était ici que sa figure.

- Pour confirmer l’ancienne alliance, Moïse élève un autel environné de douze colonnes. Notre-Seigneur, pour confirmer la Nouvelle Alliance, dresse aussi un autel environné de ses douze Apôtres.

- Les douze colonnes représentaient tout le peuple d’Israël. Les douze Apôtres représentaient toute l’Eglise.

- Ce fut après être descendu de la montagne, d’où il apportait aux Israélites la Loi de Dieu, que Moïse offrit son sacrifice. Ce fut après être descendu du Ciel et nous avoir apporté une Loi divine que Notre-Seigneur a offert Son sacrifice.

- Moise immola des victimes et en répandit le sang sur le peuple. Notre-Seigneur S’immola Lui-même et donna Son sang à boire à Ses Apôtres.

- Moïse, en répandant le sang des victimes,prononça ces paroles : C’est ici le sang de l’alliance que le Seigneur fait avec vous. Notre-Seigneur, en donnant Son sang à Ses Apôtres, prononça ces mêmes paroles : C’est ici le sang de la Nouvelle Alliance que le Seigneur fait avec les hommes.

- Le peuple, couvert du sang des victimes, devint le peuple de Dieu qui promit de le protéger dans le désert et de le conduire dans la Terre promise. Couverts du sang de Notre-Seigneur, nous sommes devenu le vrai peuple de Dieu qui promet de nous protéger dans le désert de la vie et de nous conduire dans le Ciel figuré par la terre promise.

- Depuis que l’alliance fut confirmée [7], il y eut chez les Hébreux deux espèces de sacrifices, des sacrifices sanglants et des sacrifices non sanglants. Depuis que Notre-Seigneur a confirmé Sa Nouvelle Alliance, il y a eu chez les Chrétiens le sacrifice sanglant du Calvaire et le sacrifice non sanglant de nos autels.

- Dans les sacrifices sanglants de l’ancienne Loi, la victime était mise à mort. Dans le sacrifice sanglant de la nouvelle Loi, la victime a été mise à mort.

- Dans les sacrifices non sanglants de l’ancienne Loi, la victime n’était pas mise à mort. Dans le sacrifice non sanglant de la nouvelle Loi, la victime n’est pas mise à mort comme sur le Calvaire, elle est mystiquement immolée, car Notre- Seigneur une fois ressuscité ne peut plus mourir.

- La matière du sacrifice non sanglant de l’ancienne Loi, était de la farine et du vin. La matière du sacrifice non sanglant de la nouvelle Loi, c’est le pain et le vin qui se changent au corps et au sang de Notre-Seigneur,

- Tous les divers sacrifices de l’ancienne Loi étaient offerts pour quatre fins principales : adorer, remercier, demander et expier. Le sacrifice de la nouvelle Loi renferme à lui seul tous ces avantages : c’est un sacrifice d’adoration, d’actions de grâces, de demande et d’expiation.

- Dans l’ancienne Loi, pour tenir lieu de tous les sacrifices, on immolait chaque jour, le matin et le soir, un Agneau sans tache. Pour perpétuer le sacrifice du Calvaire, qui remplace tous les sacrifices anciens, l’Agneau de Dieu S’immole chaque jour et à chaque heure du jour et de la nuit sur nos autels ; car, depuis dix-huit siècles, il y a toujours dans quelque partie du monde des prêtres à l’autel, qui célèbrent la sainte Messe.

Nous voyons par là, que tous les sacrifices de l’ancienne Loi n’étaient qu’une figure du sacrifice de Notre-Seigneur, comme l’ancienne Loi n’était elle-même qu’une figure de la nouvelle. Aussi nous comptons les sacrifices anciens pour la dixième figure de Notre-Seigneur.

En dictant Sa Loi aux Israélites et en faisant alliance avec eux, le Seigneur leur avait donné une grande preuve de Sa bonté, Il leur en donna peut-être une plus grande en leur pardonnant le crime incroyable dont ils se rendirent coupables, au pied même du Sinaï. Après la confirmation de l’alliance, Moïse était remonté sur la montagne toujours couverte d’un épais nuage. Le peuple crut que son absence ne serait que de quelques jours ou de quelques semaines tout au plus ; mais un mois s’étant écoulé sans qu’on eût de nouvelles de ce qui se passait sur la hauteur, la multitude se mit à murmurer. Le Seigneur nous a sans doute abandonnés, se dirent-ils, faisons-nous des dieux qui marchent devant nous et qui nous tirent des déserts où nous sommes engagés. Qui le croirait, si on ne connaissait toute l’inconstance du cœur humain ? Ces discours insensés trouvèrent de l’écho. Les Israélites firent un veau d’or et lui offrirent d’abominables sacrifices. Après cela ils se mirent à manger, à boire et à danser autour de l’idole.

A ce spectacle, le Seigneur dit à Moïse : Allez, descendez ; votre peuple, que vous avez tiré de la terre d’Egypte, a péché contre Moi ; ils se sont fait un veau d’or qu’ils adorent à Ma place. Laissez-moi, afin que Ma colère s’enflamme contre ce peuple et que Je l’extermine. Moïse connaissait trop bien le cœur de son Maître pour lâcher prise. Il tombe aux genoux du Seigneur et le prie en ces termes : Non, Seigneur, vous ne frapperez point Votre peuple que Vous avez tiré de la servitude d’Egypte. Voulez-vous que les Egyptiens insultent à Votre saint Nom en disant que Vous l’avez malicieusement conduit dans ces solitudes pour le faire périr ? Souvenez-Vous des promesses que Vous avez faites à Abraham, Isaac et Jacob. Vous avez juré de multiplier leurs descendants comme les étoiles du Ciel, et de les établir dans la terre de Chanaan.

Prodigieuse puissance de la prière ! A la voix de Moise, le Seigneur est désarmé, et l’arrêt qui condamnait les Hébreux à une ruine totale est révoqué. Les plus coupables seuls furent punis comme ils le méritaient.

Le Seigneur ordonna ensuite à Moïse de faire l’arche d’alliance. C’était un coffre destiné à recevoir entre autres choses le livre de la Loi et les deux tables de pierre sur lesquelles était gravé le Décalogue. L’arche était faite d’un bois incorruptible, revêtue au-dedans et au-dehors de l’or le plus fin, ornée tout alentour d’une couronne d’or, fermée par un couvercle revêtu d’or et surmonté de deux Chérubins d’or massif. C’était de dessus cette arche que le Seigneur voulait désormais faire entendre Ses volontés et exaucer les vœux de Son peuple. L’arche avait en tout deux coudées et demie de longueur sur une coudée et demie de largeur et de hauteur. L’arche était placée dans le tabernacle.

Le tabernacle était un pavillon d’étoffes précieuses et enrichies de broderies ; il avait trente coudées de long sur dix de large. Ce temple portatif marquait l’Eglise pendant qu’elle était encore sur la terre dans un état d’instabilité et dans un lieu de passage ; comme depuis, le temple de Salomon figura l’Église dans son état de stabilité et dans la demeure des Cieux. Le tabernacle était porté par la tribu de Lévi, toute consacrée au Seigneur. Aaron, qui était de cette tribu, fut choisi pour Grand-Pontife.

Le Seigneur établit aussi trois principales fêtes en mémoire des trois plus grandes grâces qu’Il avait accordées à Son peuple : la fête de Pâque, en mémoire de la délivrance d’Egypte et du passage de la Mer Rouge ; la fête de la Pentecôte, en mémoire de la publication de la Loi sur le mont Sinaï ; elle se célébrait sept semaines après celle de Pâque ; enfin la fête des Tabernacles ou des Tentes, en mémoire de leur voyage miraculeux dans le désert, pendant lequel ils avaient habité sous des tentes.

Cette fête durait sept jours comme les deux précédentes. Pendant ces sept jours, les Israélites habitaient sous des tentes ou sous des berceaux de feuillage. Lorsqu’ils furent maîtres de la Terre promise, tous les Israélites étaient obligés de se trouver à Jérusalem aux trois grandes solennités, et il était permis aux femmes d’y venir.

On assistait aux prières et aux sacrifices, toujours accompagnés de musique et auxquels succédaient d’innocents plaisirs. Aussi, on estimait heureux ceux qui pouvaient s’y trouver, et on se croyait malheureux de n’avoir pas la liberté d’y aller. Tels doivent être la conduite et les sentiments des Chrétiens dans ces jours augustes et solennels où ils célèbrent la mémoire des bienfaits qu’ils ont reçus de Dieu.

Lorsque toutes ces choses furent réglées, la colonne de nuée se leva et on s’éloigna de la montagne à jamais célèbre du Sinaï. Voici l’ordre dans lequel on se mit en marche. Tout le peuple se partagea en quatre grands corps composés chacun de trois tribus ; au mi-lieu était le tabernacle porté par les Lévites. Ces quatre grands corps, non plus que les tribus, ne devaient jamais se confondre ni dans le séjour ni dans la marche. De cette sorte, le peuple était toujours en état de faire face de quelque côté que les ennemis pussent s’approcher pour le combattre. Chaque tribu avait son chef et son drapeau. Au centre de chaque tribu, étaient les femmes, les enfants, les vieillards, les chariots et les troupeaux. De cette manière, la marche se faisait sans confusion et dans le plus bel ordre qu’il fût possible d’imaginer.

On commença donc le voyage dans cet ordre tout divin qui formait le plus magnifique et tout ensemble le plus formidable spectacle qu’on eût jamais vu. C’était une armée de plus de six cent mille combattants, sans y comprendre un peuple entier de deux millions de femmes, d’enfants et de vieillards, conduits par le Seigneur leur Dieu, qui se faisait gloire de marcher à leur tête et de les mener, rangés comme ils étaient sous leurs drapeaux et sous leurs chefs, à la conquête d’un beau pays promis à leurs pères, pour y établir, sur la ruine des anciens habitants, leurs familles, leur religion et leur empire. Ce grand projet allait s’exécuter ; mais le succès dépendait de la fidélité de ces mêmes hommes qui y avaient tant d’intérêt.

Environ deux mois après leur départ du Sinaï, les Israélites arrivèrent en vue du pays de Chanaan. La colonne s’arrêta, ils campèrent dans un endroit nommé Cadesbarné. Ce séjour était destiné de Dieu à prendre les dernières résolutions pour attaquer les ennemis qu’on allait avoir à combattre et pour se mettre en possession de cette terre si longtemps promise. Moïse assembla donc les enfants d’Israël : Cette terre où vous touchez, leur dit-il, est le pays où le Seigneur a promis à vos pères de vous introduire ; il est temps d’en entreprendre la conquête sous Sa protection ; ne craignez rien, comptez sur un succès que le secours et les promesses du Tout-Puissant rendent infaillible.

Cependant, avant de passer la frontière, on résolut d’envoyer un certain nombre d’hommes pour reconnaître le pays. On choisit douze députés, un pour chaque tribu. De ce nombre furent Caleb et Josué. Ces députés partirent et s’acquittèrent heureusement de leur commission. En revenant, ils apportèrent entre autres fruits des figues et des grenades, mais surtout une grappe de raisin si prodigieuse, qu’ils furent obligés d’en couper la branche pour la passer sur un long levier, dont deux hommes étaient chargés [8]. La course fut de quarante jours, au bout desquels les députés arrivèrent au camp de Cadesbarné.

Dès qu’on les vit paraître, on s’assembla auprès de Moïse et d’Aaron, à qui les douze voyageurs vinrent rendre publiquement compte de leur commission. Ils firent d’abord parler pour eux les beaux fruits qu’ils avaient rapportés. Jugez, dirent-ils au peuple, par ces fruits monstrueux, quelle est la fertilité de la terre que nous venons de reconnaître. On ne vous a pas trompés quand on vous a dit que là coulaient des ruisseaux de lait et de miel. Moïse était charmé de ce début; mais quelles furent sa surprise et sa douleur ? lorsqu’il entendit les députés continuer en ces termes : Mais ce pays est plein de grandes villes, bien murées. Il est habité par des hommes d’une grandeur et d’une force extraordinaires ; nous y avons vu des géants d’une taille énorme : près d’eux nous ne serions que des sauterelles. La terre elle-même, toute fertile qu’elle est, dévore ses habitants, et il ne nous serait pas possible d’y vivre.

Nous pouvons juger des étranges impressions qu’un pareil récit, appuyé par le grand nombre des envoyés, fit sur le peuple, déjà bien mal disposé et tout prêt à la révolte. Le découragement se peignit sur les visages ; et des murmures commencèrent à sortir de tous les rangs. Cependant, deux députés fidèles, Caleb et Josué, s’efforcèrent de détromper le peuple. On vous trompe grossièrement, s’écrièrent-ils, ayons seulement le courage de nous présenter devant nos ennemis, et ils disparaîtront devant nous.

La nuit approchait ; le peuple rentra dans ses tentes ; mais le temps ne fit qu’aigrir le mal. Dès le lendemain matin, ce fut une confusion effroyable dans le camp. Tous criaient contre Moïse et Aaron. Que ne sommes-nous mort dans l’Égypte, leur disait-on en face, ou que ne nous fait-on tous périr dans ce désert ? Non, nous ne voulons point entrer dans cette terre pour y être immolés par le fer de nos ennemis. Moise, affligé au-delà de ce qu’on peut dire, eut beau remontrer, gémir, exhorter, on ne l’écouta pas. La sédition augmentait de plus en plus.

Il était temps que le Seigneur prit en main la cause de Ses ministres. Au moment qu’on se préparait à les accabler de pierres, la colonne de nuée qui reposait sur le toit du Tabernacle, se changea en un feu menaçant, et laissa entrevoir à ces furieux toute l’indignation d’un Dieu outragé, résolu de les exterminer. Moïse lui-même, tremblant pour eux, courut demander leur grâce. Le Seigneur répondit avec une bonté que Moïse osait à peine se promettre. Je leur pardonne comme vous le souhaitez ; ils ne périront pas tous en un jour par la peste comme Je l’avais résolu ; mais Je suis le Dieu vivant, et J’en jure par Moi-même, Ma gloire ne souffrira point du pardon que Je leur accorde. Voici l’arrêt que vous leur annoncerez : Vous serez traités comme vous avez souhaité de l’être ; vous tous qui, depuis l’âge de vingt ans et au- dessus, avez murmuré contre Moi, vous mourrez dans ce désert, vos cadavres y pourriront, vous n’entrerez point dans la terre dont J’ai juré à vos pères de donner la possession à leurs descendants. Je n’excepte de ma sentence que Caleb et Josué ; mais vos enfants seront errants dans la solitude durant quarante ans, jusqu’à ce que les cadavres de leurs pères soient consumés.

En même temps les dix députés infidèles tombèrent morts, frappés de la main de Dieu, en présence de la multitude. Le Seigneur demeura inflexible, et il fallut se résoudre à prendre la route du désert, pour y voir périr un million d’hommes proscrits, et pour y exécuter, durant plus de trente-huit ans, l’arrêt porté, par le juste Juge dans le jour de Son indignation contre Son peuple rebelle.

Plusieurs années après, les Israélites se révoltèrent de nouveau. Pour les punir de leurs murmures continuels, le Seigneur envoya contre eux des serpents dont la morsure, brûlante comme le feu, leur donnait la mort. Dans ce pressant danger, ils coururent à la tente de Moïse : Nous avons péché en parlant contre le Seigneur et contre vous, lui dirent-ils ; priez-le de nous délivrer de ces serpents.

Dieu choisit ce moment pour nous donner une nouvelle figure du Messie. Moïse pria donc pour eux, et le Seigneur lui dit : Faites un serpent d’airain, et mettez-le sur un endroit élevé ; quiconque le regardera sera guéri de sa blessure. Moïse obéit ; et le venin disparaissait aussitôt qu’on avait tourné ses yeux mourants vers le serpent attaché au bois salutaire. C’est ici la onzième figure du Messie.

- Les Hébreux sont mordus par des serpents qui donnent la mort. Le genre humain, dans la personne d’Adam, a été mordu par le serpent infernal qui lui a donné la mort.

- Le Seigneur est touché des maux que les serpents causent à Son peuple. Le Seigneur est touché des maux que le serpent infernal fait aux hommes.

- Dieu ordonne de faire un serpent d’airain, et de le mettre sur un endroit élevé. Notre-Seigneur Se fait homme, et par l’ordre de Son Père il est élevé sur la Croix.

- Tous ceux qui regardaient le serpent d’airain étaient guéris de leurs morsures. Tous ceux qui regardent avec foi et amour Notre-Seigneur sur la Croix, sont guéris des morsures du serpent infernal.

- Le serpent d’airain ne fut exposé aux regards que d’un seul peuple. Notre-Seigneur est exposé aux regards du monde entier.

- Le serpent d’airain ne resta pas longtemps à la vue du peuple. Notre-Seigneur restera toujours exposé sur la Croix, afin de guérir les blessures que le serpent infernal fera aux hommes jusqu’à la fin du monde.

- Les morsures ne pouvaient être guéries que par la vue du serpent d’airain. Ce n’est que par la foi en Notre-Seigneur que les plaies faites à notre âme par le démon, peuvent être guéries.

Cette figure nous dit de plus que la précédente :

1° que le Messie guérira les maux de notre âme

2° que pour en être guéri il faudra Le regarder, c’ est-à-dire L’aimer et croire en Lui ;

3° qu’Il sera l’unique médecin de l’humanité.

CHAPITRE X

NOUVEAUX MURMURES DES ISRAÉLITES. - EAUX DE CONTRADICTION. - MORT D’AARON. - ELECTION DE JOSUÉ. - ADIEUX DE MOÏSE. -SA MORT. - MOÏSE, DOUZIÈME FIGURE DU MESSIE.

Il y avait déjà plus de trente-neuf ans que les Israélites erraient dans le désert. Après bien des marches, des campements et des circuits, le Seigneur les ramena aux frontières de la Terre promise : le moment d’y entrer approchait. On ne trouva point d’eau et l’on vit aussitôt se renouveler les murmures. On s’assembla en tumulte autour de Moïse et d’Aaron. On se souleva contre eux ; on souhaitait la mort ; on se plaignait de ne l’avoir pas trouvée comme tant d’autres qu’on avait vus périr dans le désert. Il faut le dire, à la honte du cœur humain ; c’était là le langage familier d’Israël : sa manière ordinaire de demander une grâce était d’insulter ceux dont il devait l’obtenir. Moïse et Aaron allèrent au tabernacle. Là, ils se prosternèrent le visage contre terre ; Seigneur, Dieu d’Israël, s’écrièrent-ils, écoutez les cris de votre peuple, donnez-leur une source abondante d’eau vive, afin qu’ils s’y désaltèrent.

Dieu fut touché des instances de Ses serviteurs : Vous prendrez votre baguette, dit-il à Moïse ; vous assemblerez le peuple autour du rocher ; vous et votre frère vous vous approcherez de la pierre, vous ne ferez autre chose que de lui ordonner en Mon Nom de fournir de l’eau. La pierre obéira ; les eaux couleront, la multitude aura de quoi se désaltérer, et les troupeaux seront abreuvés. Moïse fit ce que le Seigneur venait de lui commander. Il assembla le peuple autour du rocher ; mais un léger mouvement de défiance passa dans son cœur. Il ne douta pas que le Seigneur ne pût faire un miracle ; il douta qu’il le voulût. Aaron partagea les inquiétudes de son frère. Tous deux tremblèrent pour le succès, et ce fut dans ce moment d’alarme que Moïse frappa la pierre. Elle n’obéit pas d’abord ; Moïse reconnut sa faute ; il frappa un second coup, mais avec cette foi vive et cet humble repentir qui opèrent les prodiges. L’eau coula en si grande abondance que les hommes et les animaux s’y désaltérèrent sans peine

Le Seigneur fut offensé de l’hésitation de Moïse et de son frère. Tel est notre Dieu, qu’il ne peut souffrir la défiance où l’on est de Sa bonté, surtout lorsqu’on en a reçu des faveurs aussi signalées. Avant ce funeste événement, Moïse et Aaron n’étaient point condamnés à mourir dans le désert comme les murmurateurs. Leur faute, quoique pardonnable à des hommes moins distingués, les fit comprendre dans l’arrêt de la proscription générale, et le Seigneur leur Dieu ne voulut pas qu’ils l’ignorassent. Vous ne M’avez pas cru, leur dit-Il, vous avez hésité, et vous ne M’avez pas honoré en présence des enfants d’Israël ; vous n’introduirez point mon peuple dans la terre que Je lui destine. Cette exclusion si étonnante cache un mystère. Elle nous montre que Moïse et sa loi ne devaient rien conduire à la perfection : que ne pouvant nous donner l’accomplissement des promesses, ils nous les montrent seulement de loin, ou nous conduisent tout au plus à la porte de notre héritage.

On quitta bientôt ce lieu funeste auquel on donna le nom de source de contradiction, et on vint camper au pied de la montagne de Hor. Ce fut dans ce campement que le Seigneur appela Moïse pour lui donner l’ordre le plus douloureux qu’il eût encore exécuté depuis qu’il était à la tête de son peuple. Que votre frère Aaron se dispose à mourir, lui dit le Seigneur ; c’est vous qui l’avertirez que c’est aujourd’hui son dernier jour. Il n’entrera pas dans la terre où je vais conduire les enfants d’Israël : voici comment la chose s’exécutera : Vous prendrez avec vous Aaron votre frère, et Éléazar son fils aîné : vous les accompagnerez sur la montagne de Hor ; vous dépouillerez le père de ses habits de pontife et de toutes les marques de sa dignité ; vous en revêtirez son fils, pour l’initier au souverain sacerdoce. Après cette cérémonie, Aaron passera entre vos bras, et il ira rejoindre ses pères.

Une semblable commission dut parâtre bien dure à un frère. On ne sait point en quels termes il s’en acquitta ; mais on sait avec quel courage ces deux grands hommes, si étroitement unis et si chers à leur Dieu, sûrs de se réunir dans le sein d’Abraham avant la fin de l’année, se soumirent aux ordres du souverain Maître.

Accompagnés d’Éléazar, ils montèrent sur la cime de la montagne, à la vue de la multitude des enfants d’Israël. Moïse, de ses propres mains, ôta à son frère les habits pontificaux dont il revêtit Éléazar. Aaron, durant ce temps, sans faiblesse, sans maladie, sans autres menaces de la mort que la parole de son Dieu, attend en paix son dernier moment ; et à peine la triste cérémonie est achevée, que, sans violence et sans douleur, il expire entre les bras de son frère et de son fils.

Ainsi mourut, en punition d’un péché de quelques moments, et pour l’instruction de tous les Pontifes ses successeurs, le premier Grand-prêtre de la nation sainte, après trente trois ans d’un glorieux mais pénible sacerdoce. Il était âgé de cent vingt-trois ans. Le peuple le pleura sincèrement et le deuil dura trente jours.

Cette mort fut le prélude d’une autre mort encore plus douloureuse. Moïse devait bientôt suivre son frère. Le saint homme ne l’ignorait pas. Il s’était soumis humblement à la volonté de son Dieu ; et toujours plein de la même tendresse pour le peuple commis à ses soins, il s’adressa au Seigneur, et lui dit : Seigneur Dieu, qui connaissez le cœur de tous les hommes, daignez donner un chef aux enfants d’Israël, afin qu’ils ne soient pas comme un troupeau sans Pasteur, et qu’ils aient un guide qui marche devant eux dans les terres ennemies, et qui les commande dans les combats qu’ils vont avoir à livrer. Vous prendrez, lui dit le Seigneur, Josué, fils de Nun ; c’est à lui que j’ai communiqué comme à vous la plénitude de Mon esprit ; vous le présenterez au grand-prêtre Éléazar, en présence de la multitude ; vous lui imposerez les mains en signe du choix que J’ai fait de lui.

Nul choix ne pouvait être plus conforme aux inclinations de Moïse, et nul chef ne convenait mieux aux enfants d’Israël que le brave Josué. Depuis quarante ans il était le disciple et l’ami du saint Législateur. Agé lui-même de quatre-vingt- treize ans, il avait eu le temps d’étudier à l’école de ce grand homme. Sa droiture, sa bravoure, son âge, tout le rendait recommandable aux enfants d’Israël. Moïse accomplit les ordres du Seigneur, imposa les mains à Josué, et l’associa au gouvernement du peuple d’Israël que bientôt il devait lui remettre tout entier.

Comme un père mourant et plein de tendresse pour une famille chérie qu’il se voit près d’abandonner, Moïse voulut, pour dernière consolation, assurer un long avenir de prospérité aux enfants d’Israël. Pour cela, il leur fit renouveler la promesse si souvent réitérée, d’être fidèles au Seigneur. Il assembla donc tout le peuple et lui parla en ces termes :

Écoutez-moi, enfants d’Israël, et choisissez entre ces deux partis que le Seigneur m’ordonne de vous proposer. Si vous gardez la Loi de votre Dieu, vous serez le plus grand, le plus glorieux, le plus fortuné de tous les peuples de la terre : vous vous verrez comblés de toute espèce de bénédictions ; toutes les nations trembleront devant vous ; les trésors du Ciel vous seront ouverts ; les rosées et les pluies tomberont dans leur temps pour fertiliser vos campagnes: vos prospérités annonceront à tous les peuples que vous êtes les bien-aimés du Tout Puissant. Si, au contraire, vous manquez de fidélité à vos promesses, vous serez l’opprobre et la malédiction de l’univers ; le Ciel qui roule sur vos têtes sera pour vous de bronze ; la terre qui vous porte deviendra de fer ; au lieu de la rosée et de la pluie, vous ne verrez tomber sur vos campagnes qu’une sèche et brûlante poussière ; vous serez exilés, bannis, dispersés dans tous les royaumes du monde. Vous n’aurez pas voulu servir dans la joie et dans l’abondance le Dieu de vos pères, vous servirez Ses ennemis et les vôtres ; mais vous les servirez dans la faim, dans la soif, dans la nudité ; vous aurez secoué un joug léger qui vous honorait, vous porterez un joug de fer qui vous écrasera. J’en prends maintenant à témoin le Ciel et la terre : je ne vous ai rien dissimulé ; je vous ai présenté la vie et la mort ; ah ! choisissez donc les bénédictions et la vie pour vous, pour vos enfants et pour les enfants de vos enfants. Tels furent les adieux de Moïse à son peuple.

Pendant que les Israélites assemblés demeuraient dans le silence et la consternation, le saint homme se sépara de la multitude, accompagné seulement d’Éléazar et de Josué qu’il voulut être les témoins de sa mort, comme lui-même l’avait été de celle de son frère, et il monta avec eux sur la montagne de Nébo. Là, de la pointe la plus élevée de la hauteur, nommé Phasga, le Seigneur lui ordonna de porter ses regards sur la terre de Chanaan. Il la considéra tout entière en deçà et au-delà du Jourdain. Voilà, lui dit le Seigneur, le beau pays que J’ai juré à Abraham, à Isaac et à Jacob, de donner à leur postérité : Je vais remplir Mes promesses. Vous avez vu cette terre de vos yeux, mais vous n’y entrerez pas.

Comme le Seigneur achevait ces paroles, Moise, âgé de cent vingt ans, mais si vigoureux encore et si sain qu’il ne sentait aucune des infirmités de la vieillesse, que sa vue n’était point affaiblie, qu’aucune de ses dents n’était ébranlée, rendit son âme à Dieu et laissa son corps entre les mains de ses deux fidèles amis, Éléazar et Josué. Ce grand homme est une des plus parfaites figures du Messie.

- Quand Moise naquit, un roi cruel faisait périr tous les enfants des Hébreux. Quand Notre-Seigneur naquit, Hérode fit mourir tous les enfants de Bethléem et des environs.

- Moïse échappe à la fureur de Pharaon. Notre-Seigneur échappe à la fureur d’Hérode.

- Moise est élevé hors de sa famille à la cour du roi d’Egypte. Notre-Seigneur est nourri pendant quelque temps en Egypte, dans une terre étrangère.

- Moïse, devenu grand, revient en Egypte auprès des Israélites ses frères. Notre-Seigneur revient dans la Palestine au milieu des Juifs ses frères.

- Moïse est choisi de Dieu pour délivrer les Israélites de la servitude de Pharaon. Notre-Seigneur est choisi de Dieu Sn Père pour délivrer tous les hommes de la servitude du démon.

- Avant de se faire connaître aux Hébreux, Moïse passe quarante ans dans le désert. Avant de Se manifester au monde, Notre-Seigneur passe trente ans de Sa vie dans l’obscurité et quarante jours dans le désert.

- Moïse fait de grands miracles pour prouver qu’il est l’envoyé de Dieu. Notre-Seigneur fait de grands miracles pour prouver qu’il est l’envoyé et le Fils de Dieu.

- Moise ordonne d’immoler l’Agneau pascal. Notre-Seigneur, véritable Agneau pascal, S’immole Lui-même et ordonne à Ses Apôtres et à leurs successeurs de continuer Son sacrifice.

- Moïse fait passer la mer Rouge aux Hébreux et les sépare ainsi des Egyptiens. Notre-Seigneur fait passer Son peuple par les eaux salutaires du Baptême, qui séparent les Chrétiens des infidèles.

- Moise conduit les Hébreux à travers un grand désert, vers un pays où coulent le lait et le miel. Notre-Seigneur conduit les Chrétiens à travers le désert de la vie, vers le Ciel qui est la véritable Terre promise.

- Moise nourrit son peuple d’une nourriture tombée du Ciel. Notre-Seigneur nourrit les Chrétiens d’un pain vivant descendu du Ciel

- Moise donne une loi à son peuple. Notre-Seigneur donne aux Chrétiens une loi plus parfaite.

- Des prodiges effrayants accompagnent la publication de la loi de Moïse ; des prodiges de bonté et de charité accompagnent la publication de la loi chrétienne.

- Moïse apaise souvent la colère de Dieu irrité contre son peuple. Notre-Seigneur apaise sans cesse la colère de Dieu irrité contre les péchés des hommes.

- Moïse offre le sang des victimes pour confirmer l’ancienne alliance. Notre-Seigneur offre Son propre sang pour confirmer la nouvelle alliance.

- La Loi de Moïse n’était que pour un temps. La Loi de Notre-Seigneur doit durer jusqu’à la fin des siècles.

- Moïse n’a pas la consolation d’introduire les Hébreux dans la Terre promise. Plus grand que Moïse, Notre-Seigneur a ouvert le Ciel aux hommes, conduisant avec lui tous les Justes de l’ancienne Loi, et préparant des places à tous ceux qui vivront jusqu’à la fin des temps.

Cette douzième figure du Messie ne laisse rien à désirer : elle nous révèle Notre-Seigneur tout entier.

CHAPITRE XI

IDÉE DE LA TERRE PROMISE. - NOMS QU’ON LUI A DONNÉS. - PASSAGE DU JOURDAIN. - PRISE DE JÉRICHO. - PUNITION D’ACHAN. - RENOUVELLEMENT DE L’ALLIANCE. - RUSE DES GABAONITES. - VICTOIRE DE JOSUÉ. - SA MORT. - JOSUÉ, TREIZIÈME FIGURE DU MESSIE.

Moïse étant mort, le peuple le pleura durant trente jours. Ce terme expiré, Josué, successeur de Moïse, entreprit par l’ordre de Dieu l’étonnante révolution qui fit changer de maîtres à la Terre promise à Abraham et à sa postérité, cinq cents ans auparavant. Avant de vous raconter l’histoire de ce grand évènement, il est utile de donner quelques notions sur la contrée à jamais célèbre qui en fut le théâtre.

Le pays où allaient entrer les Israélites est situé en Asie et il a porté plusieurs noms. On l’a nommé

1° Terre de Chanaan, parce qu’il fut occupé par les descendants de Chanaan, petit-fils de Noé. On y comptait sept peuples différents, lorsque les Hébreux s’en emparèrent sous la conduite de Josué.

2° Terre promise, parce que Dieu avait promis à Abr aham, à Isaac et à Jacob, de le donner à leur postérité.

3° Il a porté le nom de Judée, après la captivité de Babylone, parce que la plupart de ceux qui vinrent s’y établir alors, étaient de la tribu de Juda.

4° On lui a donné le nom de Palestine, à cause des Palestins ou Philistins que les Grecs et les Romains connurent avant les Juifs par le commerce.

5° Enfin les Chrétiens l’ont appelé Terre sainte, nom qu’il porte encore aujourd’hui, à cause des mystères que Notre-Seigneur y a opérés pour la rédemption du genre humain. Ce pays a environ soixante lieues du midi au nord, et quatre- vingts de l’orient à l’occident. Le seul fleuve qui l’arrose, c’est le Jourdain.

Les Israélites, au nombre de près de six cent mille combattants, étaient campés sur les bords de ce fleuve. De là ils apercevaient les murailles de la première ville ennemie nommée Jéricho. Josué choisit parmi ses braves deux hommes de tête et de cœur à qui il ordonna de passer secrètement le Jourdain, d’aller jusqu’à Jéricho, d’examiner avec soin le pays et la ville, et de revenir au plus tôt lui rendre compte de la situation des lieux et de la disposition des esprits. Les envoyés trouvèrent un gué et arrivèrent sur le soir aux portes de la ville. Ils y entrèrent, et l’embarras fut alors d’y prendre une retraite pour passer la nuit. Ils s’adressèrent à une femme nommée Rahab. Elle les reçut. Quelque important que fût leur secret, ils crurent pouvoir le lui confier. Leur confiance était bien placée. Rahab répondit à leurs questions et leur fournit toutes les connaissances qu’ils pouvaient désirer. Mais voilà que pendant leur entretien, on ferma les portes de la ville.

Bientôt on entendit des hommes qui s’approchaient de la maison de Rahab avec grand fracas. C’étaient des envoyés du roi qui venaient saisir les deux israélites. Ils n’avaient pu entrer si secrètement dans la ville ni se retirer chez Rabab avec tant de précaution, que le Prince n’en eût été informé. Elle s’empressa de les faire monter sur le toit de sa maison où elle les couvrit de paille de lin. Les envoyés du roi s’étant présentés, elle leur répondit que les deux étrangers étaient, à la vérité, entrés chez elle, mais qu’ils n’avaient fait qu’y passer [9]. On la crut sur parole. Dès le lendemain matin elle alla les trouver et leur demanda, pour prix du service qu’elle leur avait rendu, de lui sauver la vie ainsi qu’à sa famille, lorsque les Israélites prendraient Jéricho. Les envoyés le lui promirent. Alors elle attacha de longues cordes à une des fenêtres de sa maison qui donnait sur la campagne, et les deux Israélites descendirent sans peine au pied du mur. Deux jours après, ils étaient de retour au camp. Ils rendirent compte de tout à Josué, et le peuple reçut l’ordre de se tenir prêt à décamper le lendemain. Sanctifiez-vous, dit Josué, car demain le Seigneur fera pour vous des choses merveilleuses.

Dès le matin, le peuple s’ébranla. Les Prêtres, portant l’arche d’alliance, marchèrent les premiers. L’armée, rangée sur deux colonnes, suivait en bel ordre. Arrivés sur les bords du Jourdain, les Prêtres effrayés de la profondeur des abîmes, s’avancèrent et mirent le pied dans les eaux. Dieu avait parlé, et le fleuve obéit. En un instant on vit les eaux supérieures remonter et s’accumuler comme une haute montagne, tandis que les eaux inférieures continuèrent à couler. Un grand espace fut laissé vide. L’arche s’arrêta au milieu du fleuve et toute l’armée gagna la rive opposée. Alors le Seigneur dit à Josué : Envoyez douze hommes choisis dans les douze tribus d’Israël, et dites-leur : Allez prendre sous les pieds des Prêtres, dans le milieu du lit de la rivière, douze grosses pierres, et vous les porterez jusqu’au premier campement de l’armée. Là, vous les disposerez en un monceau ; et lorsque vos enfants vous demanderont un jour ce que signifie ce monument au milieu de vos campagnes, vous leur répondrez : Lorsque nous passions le Jourdain pour prendre possession de la Terre que nous habitons, l’arche du Seigneur, portée sur les épaules des Prêtres, s’arrêta dans le fleuve ; et les eaux suspendues par sa présence, nous laissèrent un chemin libre et spacieux.

L’ordre du Seigneur fut exécuté. L’arche sortit du fleuve qui reprit son cours ordinaire. Bientôt on arriva en vue de Jéricho. C’était une des plus grandes et des plus fortes villes du pays de Chanaan. Le Seigneur dit à Josué : Je vous ai livré Jéricho et son roi et tous ses habitants. Pour vaincre il ne vous en coûtera que d’obéir, et voici ce que vous devez observer : Vous mettrez vos soldats en ordre de bataille ; vous les ferez marcher devant l’arche de mon alliance qui sera portée par quatre Prêtres de la tribu de Lévi ; sept autres Prêtres, ayant chacun une trompette, précéderont l’arche qui sera suivie du reste de la multitude. Dans cette disposition, on fera durant sept jours de suite le tour des murailles de Jéricho : tout le monde gardera le silence pendant la marche ; on n’entendra point d’autre bruit que le son des trompettes ; la septième et la dernière fois que vous ferez le tour de la ville, au moment où les trompettes sonneront d’un ton plus traînant et plus aigu, toute la multitude des enfants d’Israël jettera de grands cris ; à l’instant, les murs de la ville tomberont jusqu’aux fondements,et chacun entrera par l’ouverture vis-à-vis de laquelle il se trouvera. Josué fit part à l’armée des ordres du Tout-Puissant. Souvenez-vous, ajouta-t-il, que cette ville est dévouée à l’anathème : personne ne doit rien en réserver pour soi : la moindre prévarication sur cet article nous rendrait tous malheureux. Ces précautions prises, on se mit en mouvement, et le septième jour, comme le Seigneur l’avait prédit, les murailles de Jéricho tombèrent avec un horrible fracas, la ville fut saccagée, brûlée et détruite jusque dans ses fondements. Personne ne fut épargné que la charitable Rahab et sa famille.

Après quelques jours de repos, Josué résolut de marcher à une nouvelle conquête. II envoya trois mille hommes faire le siége d’une petite ville nommée Haï. Les Israélites furent défaits. Le saint général comprit que le Seigneur était mécontent ; il alla aussitôt se prosterner devant l’arche d’alliance et y resta le jour entier. Enfin le Seigneur entendit sa prière et lui dit : Israël a péché ; il a violé les conditions de mon alliance. Ils ont conservé une partie des dépouilles de Jéricho, et ils les ont cachées dans leurs bagages. Assemblez le peuple : le sort vous fera connaître le coupable. Vous le condamnerez à être brûlé, et tout ce qui lui appartient sera consumé avec lui dans le feu. Le sort tomba sur Achan, de la tribu de Juda.

Mon fils, lui dit Josué avec beaucoup de douceur, qu’avez-vous fait ? J’ai péché, lui répondit Achan ; parmi les dépouilles qui se sont présentées à mes yeux, j’ai vu un manteau de pourpre, qui m’a paru magnifique ; j’ai trouvé sous ma main deux cents sicles d’argent et une barre d’or du poids de cinquante sicles : ces richesses ont tenté ma convoitise ; je les ai secrètement emportées et j’ai fait une fosse au milieu de ma tente, où je les ai cachées.

Josué lui fit connaître la sentence que le Seigneur avait prononcée contre lui, et sur le champ elle fut exécutée. Voilà un exemple qui nous apprend que nous sommes tous solidaires les uns pour les autres ; que, si les bonnes œuvres des justes sont toutes puissantes pour attirer sur la tête de leurs frères les bénédictions du Ciel, les crimes des méchants ne le sont pas moins pour provoquer des châtiments. La gloire du Seigneur réparée, Josué ne craignit plus de marcher aux ennemis. La petite ville de Haï fut emportée et traitée comme Jéricho. C’est alors que le saint général fit renouveler l’alliance de son peuple avec Dieu. Ce renouvellement fut accompagné de cérémonies bien capables de frapper toute la multitude et de la rendre à jamais fidèle.

On sépara la nation en deux parties égales. Une moitié sur la montagne de Garisim, et l’autre moitié sur la montagne d’Hébal. Au milieu de la vallée qui les séparait, étaient les Prêtres avec l’arche d’alliance. Les tribus, placées sur une des deux montagnes, prononcèrent à haute voix douze formules de bénédiction en faveur des fidèles observateurs de la Loi, et autant de formules de malédiction contre les infracteurs. Les tribus placées sur la montagne opposée répondaient Amen : c’est-à-dire, ainsi soient récompensés les observateurs de la Loi ; ainsi soient traités les hommes rebelles au Seigneur. Les premières tribus, élevant la voix, prononcèrent cette malédiction : Maudit soit l’homme qui fera des idoles et qui les adorera dans sa tente. Et les six autres tribus, élevant la voix, répondirent Amen, qu’il soit ainsi. On continua de même de part et d’autre jusqu’à la fin des douze formules de bénédiction et de malédiction. Le Seigneur, représenté par l’arche placée au milieu des deux camps, était là pour entendre et confirmer ces redoutables serments.

Cependant les rois et le peuple de Chanaan, alarmés des progrès des Israélites, se liguèrent pour les combattre avec leurs forces réunies. II n’y eut que les habitants de la ville de Gabaon qui prirent une résolution différente. Ne trouvant point de sûreté dans la force ouverte, ils usèrent d’adresse pour se garantir des armes des Israélites. Ils envoyèrent des ambassadeurs à Josué, mais dans un équipage qui fit croire qu’ils venaient d’un pays fort éloigné. Ils prirent des ânes pour porter leurs provisions ; ils renfermèrent des pains durs et brisés en morceaux dans des sacs rompus et à demi usés; les outres qui contenaient le vin étaient coupées et recousues ; leurs souliers même étaient chargés de pièces. Dans cet état, les ambassadeurs se mirent en marche. Peu d’heures après ils arrivèrent au camp d’Israël. Ils furent admis à l’audience du Général. Nous venons, dirent-ils avec un grand air de simplicité, d’une terre bien éloignée, afin de faire alliance avec vous. C’est au nom de votre Dieu que nous sommes venus vous trouver ; le bruit des merveilles de Sa toute-puissance et des grandes choses qu’Il a faites pour vous en Égypte s’est répandu jusqu’à nous, malgré la distance des lieux. Là-dessus, nos Anciens qui nous gouvernent nous ont députés vers vous. Prenez des vivres et des provisions, nous ont-ils dit, car le voyage est long. Jugez du chemin que nous avons fait par l’équipage où vous nous voyez. Nous avons pris des pains nouvellement cuits et encore chauds à notre départ. Voyez, ce qui nous reste aujourd’hui est broyé en petits morceaux et dur comme des pierres. Ces vaisseaux, où nous avions mis notre vin, étaient tout neufs, et vous les voyez hors d’état de servir ; nos vêtements, nos souliers, sont si usés par la longueur de la route, que nous sommes honteux de nous présenter devant vous si en désordre.

Il parut tant d’ingénuité et de candeur dans le discours des Gabaonites, qu’on se fût reproché comme un excès de défiance, d’y soupçonner la moindre fraude. On ne consulta pas le Seigneur : on ne crut pas même qu’il y eût ici matière à délibération. Le Général leur accorda la paix. Le traité d’alliance portait expressément qu’on ne les ferait point mourir. Les Gabaonites n’en demandaient pas davantage. Ils s’en retournèrent très contents de porter à leurs compatriotes la nouvelle d’une si heureuse négociation.

La demande des habitants de Gabaon déplut aux rois de Chanaan. Ils résolurent de les en faire repentir. Ils vinrent donc assiéger leur ville. Josué, bien qu’il eût découvert leur fraude, accourut au secours de ses alliés, et remporta une brillante victoire sur les cinq rois qui assiégeaient la place. Le Seigneur combattait pour lui. Il fit tomber sur les ennemis une grêle de pierres qui en tua un grand nombre. Cependant la nuit approchait ; et il en coûtait infiniment à Josué de voir encore tant d’ennemis lui échapper. Saisi d’une inspiration soudaine, il s’adressa au Seigneur en présence de ses soldats, puis tournant les yeux vers le Ciel : Soleil, s’écria-t-il, arrêtez-vous vis-à-vis de Gabaon. Le soleil, ou plutôt Dieu voulut obéir à la voix d’un homme qu’Il avait revêtu de Son pouvoir. Tout étonnant qu’il paraisse, un pareil miracle n’a rien qui doive ébranler notre foi. Rien n’est difficile au Tout-Puissant. Il n’en coûte pas plus à Celui qui a lancé le soleil dans l’espace de l’arrêter que de le tenir en mouvement. Toutes les créatures sont entre Ses mains divines, comme des jouets entre les mains d’un enfant. Le soleil s’arrêta donc pendant douze heures. Josué mit à profit des moments si précieux, et acheva la défaite des ennemis.

Après dix années de combat, le saint Général se vit maître du pays de Chanaan. Il le partagea entre les douze tribus d’Israël. Le saint vieillard avait accompli sa mission. Se sentant près de mourir, il fit renouveler l’alliance avec le Seigneur, donna les plus sages conseils à son peuple, et s’endormit en paix, âgé de cent dix ans. Ce grand homme, digne successeur de Moïse, mérita les éloges du Seigneur ; mais son plus beau titre ; comme son nom l’indique, est d’avoir été la figure de celui qui devait être un jour le Sauveur de tous les peuples.

En effet, Josué est la treizième figure du Messie.

- Josué veut dire Sauveur. Jésus veut dire Sauveur.

- Josué succède à Moïse, qui n’avait pu introduire les Hébreux dans la Terre promise. Notre-Seigneur succède aussi à Moïse ; Sa Loi remplace la Loi ancienne ; Lui seul introduit les hommes dans le Ciel.

- Josué triomphe miraculeusement des ennemis de son peuple. Notre-Seigneur, par Ses miracles, triomphe du monde qui s’opposait à l’établissement du Christianisme.

- Josué arrête le soleil prêt à se coucher. Notre-Seigneur arrête le flambeau de la vérité, prêt à s’éteindre, et fait briller sur le monde la lumière éclatante de l’Evangile.

- Josué est obligé de combattre pendant six ans contre les Idolâtres, ennemis de son peuple. Notre-Seigneur combat pendant trois cents ans contre le Paganisme, ennemi de sa doctrine.

- Après six ans de combats et de victoires, Josué établit son peuple dans la Terre promise. Après trois cents ans, Notre-Seigneur établit Son Église, qui règne sur le monde.

- Josué meurt après avoir donné les plus sages conseils aux Hébreux. Notre-Seigneur monte au Ciel après avoir donné au monde et à Ses Disciples les plus admirables leçons.

- Tant que les enfants d’Israël sont fidèles aux avis de Josué, ils sont heureux. Tant que les Chrétiens sont fidèles aux leçons de Notre-Seigneur, ils sont heureux.

- Aussitôt que les Israélites manquent aux conseils de Josué, ils deviennent esclaves de leurs ennemis. Aussitôt que nous sommes infidèles aux préceptes de Notre-Seigneur, nous devenons esclaves du démon et de nos passions.

Cette figure nous découvre un nouveau caractère du Messie. Elle nous apprend qu’il introduira le genre humain dans le Ciel, représenté par la Terre promise.

CHAPITRE XII.

PARTAGE DE LA TERRE PROMISE. - GOUVERNEMENT DES JUGES. – ISRAËL TOMBE DANS L’IDOLÂTRIE. - IL EST PUNI. - GÉDÉON SUSCITÉ DE DIEU POUR LE DÉLIVRER DES MADIANITES. - DOUBLE MIRACLE DE LA TOISON. - VICTOIRE DE GÉDÉON. - GÉDÉON, QUATORZIÈME FIGURE DU MESSIE.

Après une guerre de six ans, presque toute la Terre promise fut enlevée à ses anciens habitants. Possédée en toute souveraineté par les Israélites, elle fut divisée en douze petites provinces qui furent désormais le patrimoine du peuple de Dieu. Chaque tribu eut la sienne, excepté la tribu de Lévi : consacrée au ministère ecclésiastique, elle n’entra point dans le partage. Dieu voulut que les Lévites fussent répandus dans toutes les provinces, afin que, par leurs exemples et par leurs discours, ils pussent porter leurs frères au service du Très-Haut et conserver parmi eux, avec la mémoire de ses bienfaits, la Religion véritable. Caleb et les Anciens gouvernèrent après Josué mais la sagesse de leur administration, non plus que leurs exemples, ne purent arrêter les désordres où se précipitèrent alors les ingrats Israélites. Ils oublièrent les bienfaits du Seigneur ; ils s’allièrent aux peuples voisins et partagèrent leurs idolâtries. Mais le Seigneur vengea bientôt la violation de son alliance tant de fois jurée.

Quand on fait réflexion aux prodiges éclatants dont les Israélites avaient été témoins, aux bienfaits extraordinaires dont ils avaient été comblés, aux promesses si souvent réitérées d’être fidèles à Dieu, leurs fréquentes révoltes contre le Seigneur nous paraissent incroyables. Cependant, réfléchissons sur nos propres résistances aux lumières de la foi et aux impressions des plus fortes grâces ; considérons les scènes tantôt bizarres, tantôt scandaleuses d’opiniâtreté ou de faiblesse qui se passent encore aujourd’hui sous nos yeux, et nous apprendrons à tout croire de l’indocilité du cœur de l’homme.

Dieu n’avait pas détruit tous les Chananéens, il en avait laissé subsister même un assez grand nombre qui habitèrent longtemps encore différentes parties de la Terre promise. Dieu le voulait ainsi, soit afin de tenir Son peuple en haleine et lui faire mériter, par sa fidélité au milieu des idolâtres, les bienfaits dont il avait résolu de le combler, soit afin de se servir de ces Chananéens comme d’une verge, pour châtier Son peuple lorsqu’il deviendrait prévaricateur. C’est ainsi que Dieu nous laisse des tentations pour éprouver notre vertu et nous donner occasion d’augmenter nos mérites.

Les Israélites ne résistèrent pas longtemps à l’épreuve à laquelle le Seigneur soumettait leur fidélité. Ils en ’vinrent jusqu’à tomber dans l’idolâtrie : une femme la première en donna l’exemple. Elle était de la tribu d’Ephraïm, d’un âge avancé, veuve, superstitieuse et apparemment à son aise. Elle avait réservé une somme considérable pour se faire des dieux étrangers, sur le modèle des Chananéens. Elle avait un fils nommé Michas, aussi superstitieux que sa mère. Ils s’adressèrent de concert à un ouvrier qui leur fit des idoles. Ils les placèrent dans un de leurs appartements ; il ne manquait qu’un prêtre pour brûler l’encens et offrir les sacrifices. Michas ne fut pas embarrassé ; un homme qui faisait faire ses dieux pouvait bien leur donner un ministre de sa main : son fils aîné fut fait prêtre de l’idole.

C’était déjà un grand malheur pour Israël, qu’une famille particulière osât lever l’étendard de l’idolâtrie ; mais ce n’était là qu’une étincelle qui, peu à peu, alluma l’incendie et embrasa quelques années après la plus grande partie de la nation. L’idolâtrie amena bientôt de nouveaux crimes. Pour châtier ce peuple tant de fois infidèle, le Seigneur appela tour à tour les divers rois Chananéens qui se trouvaient encore dans la terre promise : Israël devenait leur esclave. L’excès du malheur ouvrait son cœur au repentir, et le Seigneur toujours miséricordieux envoyait quelque personnage revêtu de Sa force qui brisait les fers de ce peuple inconstant. Telle est, en deux mots, l’histoire des Hébreux sous le gouvernement des Juges, c’est-à-dire depuis la mort de Josué jusqu’à Saül leur premier roi. Un de ces hommes extraordinaires que Dieu suscita pour délivrer son peuple, fut Gédéon.

Depuis sept ans, les Israélites, en punition de leur idolâtrie, étaient opprimés par les Madianites et les Amalécites. Ces peuples pillaient et désolaient le pays, ils ruinaient les moissons, en sorte que la misère était extrême. Alors les Israélites retournèrent au Seigneur.

Il fut touché de leurs gémissements et envoya un de Ses Anges pour leur choisir un libérateur. L’Ange prit la figure d’un voyageur et vint s’asseoir sous un chêne non loin duquel travaillait un homme d’un âge mur : cet homme, c’était Gédéon.

Dans l’attente où l’on était de l’irruption prochaine des ennemis, il se disposait comme les autres à la fuite et préparait les provisions pour sa famille. Il était occupé à battre et à nettoyer du blé ; l’Ange le salua en lui disant : Le Seigneur est avec vous : ô le plus brave des enfants d’Israël ! Seigneur, reprit Gédéon, si le Seigneur est avec nous, pourquoi sommes-nous en proie à tous les maux qui nous accablent ? L’Ange jeta sur Gédéon un regard plein de douceur et lui dit : Non, le Seigneur ne vous a pas abandonnés, c’est vous qu’Il a choisi pour délivrer Son peuple de la persécution de Madian. S’il en est ainsi, répondit Gédéon, donnez-moi un signe auquel je reconnaisse que c’est Vous, ô mon Dieu, qui me parlez. Qui que vous soyez, demeurez ici, je vais Vous chercher à manger. Gédéon apporta un chevreau et des pains azymes. Prenez ces viandes et ces azymes, ordonna l’Ange du Seigneur, placez-les sur la pierre qui est devant vous. Gédéon obéit. Du bout de la baguette qu’il tenait à la main, l’Ange toucha les chairs et les azymes, un feu subit sortit de la pierre, dévora l’holocauste, et l’Ange disparut, Gédéon ne douta plus de sa vocation.

Cependant, une nuée de Madianites et d’Amalécites vint fondre sur les terres d’Israël. Plus de cent trente-cinq mille, suivis de nombreux troupeaux, avaient passé le Jourdain et s’étaient tranquillement établis dans la belle vallée de Jezrael. L’esprit de Dieu saisit Gédéon. Celui-ci appela auprès de sa personne tous les braves d’Israël. On obéit avec promptitude, et en peu de jours le nouveau général se trouva à la tête de trente-deux mille hommes. Pour les remplir tous de confiance, il supplia le Seigneur de lui accorder quelques miracles qui répondissent à son armée qu’elle suivait un chef autorisé du Ciel. Seigneur, dit-il à haute voix en présence des officiers et des troupes, s’il est vrai que c’est par mon ministère que Vous avez résolu de sauver Israël, donnez-moi la preuve que j’ai choisie de la vérité de ma mission : je vais étendre une toison de laine sur la place, si la toison seule est mouillée de la rosée et que la terre demeure sèche tout alentour, je saurai que Vous m’avez choisi.

La chose fut exécutée. On étendit la toison sur la terre, et Gédéon s’étant levé de grand matin, trouva la terre parfaitement sèche, mais la laine si trempée qu’il en exprima une grande quantité d’eau. Gédéon ne se contenta pas de ce premier prodige. Seigneur, dit-il que Votre colère ne s’allume pas contre moi, si je Vous demande sur la même toison, un prodige tout contraire au premier : je voudrais que la terre fût couverte de rosée et que la toison demeurât sèche. Le Seigneur se rendit encore au désir de Son général, et ses vœux furent exaucés ; la toison demeura sèche, et tout alentour la terre fut couverte de rosée.

Cependant le Seigneur, qui avait accordé à Gédéon des prodiges de toute-puissance, en exigea presque aussitôt des prodiges de confiance, et il fut obéi. Par son ordre, Gédéon partit durant la nuit et vint camper en tète de ses trente-deux mille hommes au-dessus de la vallée de Jezrael. Les Madianites s’étendaient dans la vallée, au nombre de cent trente- cinq mille. La partie était déjà bien inégale ; mais Dieu jugea que Gédéon était encore trop accompagné.

Vous avez une armée trop nombreuse, lui dit le Seigneur, Madian ne sera pas livré entre vos mains, Israël s’attribuerait, aux dépens de a gloire, l’honneur de sa délivrance. Assemblez votre armée, et, selon l’ordonnance de lai Loi faites publier à haute voix, dans tous les rangs, que non seulement vous permettez, mais que vous commandez à tous ceux de vos soldats qui ont peur, de se retirer dans leurs maisons. Plus des deux tiers quittèrent la partie, c’est-à- dire qu’il ne resta à Gédéon que dix mille hommes. C’est encore trop, lui dit le Seigneur, conduisez vos dix mille hommes sur les bords d’un ruisseau, je veux les éprouver en cet endroit. Le Général obéit ; on marcha pendant une partie du jour ; tous les soldats devaient être fatigués du chemin et de la soif. Lorsqu’on fut sur les bords du ruisseau, le Seigneur dit à Gédéon : Il en est parmi vos soldats qui se coucheront sur le bord de l’eau pour se désaltérer à leur aise ; d’autres, au contraire, ne feront que se baisser en passant, et porteront quelques gouttes d’eau à leur bouche dans le creux de la main ; vous les séparerez les uns des autres.

Sur les dix mille hommes que comptait alors le Général, il ne s’en trouva que trois cents qui ne s’arrêtèrent point pour boire, et qui avalèrent, en marchant toujours, le peu d’eau qu’ils pouvaient enlever. Gédéon les mit à part. Ce sera, lui dit le Seigneur, par le moyen de ces trois cents hommes que je délivrerai Mon peuple. Renvoyez les autres. Les neuf mille sept cents hommes s’écartèrent à la faveur de la nuit.

Gédéon, avec les trois cents qui lui restaient, campa sur le bord du ruisseau, dans un terrain élevé, au-dessus de l’armée de Madian, qui occupait toute la vallée. Au milieu de la nuit, le Seigneur appela Gédéon et lui dit : Je veux que vous appreniez de vos ennemis qu’ils se regardent comme des hommes déjà vaincus, et que J’ai livrés entre vos mains. Descendez sans bruit avec un de vos domestiques et vous entendrez leurs discours. Gédéon, accompagné du seul Phara, se coula, sans être aperçu, si près de la garde avancée des ennemis, qu’il était à portée d’entendre le discours de la sentinelle. Il l’entendit qui disait à un de ses camarades : Je m’imaginais voir durant mon sommeil un pain d’orge cuit sous la cendre ; ce pain me paraissait rouler du haut de la colline dans notre camp ; je l’ai vu passer jusqu’à la tente du général, la culbuter de son poids et la renverser par terre. Ce songe est sérieux, répondit le soldat madianite. Voici sans doute ce qu’il nous annonce : Le pain d’orge est l’épée de l’israélite Gédéon ; le Dieu qu’il adore lui a livré Madian ; nous sommes perdus.

Gédéon, ayant entendu ce songe et son interprétation, remercia le Seigneur et reprit le chemin de son camp. Levez- vous, dit-il à ses soldats, il est temps d’agir ; les Madianites sont à nous. Prenez tous une trompette d’une main, et de l’autre une cruche vide dans laquelle vous renfermerez un flambeau allumé. Le son de ma trompette vous donnera le signai. Lorsque je sonnerai, vous sonnerez tous avec moi ; nous casserons ensuite avec un grand fracas nos cruches de terre les unes contre les autres ; nous prendrons de la main gauche nos flambeaux allumés ; nous les porterons élevés en haut ; de la droite nous tiendrons nos trompettes, dont nous sonnerons continuellement ; de temps en temps nous pousserons de grands cris, en disant tous ensemble : L’épée du Seigneur et l’épée de Gédéon. Là-dessus ils se mirent en marche et arrivèrent au camp ennemi par trois différents côtés. Au signal donné, toutes les trompettes retentissent, les cruches sont brisées, les flambeaux élevés en l’air, et de toutes parts retentit le cri de guerre : L’épée du Seigneur et l’épée de Gédéon. Ils ne s’ébranlèrent point ; ils continuèrent seulement de sonner de la trompette et de crier alternativement.

Une frayeur soudaine se répand dans le camp ennemi. Tout y est dans le tumulte et la confusion ; chacun fuit où il peut ; dans les ténèbres, on se culbute, on s’égorge sans pouvoir se reconnaître, et en quelques heures la vallée de Jezrael se trouve teinte du sang de Madian, dont Israël n’a pas fait couler une seule goutte. Ce qui échappa au carnage se hâta de prendre la fuite et de repasser le Jourdain.

Après avoir délivré son peuple de ses ennemis, Gédéon songea à détruire l’idolâtrie qui avait attiré tant de calamités sur Israël. S’il ne parvint pas à l’éteindre entièrement, il réussit du moins à rendre le crime timide, à lui donner des bornes qu’il n’osa franchir de son vivant avec cette liberté scandaleuse qui provoquait infailliblement la vengeance du Seigneur. Gédéon gouverna le peuple pendant quarante ans, après quoi il mourut plein de jours et de mérites ; heureux par ses exploits, mais plus glorieux encore par sa ressemblance avec le Messie, dont il est la quatorzième figure.

- Gédéon est le dernier d’entre ses frères. Notre-Seigneur a bien voulu paraître comme le dernier d’entre les hommes.

- Gédéon, malgré sa faiblesse, est choisi de Dieu pour délivrer son peuple de la tyrannie des Madianites. Notre- Seigneur, malgré Sa faiblesse apparente, est choisi de Dieu pour délivrer le monde de la tyrannie du démon.

- Gédéon, avant de délivrer son peuple, offre un sacrifice. Ce n’est qu’après S’être offert en sacrifice sur la Croix, que Notre-Seigneur délivre le monde.

- Deux grands miracles prouvent que le Seigneur a choisi Gédéon. Des miracles plus grands prouvent que Notre- Seigneur est le Libérateur des hommes.

- Par le premier miracle fait en faveur de Gédéon, la toison seule est couverte de rosée, tandis que toute la terre alentour est sèche. Le seul peuple juif est arrosé par Notre-Seigneur des bénédictions du Ciel.

- Par le second miracle fait en faveur de Gédéon, la toison demeure sèche, tandis que toute la terre est couverte de rosée. En punition de ses ingratitudes, le peuple juif est privé de la rosée céleste, tandis que toutes les nations la reçoivent par les Apôtres de Notre-Seigneur.

- Gédéon marche au combat contre une nuée d’ennemis avec trois cents hommes. Notre-Seigneur marche à la conquête de l’univers entier avec douze pêcheurs.

- Les soldats de Gédéon ne s’arrêtent pas même pour boire. Pour convertir le monde, les Apôtres de Notre-Seigneur oublient les choses les plus nécessaires à la vie, et se privent de toutes les satisfactions terrestres.

- Les soldats de Gédéon n’ont point d’armes. Les soldats de Notre-Seigneur n’ont point d’armes non plus.

- Les soldats de Gédéon n’ont que des trompettes et des flambeaux. Les Apôtres de Notre-Seigneur n’ont que la trompette de la prédication et le flambeau de la charité.

- Les soldats de Gédéon triomphent des Madianites. Les Apôtres de Notre-Seigneur triomphent du monde entier.

- Gédéon affaiblit l’idolâtrie. Notre-Seigneur détruit l’idolâtrie.

Cette figure nous dit de plus que les précédentes que Notre-Seigneur sauvera le monde par les plus faibles moyens, et que les Gentils seront mis à la place de Juifs.

CHAPITRE XIII

LES ISRAÉLITES RETOMBENT DANS LIDOLÂTRIE. - ILS SONT RÉDUITS EN SERVITUDE PAR LES PHILISTINS. - ILS ONT RECOURS AU SEIGNEUR. - SAMSON EST ENVOYÉ POUR LES DÉLIVRER. - IL BRÛLE LES MOISSONS DES PHILISTINS. - ENLÈVE LES PORTES DE GAZA. - IL EST TRAHI. - IL MEURT. - SAMSON, QUINZIÈME FIGURE DU MESSIE.

Les fidèles Israélites pleurèrent la mort de Gédéon dès qu’il leur fut enlevé ; mais ils ne sentirent bien toute la grandeur de leur perte que par le renouvellement de l’idolâtrie et les calamités qui en furent la suite. On encensa les idoles ; on renonça à l’alliance du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, pour faire de sacrilèges traités avec Baal, et on jura de le reconnaître pour Dieu. La résolution fut si générale et si rapide, qu’à peine serait-elle croyable, si ce que nous avons déjà vu de la conduite des Hébreux n’apprenait à tout croire de leur inconstance.

ils ne portèrent pas loin le châtiment de leurs prévarications. Les Philistins, nation idolâtre qui habitait un petit canton de la Terre promise, appelée Palestine, les réduisirent à la plus humiliante servitude. Ils désarmèrent tous les Hébreux : ils leur enlevèrent même tous leurs ouvrages en fer et en acier, en sorte que c’était même chez les Philistins qu’on allait de tous les quartiers d’Israël pour faire aiguiser le soc des charrues. Telle fut la nouvelle espèce de servitude que les Israélites éprouvèrent d’abord pendant vingt années. Ils crièrent alors vers le Seigneur. Mais leur inconstance avait besoin d’une longue épreuve, aussi leur esclavage se prolongea encore pendant vingt autres années. Toutefois, durant cette époque un nouveau Juge, que Dieu leur donna pour les soulager, en adoucit beaucoup la rigueur, jusqu’à ce qu’en finissant ses jours, il épouvanta tellement les ennemis de son peuple, que le joug des Philistins sembla tout à fait rompu et la liberté d’Israël entièrement recouvrée.

Ce nouveau Juge, si différent des autres sauveurs d’Israël, ce guerrier qui, sans compagnons, sans armes, sans soldats, lutte seul contre tout un peuple, est le célèbre Samson, si fameux dans l’histoire du peuple de Dieu. Il fut miraculeusement accordé aux prières de son père et de sa mère. Le Seigneur bénit cet enfant en lui donnant une force de corps prodigieuse, et en lui révélant les grandes actions qu’il devait faire, en qualité de libérateur d’Israël, contre les Philistins. Il reconnut qu’il était né leur fléau, qu’il avait sur eux tous les droits du grand Maître qui l’envoyait ; qu’il n’était point astreint aux formalités ni aux déclarations de guerre, et que tout ce qu’il ferait à la ruine de ces idolâtres serait avoué du Seigneur. Plein de ces grandes idées, il n’eut pas plus tôt atteint l’âge de vingt ans qu’il se mit en action.

Il fit un voyage chez les Philistins, et, pour avoir occasion de leur faire tout le mal qu’ils méritaient, il résolut de s’y marier. Son père et sa mère y consentirent avec peine, car ils ignoraient que ce fût le Seigneur qui conduisait toute cette affaire. Cependant ils accompagnèrent leur fils pour régler les conditions de l’alliance. Comme ils approchaient de la ville, ils entrèrent dans une vigne où Samson s’écarta insensiblement. C’est là qu’il fit le premier essai de ses forces prodigieuses.

Il aperçut un jeune lion qui, la fureur dans les yeux, s’avançait vers lui en rugissant. Samson n’avait à la main ni armes ni bâtons ; mais animé de l’esprit du Seigneur, il saisit l’animal et le met en pièces avec la même facilité qu’il eût fait d’un jeune chevreau. Il n’en dit pas un mot à ses père et mère.

Le mariage conclu, Samson revint dans son pays, en repassant par le vignoble, il fut curieux d’y voir le cadavre du lion qu’il avait tué. Quelle fut sa surprise de trouver, dans la gueule du lion mort, un essaim d’abeilles et un rayon de miel ! Bientôt il revint pour célébrer ses noces : trente jeunes Philistins y assistèrent. Je veux, dit-il aux Philistins, suivant l’usage de ce temps-là (L’histoire profane nous offre bien des exemples de ce fait ! voyez la vie d’Esope, etc.), vous proposer une énigme : je vous donnerai sept jours pour l’expliquer. Si vous devinez juste, je vous donnerai trente habillements ; mais si vous ne pouvez y réussir, vous m’en donnerez autant que je vous en promets. Les jeunes Philistins se piquèrent d’honneur, et la gageure fut acceptée. Voici donc l’énigme, leur dit Samson : Celui qui dévore a fourni la nourriture, et la douceur est sortie de la force. L’énigme était facile pour qui aurait su la rencontre du lion déchiré par Samson, et du miel trouvé dans sa gueule ; mais personne n’en avait connaissance.

Les Philistins se mirent à la torture ; mais ils eurent beau chercher, ils ne trouvaient rien qui les satisfît. Ils eurent recours à l’épouse de Samson, elle ne réussit point d’abord à vaincre le silence de son mari ; le septième jour arrivait, la Philistine fit tant par ses importunités, que Samson fatigué se laissa vaincre et lui expliqua le mystère que l’infidèle s’empressa d’aller dire aux Philistins. Ils vinrent trouver Samson, et, d’un air triomphant, lui donnèrent le mot de l’énigme. Vous avez raison, dit-il, j’ai perdu la gageure, je la paierai ; à l’instant l’esprit de Dieu fond sur lui, il court hors de la ville, tue trente Philistins et en apporte la dépouille. Après cette terrible exécution, il quitte brusquement son épouse sans lui dire adieu et se retire chez son père. Quelque temps après il apprend que cette femme, se croyant méprisée, avait épousé un des jeunes Philistins qui assistaient aux noces. Cet affront était trop sensible pour que Samson le laissât impuni. Il déclara la guerre à tous les Philistins.

C’était alors le temps de la récolte, et les blés, dans leur maturité, n’attendaient que la main des moissonneurs. Samson prit de là occasion de rêver une sorte de vengeance dont peut-être jamais on ne s’était avisé. La terre d’Israël était infestée d’une multitude de renards, et les voyageurs attestent qu’encore aujourd’hui, souvent les habitants sont forcés de se rassembler pour les détruire, sans quoi ils ravageraient les campagnes. Samson leur donna la chasse et en prit jusqu’à trois cents. Il les lia deux à deux par la queue à laquelle il attacha une torche allumée. En cet état, il les lâcha dans les belles plaines des Philistins qui se préparaient à couper leur froment. Les renards furieux couraient sans s’arrêter et mettaient le feu partout sans qu’il fût possible d’éteindre l’incendie en tant d’endroits différents. Les blés furent brûlés sans ressource, le feu se communiqua aux vignes et aux oliviers. La perte fut irréparable et la famine en fut la suite.

Après cette exécution, Samson se retira dans une caverne de rocher, sur le territoire de la tribu de Juda. Les Philistins ne tardèrent pas à connaître l’auteur de leur disgrâce et à découvrir le lieu de sa retraite. Ils assemblèrent une armée dans les formes et vinrent camper à quelque distance de la caverne. Les habitants de la tribu de Juda se joignirent à eux. On détacha trois mille hommes de cette tribu, avec ordre de se saisir de Samson. On le trouva dans sa caverne. On lui fit de grands reproches sur ses téméraires vengeances. De quoi se plaignent les Philistins, répondit-il froidement, je les traite comme ils l’ont mérité ? Quoi qu’il en soit, dirent les soldats, nous venons vous prendre et vous livrer entre leurs mains. Jurez-moi que vous ne me tuerez point, dit Samson, et je m’abandonne à vous. On donna à Samson l’assurance qu’il demandait ; on le lia avec deux cordes neuves, on l’enleva de son fort et on le porta à la vue du camp ennemi.

Dès qu’il fut aperçu des Philistins, ce ne furent qu’acclamations et cris de joie. Ils coururent pour se saisir du prisonnier; mais pour être fortement enchaîné, Samson n’était pas pris. L’esprit du Seigneur s’empare de lui, il brise ses liens, il trouve sous ses mains la mâchoire d’un âne, étendue sur la terre ; il s’en saisit, et, dans l’impétuosité d’une seule course, il tue jusqu’à mille Philistins, le reste est mis en fuite et c’est à qui regagnera plus vite un lieu de sûreté.

Samson, vainqueur de ses ennemis, se reposa paisiblement à l’ombre des ailes du Seigneur. Il n’eut pas plus tôt réparé ses forces qu’il songea à continuer ses exploits contre les ennemis de son peuple. Il est à croire que pendant les vingt années qu’il fut Juge en Israël, il en fit un grand nombre qui ne sont pas connus, et qu’il rendit les Philistins beaucoup plus traitables. Ce qu’il y a de certain, c’est que le seul bruit de son nom les faisait trembler.

Un jour il entra dans une de leurs villes nommée Gaza, il fut reconnu et trahi par la personne chez qui il se retira. Elle avertit ses concitoyens qu’elle tenait la proie dont on s’efforçait inutilement de se saisir depuis si longtemps. Les Philistins profitèrent de cet avis. Ils n’osèrent cependant l’attaquer dans la crainte qu’au premier bruit qu’ils feraient, ce lion ne s’éveillât et ne remplit leur ville de sang, avant qu’on pût l’arrêter. Ils se contentèrent de bien fermer les portes de la ville ; ils y mirent des gardes pendant la nuit afin de le tuer le matin lorsqu’il voudrait sortir. Samson dormit jusqu’à minuit ; à cette heure il se leva et vint à la porte de la ville. Ce fut en cette occasion que parut plus que jamais la force prodigieuse du héros d’Israël : il enleva les deux battants des portes avec les verroux et les serrures, il les chargea sur ses épaules et il les porta au sommet d’une montagne. Les sentinelles, éveillées au bruit, ne furent pas tentées de courir après lui.

Ces actions nous paraissent bien extraordinaires, mais il fallait qu’elles le fussent, pour frapper les esprits d’un peuple grossier. Pour confondre l’orgueil des Madianites, Dieu avait vaincu leur armée de cent trente-cinq mille hommes avec les trois cents soldats de Gédéon, armés seulement de trompettes et de flambeaux ; aujourd’hui, pour confondre l’orgueil des Philistins, il juge à propos de n’opposer à un peuple entier qu’un seul homme ; plus tard, le prodige sera encore plus grand, ce sera lorsqu’il fera faire la conquête du monde par douze pauvres pécheurs.

D’ailleurs, si l’on veut y regarder de près, on verra que ces prodiges entraient admirablement dans le plan de la Providence. Préserver de l’idolâtrie un peuple vivant au milieu des nations idolâtres, porté lui-même par tous les penchants de son cœur au culte séduisant des idoles, rappeler à la connaissance d’un seul Dieu les nations païennes, tel fut, depuis le déluge jusqu’au Messie, le but du Dieu créateur et père, qui veille sur tous les enfants des hommes. Or, pour atteindre ce but, quel moyen plus efficace que celui des miracles ? Et quels miracles plus propres à frapper des peuples ignorants et grossiers, des peuples enfants qui ne vivent guère que par les sens, que tous ces prodiges opérés dans l’ordre naturel, et qui prouvaient si bien que toutes les créatures adorées comme des dieux, n’étaient que des jouets dans la main du seul vrai Dieu, et que ce seul vrai Dieu se trouvait en Israël ?

Les Philistins, désespérant de vaincre Samson à force ouverte, eurent recours à la ruse. Ils engagèrent une femme de leur nation, nommée Dalila, chez laquelle Samson s’arrêtait souvent, à tirer de lui son secret et à savoir d’où lui venait cette force prodigieuse. Si vous y parvenez, lui dirent-ils, nous vous donnerons chacun onze cents sicles d’argent ; Dalila promit. Dès la première fois qu’elle revit Samson : Dites-moi, je vous prie, lui demanda-t-elle avec grand empressement, d’où vient votre force prodigieuse, et quels liens il faudrait employer pour vous tenir captif ? Une pareille question, de la part d’une femme philistine, n’avait pas assurément de quoi surprendre un homme sage. Samson le fut assez pour ne pas se trahir. Si on me liait, répondit-il, avec sept bonnes cordes faites de nerfs encore pleins de suc, je ne pourrais m’en défaire et je serais aussi faible que les autres hommes.

Il ne l’eut pas plus tôt quittée, qu’elle fit avertir les Philistins de ce qu’elle avait découvert. Ils se rendirent chez elle en assez grand nombre, et ils apportèrent les cordes de nerfs qu’elle avait demandées. Elle cacha ses amis dans une chambre voisine de l’appartement où elle recevait Samson. Il vint le jour qu’on l’attendait, et il eut la complaisance de se laisser lier par cette femme avec les cordes qu’il avait indiquées. Aussitôt elle se mit à crier : Samson, sauvez-vous, les Philistins vont vous saisir. Au cri de Dalila, le fort d’Israël rompt ses liens avec la même facilité que le feu consume un filet d’étoupes. Dalila se plaignit de ce qu’il l’avait trompée. Aujourd’hui du moins, lui dit-elle, apprenez-moi votre secret. Samson lui donna encore le change plusieurs fois. Dalila, cependant, ne cessait de se plaindre, et ne lui laissait pas un instant de repos. Vaincu par les importunités et les larmes de cette femme perfide, Samson commit enfin la déplorable indiscrétion qui le perdit. Je suis Nazaréen, lui dit-il, consacré à Dieu dès mon enfance. Un des engagements de ma consécration, c’est de ne point me faire couper les cheveux ; jamais le rasoir n’a passé sur ma tête. Si on vient à bout de me raser, ma force m’abandonnera.

Aussitôt Dalila fit avertir les princes des Philistins. Ils se rendent au jour marqué dans la chambre voisine de celle de Samson. Celui-ci s’endort. Dalila lui fait couper les sept tresses de cheveux auxquelles sa force était attachée. L’opération achevée, la perfide s’écrie : Samson, éveillez-vous, les Philistins vont vous surprendre. Samson s’éveille à ce cri ; mais, hélas ! l’esprit du Seigneur n’était plus avec lui : toute sa force l’avait abandonné. Les Philistins sortent de leur embuscade, se jettent sur lui, ils l’attachent avec de fortes chaînes, ils lui crèvent les yeux, et ils le conduisent à Gaza. Là, ils l’enfermèrent dans une prison, où ils lui faisaient tourner une meule de moulin.

Quelque temps après, les princes des Philistins ordonnèrent une fête solennelle pour remercier leur Dieu, nommé Dagon, de leur avoir livré le fléau de la nation. Les princes et les grands seigneurs du pays se rendirent à Gaza ; on s’assembla dans le temple ; la multitude des victimes qu’on immola fut innombrable. Les sacrifices étant achevés, on se mit à faire des festins de tous les côtés du temple, qui retentit des louanges de Dagon. Il ne manquait qu’une chose à la fête pour la terminer à la satisfaction générale : c’était Samson, chargé de fers, et livré aux insultes de l’assemblée. On le fit venir.

Un enfant conduisait le pauvre aveugle par ses chaînes, et il le plaça entre deux colonnes, au milieu de l’édifice. Là, on le fit servir de passe-temps à la multitude. Samson, dont les cheveux avaient commencé de croître, sentit ses forces revenir ; il ne parut s’offenser de rien le jeu qui plaisait aux spectateurs dura longtemps ; il en attira même de nouveaux qui se placèrent dans les vestibules et jusque sur les toits, pour avoir leur part de la barbare comédie qu’on représentait. Le nombre de ces nouveaux venus, sans y comprendre les princes et les seigneurs, et ceux des citoyens qui avaient assisté aux festins dans le temple de l’idole, montait à environ trois mille personnes, hommes et femmes.

L’occasion était belle pour délivrer Israël des rois, ses persécuteurs, et pour faire un coup d’un si grand éclat, que toute la Palestine en fût effrayée. Le Seigneur en inspira le dessein à Samson, après lui en avoir rendu le pouvoir ; et quoiqu’il dût lui en coûter la vie, le héros généreux ne balança pas à l’exécuter. Le toit du temple était soutenu par deux colonnes principales. Samson, qui connaissait la structure de l’édifice, dit au petit garçon qui lui servait de guide : Laissez-moi, que je touche les deux grosses colonnes qui soutiennent le temple, afin de m’y appuyer et de me reposer un peu. En cet état, il invoqua le Seigneur son Dieu : Souvenez-vous de moi, ô mon Dieu ! lui dit-il ; rendez-moi ma force, afin que je venge d’un seul coup les deux plaies qu’ils m’ont faites en m’arrachant les deux yeux : il est temps qu’en vengeant Votre gloire je punisse leur cruauté. Saisissant alors les deux colonnes : Mourons, dit-il, mais mourons avec les Philistins. A l’instant il ébranle avec vigueur les deux colonnes ; le temple s’écroule, et tombant avec un horrible fracas, il écrase tous les princes des Philistins et toute la multitude qui s’y était rassemblée. Samson périt sous les ruines ; mais, en mourant, il fit périr avec lui plus d’ennemis de Dieu, qu’il n’en avait mis à mort durant toute sa vie. Sa mort acheva le grand ouvrage de l’affranchissement d’Israël, qu’il avait si heureusement commencé durant sa vie, et ce fut proprement le jour où il ensevelit avec lui les tyrans de son peuple, qu’il mérita les beaux noms de Sauveur de ses frères, et de Vengeur de leur liberté. Aussi, Samson a toujours été regardé comme une figure du Messie.

- En effet, Samson naît d’une manière miraculeuse. Notre-Seigneur naît aussi d’une manière miraculeuse.

- Samson passe vingt ans avec son père et sa mère sans se faire connaître pour le Sauveur de son peuple. Notre- Seigneur passe trente ans avec Marie, Sa mère, et Joseph, Son père nourricier, sans se faire connaître pour le Sauveur des hommes.

- Samson prend une épouse chez les Philistins. Notre-Seigneur choisit l’Église, Son épouse, parmi les nations païennes.

- Samson tue un lion qui venait pour le dévorer. Notre-Seigneur terrasse le monde païen qui, comme un lion, chercha pendant trois siècles à dévorer l’Église naissante.

- Samson trouve un rayon de miel dans la gueule du lion. Notre-Seigneur trouve, dans les Païens, autrefois ennemis des Chrétiens, des hommes d’une douceur et d’une charité toute céleste.

- Samson tue mille Philistins avec la mâchoire d’un âne. Notre-Seigneur terrasse le monde avec le moyen le plus faible en apparence : Sa Croix.

- Samson est enfermé par ses ennemis dans la ville de Gaza. Notre-Seigneur est enfermé par Ses ennemis dans le tombeau.

- Samson s’éveille au milieu de la nuit, emporte les portes et les serrures, et, malgré les gardes, sort vainqueur de la ville où il était prisonnier. Notre-Seigneur, après être descendu aux limbes où il brise les portes de l’Enfer et de la mort, sort plein de vie du tombeau, malgré les gardes.

- Samson, en mourant, fait tomber le temple de Dagon. Notre-Seigneur, en mourant, renverse le temple du démon, c’est-à-dire l’idolâtrie.

- Samson, en mourant, fait plus de mal aux Philistins qu’il ne leur en avait fait pendant toute sa vie. Notre-Seigneur, en mourant, fait plus de mal au démon, et S’attire plus de Disciples qu’il n’avait fait pendant toute Sa vie.

Cette figure ajoute trois nouveaux traits au tableau du Messie. Elle nous révèle

1° que le Messie naîtra d’une manière miraculeuse ;

2° qu’Il choisira l’Église, Son épouse, parmi les Gentils ;

3° que par Sa mort Il remportera, sur le démon, une victoire complète qui couronnera toutes Ses œuvres.

CHAPITRE XIV

HÉLI, JUGE D’ISRAËL. - SAMUEL LUI SUCCÈDE. - ELECTION DES ROIS. - SAÜL, PREMIER ROI D’ISRAËL. - IL EST REJETÉ DE DIEU. - DAVID, JEUNE BERGER, CHOISI À SA PLACE. - IL CALME LES FUREURS DE SAÜL. - DAVID COMBAT GOLIATH. - MORT DE SAÜL. - DAVID PREND LA FORTERESSE DE SION. - TRANSPORT DE LARCHE. - OZA FRAPPÉ DE MORT. - DAVID DANSE DEVANT LARCHE. - SEPTIÈME PROMESSE DU MESSIE FAITE À DAVID.

Après la mort de Samson, ce fut le Grand-prêtre Héli qui jugea Israël. C’était un homme irréprochable dans ses mœurs ; mais il attira sur lui, sur sa famille et sur tout le peuple, les plus terribles effets de la vengeance du Seigneur, par sa négligence à réprimer les désordres de ses deux enfants, Ophni et Phinées. Dans un combat contre les Philistins, les Israélites sont vaincus ; trente mille demeurent sur la place ; l’arche sainte est prise par les ennemis ; les deux fils d’Héli périssent et leur infortuné père, en apprenant ces tristes nouvelles, tombe du haut de son siége se fend la tête et meurt.

Samuel fut appelé de Dieu pour succéder à Héli. Il remporta sur les Philistins une grande victoire, qui les abattit tout à fait. Ce grand homme rendit au culte divin sa première pureté, en exterminant du milieu d’Israël toutes les divinités muettes des nations. En ce temps-là, eut lieu dans le gouvernement des Hébreux, un changement qui nous offre une nouvelle preuve de l’ingratitude de ce peuple inconstant. Comme nous avons dit, les Juges n’étaient que des magistrats d’une république, dont le Seigneur était le monarque : mais Samuel étant devenu vieux, les Israélites se dégoûtèrent de cette administration, et voulurent, à l’exemple des peuples voisins, avoir des rois pour les gouverner.

Le premier fut Saül ; deux ans après qu’il fut monté sur le trône, il osa désobéir à Dieu, et méprisa les lois de la Religion ; il fut réprouvé, et sa couronne placée sur une tète plus digne. Du vivant même de Saül, David, jeune berger de la tribu de Juda, fut élu secrètement à sa place par Samuel, et sacré roi à l’âge de seize ans, par l’effusion d’une huile sainte. Voici comment la chose se passa.

Un jour, le Seigneur fit entendre sa voix à Samuel. Prenez, lui dit-il, votre vase d’huile, et allez à Bethléem, chez Jessé: c’est un de ses fils que je destine à la couronne. Samuel se rend à Bethléem, et invite Jessé et sa famille à manger avec lui. Faites venir vos fils devant moi, dit Samuel à Jessé. Jessé lui en présenta sept. N’en avez-vous plus d’autre ? lui dit Samuel. Il m’en reste un, reprit le père, mais c’est un enfant de quinze à seize ans, que j’occupe encore à garder les troupeaux. Faites-le venir, dit le Prophète, nous ne nous mettrons point à table que je ne l’aie vu le petit David arriva.

C’était un enfant bien fait, d’un teint vif et d’une figure aimable. A peine eut-il paru, que le Seigneur dit à Samuel : Voilà le roi d’Israël, consacrez-le sans différer. A l’instant, Samuel versa sur la tête de David le vase d’huile qu’il avait apporté. A dater de ce jour, l’esprit du Seigneur se reposa sur David, et abandonna le malheureux Saül. En même temps, ce prince fut saisi d’un esprit malin qui par la permission de Dieu, l’agitait violemment. La consécration de David demeura secrète dans tout le royaume. Lui-même, assuré d’une couronne qu’il ne devait porter qu’à trente ans, l’attendit quatorze ans entiers de la main de Dieu, sans que jamais il donnât un juste sujet de le soupçonner d’y prétendre.

Cependant les officiers de Saül voyant leur maître cruellement tourmenté par le malin esprit, lui conseillèrent d’employer, contre la violence du mal, le son des instruments. Saül fit chercher dans tout le royaume le plus habile joueur de harpe. On lui rapporta qu’un des fils de Jessé savait parfaitement jouer de cet instrument. On ajouta qu’il se nommait David, Saül ordonna de le faire venir à l’instant. David arrive à la cour. Dès la première vue, Saül conçoit pour lui une vive tendresse et le fait son écuyer. Toutes les fois que le mauvais esprit s’emparait de Saül, David prenait sa harpe et en tirait des sons si doux, que le malade s’en trouvait beaucoup mieux.

Peu de mois après, les Philistins déclarèrent la guerre aux Israélites. Les deux armées furent bientôt en présence, et campèrent sur deux montagnes séparées par une vallée profonde ; mais on fut longtemps à se regarder, à se mesurer, à se menacer, lorsque tout à coup on vit paraître un spectacle qui attira toute l’attention des deux armées.

Un homme du parti des Philistins s’avança sur le bord de la montagne, et fit signe aux Hébreux qu’il voulait leur parler: il se nommait Goliath. C’était un géant d’une taille monstrueuse, fort à proportion de sa grandeur, et d’une mine à jeter l’effroi dans toute une armée. Il avait en tête un casque d’airain, il marchait revêtu d’une cuirasse d’airain. Ses jambes étaient couvertes de bottes d’airain, et il avait sur les épaules un bouclier aussi d’airain. La lance qu’il portait à la main était d’une pesanteur presque incroyable : le fer seul pesait environ trois cents livres. En cet équipage, le géant, précédé de son écuyer, vint se présenter à la vue des troupes d’Israël rangées en bataille sur la montagne opposée, et leur proposa un défi : Choisissez parmi vous un champion, leur dit-il, qui vienne combattre contre moi ; si je suis vaincu, les Philistins seront les esclaves des Israélites ; mais si j’ai l’avantage, les Israélites seront les esclaves des Philistins : toute l’armée de Saül fut saisie de frayeur. Les insultes de Goliath durèrent quarante jours, pendant lesquels, matin et soir, le monstrueux géant ne manquait pas de recommencer insolemment son défi.

David, qui était retourné à la garde des troupeaux de son père, n’était pas à l’armée. Il y arriva pendant que Goliath faisait ses insultes : il en fut indigné. Que donnera-t-on à celui qui tuera ce Philistin ? demanda le jeune berger. On lui dit que Saül avait promis une récompense magnifique. Plein de confiance au Seigneur, David se présenta devant Saül et lui dit : Je suis prêt à aller combattre ce Philistin. Vous n’y pensez pas, reprit Saül, vous ne tiendrez pas devant ce monstre : vous n’êtes encore qu’un enfant élevé à conduire des troupeaux, et Goliath est un géant qui, depuis sa jeunesse, n’a point fait d’autre métier que celui des armes. David insista en disant : Je ne compte ni sur mes forces ni sur mon courage, mais sur la protection du Seigneur.

Tant de courage et de religion dans un enfant persuadèrent Saül : Allez, mon fils, dit-il à David,et que le Seigneur soit avec vous. A l’instant il mit son propre casque sur la tête de David ; il le revêtit de sa cuirasse, il lui ceignit son épée. David se mit à faire quelques pas pour essayer s’il ne serait point embarrassé dans ses armes. Je ne puis pas marcher ainsi vêtu de fer, dit-il à Saül, je n’y suis pas accoutumé. A ces mots, il quitte cette armure, prend son bâton de berger, choisit dans le lit du torrent cinq cailloux des plus polis, les met dans sa panetière, saisit sa fronde, prend congé du roi, et marche à la rencontre du Philistin.

Goliath le vit s’avancer : mais quand il eut reconnu que c’était un jeune homme, un enfant d’un teint délicat, et qui n’avait rien de remarquable que la beauté de son visage, il crut qu’on l’insultait. Piqué de se voir en tête un adversaire si peu digne de lui, il lui cria de sa voix de tonnerre : Suis-je un chien pour que tu viennes m’attaquer avec un bâton ? Approche donc, et je vais donner ton corps en proie aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la terre.

Je viens au nom du Seigneur des armées, lui répondit David, au nom du Dieu des bataillons d’Israël, auxquels tu n’as pas craint d’insulter ; c’est lui qui va te livrer entre mes mains, afin que toute la terre sache qu’il y a un Dieu en Israël. David parlait encore que déjà le géant s’avançait pour le combattre ; de son côté, David marche à sa rencontre. Les deux armées attentives attendaient en silence le succès de ce fameux combat.

Sans perdre un instant, David met la main dans sa panetière, en tire une pierre, la place dans sa fronde, la lance et frappe son ennemi au milieu du front. Le coup fut si vigoureusement porté, que la pierre s’enfonça fort avant dans la tète de Goliath : le colosse tombe sans mouvement, étendu sur la place. David court, se jette sur lui, lui arrache son épée et lui coupe la tète.

A cette vue, les Philistins prirent la fuite : les Israélites les poursuivirent avec de grands cris et en firent un horrible carnage. David, au retour du combat, fut présenté à Saül. Il portait à la main la tète de Goliath, comme un trophée de sa victoire. Saül, accompagné de David et de toute l’armée, rentra dans l’intérieur de son royaume. Par toutes les villes où l’on passait, les femmes venaient au-devant du vainqueur, et dansant au son des instruments, elles disaient : Saül a défait mille Philistins, mais David en a tué dix mille. Cet éloge excita la jalousie de Saül qui essaya de donner la mort à David ; mais David échappa par la fuite aux coups de ce prince. Quelques années après, Saül périt dans une bataille, et David fut reconnu pour roi, d’abord par la tribu de Juda, et ensuite par les onze autres tribus d’Israël. Il commença son nouveau règne par une expédition bien glorieuse.

Jérusalem, la plus belle, la plus grande et la plus forte ville de la Terre promise, était depuis longtemps au pouvoir des enfants d’Israël : ils en avaient exterminé les habitants, mais une partie s’était retirée dans la ville haute, située sur la montagne de Sion dont il est si souvent parlé dans l’Écriture. Là, ils occupaient une citadelle si forte, qu’on la regardait comme imprenable. Depuis près de quatre cents ans, les Hébreux avaient inutilement tenté de s’en emparer. David vint y mettre le siége et somma les habitants de se rendre. Ils lui répondirent par des railleries : Non, David, vous n’entrerez point dans la forteresse de Sion ; nous redoutons si peu vos efforts que nous ne vous opposerons que les aveugles et les boiteux. David ne s’étonna point de cette insolente réponse. II fit publier dans toute l’armée que celui qui, le premier, monterait sur la muraille de Sion et qui tuerait ces aveugles et ces boiteux qu’on lui opposait, recevrait de lui pour récompense le titre de général de ses armées. Joab, neveu de David, fut le héros qui mérita cet honneur.

La forteresse fut emportée d’assaut, et David en fit son palais. Ainsi, Jérusalem devint la capitale du royaume, la demeure des rois, et bientôt après le siége de la Religion, par le transport qui s’y fit de l’arche d’alliance.

David, qui avait encore plus de religion qu’il n’avait de courage, forma le dessein de placer l’arche du Seigneur dans la citadelle dont il venait de s’emparer. La proposition qu’il en fit au peuple fut reçue avec applaudissement. Il fit tendre dans son palais un magnifique pavillon pour la recevoir. Dans toute l’étendue de la Palestine, les peuples furent invités à se rendre à Jérusalem pour la cérémonie. Les tribus d’Israël députèrent trente mille hommes choisis. David se mit à leur tête, suivi de la tribu de Juda presque tout entière. On monta sur la colline où était la maison d’Abinadab à qui on avait confié le soin de l’arche. On amena sur la colline un chariot neuf attelé de bœufs qui n’avaient pas encore servi, on y plaça l’arche sainte.

Un concours infini de peuple accompagna la marche. Le roi lui-même, environné de musiciens et de joueurs de toute sorte d’instruments, précédait immédiatement et faisait chanter les beaux cantiques qu’il avait composés. On arriva ainsi jusqu’auprès de Jérusalem, avec des transports de joie et des sentiments de dévotion qu’on ne peut bien exprimer. Mais cette joie fut bientôt troublée par un accident. Les bœufs se mirent à s’agiter avec violence. L’arche pencha et parut en danger de tomber : un Lévite nommé Oza y porta la main pour la soutenir. La loi défendait, sous peine de mort, aux simples Lévites de toucher à l’arche du Seigneur. Dieu, pour inspirer au peuple assemblé le vif sentiment de respect que mérite sa présence, frappa de mort le téméraire.

Saisi de crainte à la vue de ce châtiment, le roi n’osa, selon sa première pensée, recevoir l’arche dans son palais. Il se détermina à la déposer chez un homme vertueux qui s’appelait Obédédom. Elle y demeura pendant trois mois. Ce précieux dépôt fut pour l’heureux Israélite une source de bénédictions. Alors David, rassuré par les faveurs, qui accompagnaient l’arche, reprit la résolution de la transporter dans son palais. Mais il eut soin qu’on ne négligeât aucune des précautions que demandait la sainteté du dépôt.

Au jour indiqué, le roi se rendit chez Obédédom avec les anciens d’Israël et les officiers de l’armée. Les Prêtres prirent l’arche sur leurs épaules, et lorsqu’on avait fait six pas, on immolait une victime. Le roi avait quitté ses ornements royaux. Il était revêtu comme les Lévites, d’une robe de fin lin. A la tête du cortége et tenant sa harpe à la main, accompagné de sept chœurs de musique, il animait par ses chants la joie publique. Toutes les voix et tous les instruments lui répondaient. Il dansait lui-même devant l’arche en signe d’allégresse. Lorsqu’on l’eut placée dans le lieu qui avait été préparé, le roi termina la fête par de somptueux sacrifices et par des largesses qu’il fit au peuple.

Ces vives démonstrations de piété de la part de David ne furent pas du goût de Michol, son épouse. Pendant le cours de la cérémonie, cette princesse s’était tenue à la fenêtre de son appartement, d’où elle voyait tout l’ordre de la marche. Elle crut la dignité royale avilie par les chants, la musique, les danses du roi son époux, et surtout par le dépouillement des habits royaux dont David n’avait pas cru devoir étaler le luxe dans une assemblée de religion.

Elle lui dit en raillant : Le roi d’Israël s’est fait aujourd’hui beaucoup d’honneur en dansant comme les bouffons en présence de ses sujets. David lui répondit : Oui, j’ai dansé devant le Seigneur qui m’a choisi pour être le chef de Son peuple: je m’abaisserai encore davantage, et je serai méprisable à mes propres yeux, pour honorer Celui qui est le Maître souverain des rois et des sujets. Ainsi parla ce grand prince qui savait mieux qu’aucun roi de la terre, allier ensemble l’humilité d’un saint et la majesté d’un monarque. Pour s’être moquée de lui, Michol fut privée d’enfants le reste de ses jours.

Tant d’honneurs rendus à l’arche d’alliance ne suffisaient point encore à la religion du pieux monarque. J’ai un palais superbe, disait-il, j’habite sous des lambris de cèdre, et l’arche du Seigneur n’est couverte que de peaux. Il forma donc le projet de bâtir un temple digne de la majesté du Dieu d’Israël.

Un jour qu’il était tout occupé de ce dessein, le Seigneur se fit entendre à lui par la bouche du prophète Nathan. Ce fut le moment que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob choisit pour renouveler la promesse du Messie. Vous savez, dit-Il à David, que depuis le jour où J’ai tiré les enfants d’Israël de leur captivité d’Égypte jusqu’à celui où Je vous parle, J’ai été voyageur comme Mon peuple. Je l’ai suivi partout et Je n’ai point eu d’autre demeure qu’un tabernacle et une tente. Cependant, ce ne sera pas vous qui Me bâtirez un temple : cet honneur est réservé à votre fils. Je mettrai sur votre trône un fils qui sortira de vous. J’établirai son trône pour toujours : Je serai son père et il sera Mon fils : votre maison subsistera à jamais, et votre trône sera éternel.

Quel est ce fils que le Seigneur promet avec des expressions si magnifiques : Est-ce Salomon ? Non, puisque Salomon n’est pas fils de Dieu et fils de David en même temps, et que l’éternité ne peut convenir à un pur homme et à un règne temporel. Quel est donc ce fils de David que le Seigneur promet ici ? C’est évidemment le Messie Notre-Seigneur. En effet, Notre-Seigneur seul est fils de Dieu et fils de David tout ensemble : Notre-Seigneur seul est éternel ; seul Il a affermi pour toujours le trône de David, puisque c’est en qualité d’Homme-Dieu, de Fils de Dieu et de Fils de David, qu’Il règne et qu’Il régnera toujours au Ciel et sur la terre.

Cette promesse nous aide beaucoup à découvrir le Messie : la première promesse faite à Adam nous annonçait un Rédempteur, sans nous dire ni le temps, ni le lieu de Sa naissance, ni le peuple d’où Il sortirait ; la seconde faite à Abraham, nous dit qu’Il naîtra de la race d’Abraham ; la troisième, faite à Isaac, nous dit qu’Il naîtra de lui ; la quatrième nous dit qu’Il naîtra, non pas d’Esaü, mais de Jacob ; la cinquième promesse, faite par Jacob mourant, nous avertit qu’Il sortira de la tribu de Juda ; enfin, la dernière promesse nous dit qu’Il sera de la famille de David. Désormais, toutes les nations du monde, toutes les tribus d’Israël et même toutes les familles de la tribu de Juda, excepté celle de David, sont mises de côté ; nous n’avons plus à chercher le Sauveur du genre humain que dans la famille de David. C’est ainsi que de degrés en degrés nous arriverons à mettre pour ainsi dire, le doigt sur l’enfant de Bethléem.

CHAPITRE XV

DAVID PÈCHE. - NATHAN ENVOYÉ VERS LUI. - RÉVOLTE D’ABSALON. - DAVID QUITTE JÉRUSALEM. - DÉFAITE ET MORT D’ABSALON. - NOUVELLE FAUTE DE DAVID. - SA MORT. - DAVID, SEIZIÈME FIGURE DU MESSIE.

Au milieu de la gloire que David s’était acquise par ses exploits et ses vertus, ce prince si sage et si pieux s’oublia pendant quelque temps et montra par son exemple combien l’homme doit craindre sa propre faiblesse et se précautionner contre les dangers auxquels elle l’expose ; David commit deux crimes énormes. Il resta dans l’inimitié de son Dieu pendant une année, tant sont profondes les ténèbres que le péché jette dans les âmes même les plus saintes. Mais lorsqu’il vivait dans cet oubli de Dieu et de ses devoirs, le Seigneur eut pitié de lui et lui envoya le Prophète Nathan pour lui ouvrir les yeux et le faire rentrer en lui-même.

Le Prophète s’acquitta courageusement de sa commission. En punition de votre double crime, lui dit-il, l’épée ne sortira point de votre maison : c’est de votre famille que le Seigneur tirera les ministres de Sa vengeance ; elle va devenir un théâtre de malheurs.

David, frappé des reproches du Prophète, rentra en lui-même et reconnut sa faute. Oubliant qu’il était roi pour se souvenir seulement qu’il était pécheur, il se condamna lui-même sans excuse. J’ai péché contre le Seigneur, dit-il dans les sentiments d’une douleur amère et profonde. Il accepta avec une humble soumission tous les maux que Nathan lui prédit devoir arriver sur sa famille. Le Seigneur, qui ne rejette jamais un cœur contrit et humilié, lui fit dire par la bouche du même Prophète, qu’Il lui rendait Son amitié ; mais dans l’intérêt de Sa gloire et dans celui même de David pénitent, Il lui fit expier les crimes qu’Il lui avait pardonnés.

Absalon, l’un des fils de David, se révolta contre lui. Il avait gagné l’affection de la multitude en se rendant populaire ; tous les matins il se trouvait à la porte du palais, et dès que quelqu’un se présentait pour terminer quelque affaire devant David, Absalon l’abordait et lui faisait mille caresses. Racontez–moi, disait-il, ce qui vous amène à la cour. Quand on avait satisfait à sa curiosité : en vérité, ajoutait-il, rien n’est plus juste et plus raisonnable que ce que vous demandez ; mais le moyen que vous ayez justice ! le roi n’a établi personne pour écouter les requêtes de ses sujets ! Si j’avais quelque autorité en Israël pour juger les sujets du roi, ils auraient un accès facile, j’écouterais tout le monde, j’y sacrifierais mon repos et je rendrais des jugements équitables. Si quelqu’un lui venait faire la cour, il lui tendait la main, il l’embrassait, il s’entretenait familièrement avec tout le monde et on ne sortait d’auprès de lui que charmé de son air affable, officieux et caressant.

Par ces discours et ces manières séduisantes, Absalon se fit un grand nombre de partisans. Lorsqu’il crut le moment favorable, il s’éloigna de Jérusalem sous prétexte d’aller accomplir un vœu : ses partisans l’accompagnèrent et il se fit déclarer roi. A cette nouvelle, une foule de peuple vint se joindre à lui et il marcha aussitôt sur Jérusalem.

Pour éviter de plus grands maux, David résolut de prendre la fuite. Accompagné de ses plus braves soldats, il quitta sa capitale : il avait alors plus de soixante ans. Il passa le torrent de Cédron et monta la montagne des Oliviers, la tête voilée et les yeux baignés de larmes. Cependant Absalon entra en triomphe dans Jérusalem : tout plia devant lui. David, de son côté, s’éloignait de plus en plus. Dans ce triste voyage, il but jusqu’à la lie Ie calice des humiliations. Un descendant de Saül, nommé Semeï, voyant ce prince dans l’état où le Seigneur l’avait réduit,voulut se donner le lâche plaisir de lui insulter à son aise ; il monta sur une colline, et suivant David pas à pas, il n’était point d’injures qu’il ne vomit contre lui; il avait même l’insolence de lancer des pierres contre ce prince et contre sa troupe. Un des officiers de David lui demanda la permission d’aller châtier cet insolent ; le saint roi se contenta de cette réponse : Permettez à cet homme de maudire un coupable que Dieu punit, c’est le Seigneur qui Se sert contre moi de la malice de Semeï, et qui sommes- nous pour demander compte au souverain Maître de Sa conduite ?

Cependant, le séjour d’Absalon dans Jérusalem donna à David le temps de se reconnaître et de grossir son armée. Les rebelles se mirent en mouvement et vinrent camper assez près des troupes royales. On se disposa au combat de part et d’autre. David voulait commander en personne, mais on lui représenta qu’il était nécessaire de mettre sa vie en sûreté. Une nouvelle qui parvint au camp de David en ce moment, servit à animer l’espérance du succès. Achitophel, qui avait été l’âme de la conspiration, le conseiller d’Absalon, et qui avait livré au fils la couronne du père, outré de dépit de se voir méprisé, s’était pendu dans sa propre maison.

Avant de les envoyer au combat, David appela ses trois généraux et leur dit en présence de toute l’armée : Sur toutes choses, conservez mon fils Absalon. On en vint aux mains, l’armée des rebelles fut mise en déroute. Absalon lui-même, entraîné par les fuyards, se sauva dans la forêt voisine ; il y fut rencontré par des soldats de l’armée de David, qui, se souvenant des ordres du roi, le laissèrent échapper. Il était monté sur une mule d’une extrême vitesse ; mais comme il courait à toute bride, l’animal passa sous un grand chêne fort épais, le cavalier se trouva pris par la tête, soit que le cou se fût enfermé entre deux branches, soit que sa chevelure extrêmement forte se fût entortillée de manière à l’attacher aux branches de l’arbre. La mule passa et le laissa suspendu entre le Ciel et la terre.

Dans cet état, il fut aperçu par un soldat de l’année de David qui courut vite à Joab : J’ai vu, dit-il à ce général, le fils du roi suspendu à un chêne dans la forêt. Tu l’as vu, reprit Joab, et tu ne lui a pas passé ton épée au travers du corps ; je t’aurais donné dix sicles d’argent et un baudrier. Vous m’en donneriez mille, répondit le soldat, que je ne porterais pas la main sur le fils du roi ; nous étions tous présents lorsqu’il vous donnait ordre de lui conserver sur toutes choses son fils Absalon. Puisque tu ne le veux pas, reprit Joab, je le ferai, moi. A ces mots il prit trois dards et courut vers l’endroit qu’on lui avait indiqué. Il y trouva le misérable Absalon, lui perça le cœur de trois coups, et comme il palpitait encore, toujours suspendu au même chêne, dix jeunes écuyers ou aides de camp de Joab, coururent au prince et l’achevèrent à grands coups d’épée : terrible mais juste châtiment d’un fils révolté contre son père.

Ce général dépêcha aussitôt un courrier pour porter à David la nouvelle de sa victoire. En arrivant, le courrier se jeta aux genoux du roi et lui dit : Béni soit le Seigneur Dieu de David qui a confondu tous les rebelles. Mais mon fils Absalon, reprit le roi, mon fils, est-il en vie ? Tandis que le premier envoyé cherchait une réponse, arrive un second courrier qui confirme à David la nouvelle de la victoire. Mais vous ne me parlez point d’Absalon, dit le roi, ne lui est-il point arrivé de mal ? Puissent tous les ennemis du roi, mon seigneur, répondit le courrier, être traités comme ce fils rebelle. David comprit tout ce que signifiaient ces paroles. Insensible à la victoire et tout occupé de la mort de son fils, il n’en demanda ni les circonstances ni les auteurs, il alla s’enfermer seul dans un appartement. Mon fils Absalon, s’écria-t-il, Absalon mon fils, que ne puis-je mourir pour toi ! Il ne sortait point d’autre parole de sa bouche que le nom de son fils ; tout hors de lui- même et la tète voilée, il recommençait toujours à dire ; Absalon mon fils, mon fils Absalon. O mon âme ! ces touchantes paroles de David doivent te rappeler les gémissements bien plus tendres de ton Sauveur, lorsque tu as eu le malheur de perdre la vie de la grâce par le péché. Pourrais-tu consentir encore à contrister le cœur de ce bon Père ?

Joab, offensé que le roi prit si peu de part au succès de ses armes, se présenta devant David et osa lui reprocher qu’il aimait ceux qui le haïssaient, tandis qu’il haïssait ceux qui l’aimaient. Il l’obligea à se montrer en public pour recevoir les félicitations de son peuple, sur la victoire qu’on venait de remporter. David était clément ; mais la clémence a des bornes. Il pardonna à ceux qui avaient pris le parti de son fils. Quant à Joab, qui avait si insolemment violé ses ordres, il donna en mourant à Salomon l’ordre de le faire périr, ce qui fut exécuté.

David, replacé sur le trône, mit l’ordre partout où la révolte l’avait troublé. La paix qu’il commençait à goûter, le fit tomber dans une nouvelle faute moins grave sans doute que celles dont Dieu l’avait si sévèrement puni, mais telle néanmoins qu’elle attira un grand fléau sur son peuple. Exemple mémorable qui nous montre que l’homme, quelque juste ou quelque pénitent qu’il soit, est toujours homme, toujours exposé à des tentations et à des chutes. David voulut par un mouvement de vanité faire le dénombrement de tout son peuple. On lui représenta que ce dénombrement fastueux offenserait le Seigneur et ne manquerait pas d’attirer sur Israël de nouveaux châtiments. La vanité des grands n’écoute guère de conseils. David voulut être obéi, et le dénombrement fut fait. Sa vanité à peine satisfaite, il reconnut sa faute. Le Seigneur la lui pardonna, mais à des conditions qu’Il lui fit proposer par un de Ses Prophètes.

Prince, lui dit le Prophète, voici ce que dit le Seigneur : vous n’échapperez pas au châtiment que vous méritez ; mais de trois fléaux que je vous présente, choisissez celui que vous voudrez. Ou votre royaume sera affligé d’une famine de trois ans, ou pendant trois mois vous fuirez devant vos ennemis, ou la peste règnera durant trois jours en Israël.

Je suis cruellement embarrassé, répondit David, mais puisque c’est une nécessité, choisissons le fléau où la malice des hommes aura le moins de part ; car il fait meilleur tomber entre les mains de Dieu que dans celles des hommes : et David choisit la peste. A l’instant ce terrible fléau se répandit sur tout le royaume. Avant la fin du troisième jour, soixante- dix mille hommes avaient déjà péri. David, pénétré de douleur, se prosterna la face contre terre, en disant : Seigneur, c’est moi qui ai péché, c’est moi qui ai fait le mal. Quel mal ont fait ces innocentes brebis ? Portez Vos coups sur moi et sur la maison de mon père ; mais je Vous en conjure, épargnez Votre peuple.

La prière de David était sincère : Dieu ne put y résister. Il ordonna à Son Ange de remettre son épée dans le fourreau. C’est ainsi que pour la faute d’un seul homme tout un peuple est puni, tant il est vrai, comme nous l’avons déjà dit, que si les justes sont tout-puissants pour attirer sur leurs frères les bénédictions du Ciel, les méchants ne le sont pas moins pour provoquer des malédictions et des châtiments.

David approchait de sa soixante-dixième année. Ses grandes fatigues l’avaient extrêmement affaibli ; il comprit que sa fin approchait. Il fit donc venir Salomon, son fils et son successeur, et lui donna ses dernières instructions. Je vais mourir, mon fils, lui dit-il, prenez courage et conduisez-vous en prince généreux. Observez les commandements du Seigneur votre Dieu, afin d’attirer sur vous Ses bénédictions et d’affermir votre trône.

Après d’autres conseils relatifs au gouvernement David s’endormit de son dernier sommeil et reposa avec ses pères, plein de jours et de mérites, respecté et chéri de ses peuples qu’il avait gouvernés bien plus en père qu’en roi ; aimé de son Dieu qu’il avait eu le malheur d’offenser dans les plus beaux jours de sa vie, malgré une jeunesse passée dans le travail et l’innocence, mais avec qui il s’était réconcilié par la ferveur de sa pénitence et l’humilité de sa soumission. Roi selon le cœur de Dieu, il fut tout à la fois le père, le prophète et la figure du Messie.

- En effet, David naît à Bethléem. Notre-Seigneur naît à Bethléem.

- David est agréable à Dieu qui le choisit pour le roi et le libérateur de son peuple. Notre-Seigneur est l’objet des complaisances du Père qui Le choisit pour le roi et le libérateur des hommes.

- David est choisi pour calmer les fureurs de Saül dont le malin esprit s’était emparé, Notre-Seigneur est choisi pour chasser les démons et anéantir leur empire.

- David, armé seulement d’un bâton et d’une fronde, marche contre le géant Goliath qui, depuis quarante jours, insultait l’armée d’Israël, Notre-Seigneur, armé de Sa Croix, marche contre Satan qui depuis quarante siècles, insultait au genre humain.

- Goliath se moque de David, et méprise sa faiblesse. Le démon et le monde se moquent de la faiblesse apparente de Jésus-Christ, dont ils appellent la Croix une folie.

- Malgré l’inégalité des forces, David tue Goliath. Malgré l’apparente inégalité des forces, Notre-Seigneur terrasse le monde et le démon.

- David est persécuté par Saül à qui cependant il n’a fait que du bien. Notre-Seigneur est persécuté par les Juifs et par le monde à qui cependant Il n’a fait que du bien.

- David n’oppose à Saül que la douceur et la patience. Notre-Seigneur n’oppose que la douceur et la patience à ceux qui Le persécutent.

- David épargne deux fois Saül. Notre-Seigneur épargne continuellement Ses ennemis.

- Après plus de trente années de travaux et de persécutions, David est enfin reconnu roi par tous les enfants de Jacob. Après trente-trois ans d’humiliations, de travaux et de souffrances, Notre-Seigneur est enfin reconnu pour le Roi des rois ; après trois siècles l’univers l’adore, et à la fin des temps les Juifs eux-mêmes embrasseront Sa loi sainte.

- David pèche, et pour expier son crime, il est obligé de s’enfuir de Jérusalem. Notre-Seigneur est innocent, mais pour expier les crimes du monde qu’Il n’a pas commis, Il est conduit hors de Jérusalem.

- David passe en pleurant le torrent de Cédron. Notre-Seigneur, le cœur pénétré de douleur, passe le même torrent de Cédron.

- David monte nu-pieds la montagne des Oliviers. Notre-Seigneur monte aussi la montagne des Oliviers.

- David est accompagné d’un petit nombre de serviteurs fidèles. Notre-Seigneur est accompagné de Sa sainte mère, de saint Jean et de quelques personnes pieuses.

- David, dans son affliction, est insulté par Semeï. Notre-Seigneur, sur la Croix, est insulté par les Juifs.

- David défend de faire du mal à l’homme qui le maudit. Notre-Seigneur prie Son Père de pardonner à Ses bourreaux.

- Achitophel qui trahit David, se pend de désespoir parce qu’il est méprisé. Judas qui trahit Notre-Seigneur, se pend aussi de désespoir, parce qu’il est méprisé des prêtres de Jérusalem.

- David revient triomphant et reçoit l’hommage de ses sujets. Notre-Seigneur sort triomphant du tombeau et reçoit les hommages du monde entier.

Cette figure nous montre deux nouveaux caractères du Messie :

1° Il sera Roi, mais un roi plein de douceur ;

2° ce n’est qu’à force de travaux et de contradicti ons qu’Il parviendra à fonder Son empire.

CHAPITRE XVI

SALOMON, ROI. - SA PRIÈRE AU SEIGNEUR. - IL OBTIENT LA SAGESSE. - IL COMMENCE LA CONSTRUCTION DU TEMPLE. - DESCRIPTION DU TEMPLE. - SA DÉDICACE. - NUÉE MIRACULEUSE. - FEU DESCENDU DU CIEL. - REINE DE SABA. - CHUTE DE SALOMON. - SALOMON, DIX-SEPTIÈME FIGURE DU MESSIE.

Lorsque David fut mort, le premier soin de Salomon, son fils et son successeur, fut de lui faire rendre les derniers devoirs avec toute la magnificence due à un père qui lui laissait pour héritage un des plus beaux royaumes du monde. Il le fit enterrer dans la ville de Sion qui porta dès lors et qui porta toujours depuis le nom de ville de David. Instruit par les leçons et les exemples de son vertueux père, Salomon commença son règne par l’accomplissement fidèle de tous les devoirs d’un prince. La justice, la clémence envers ses sujets, la piété envers Dieu, une sage défiance de lui-même, firent concevoir les plus douces espérances. A l’exemple de David, il se faisait une gloire de rendre ses hommages au Seigneur de qui il tenait la couronne et la vie.

Un jour il se rendit à la montagne de Gabaon où l’on conservait encore la même tente que Moïse avait fait faire dans le désert pour couvrir l’Arche d’alliance. Salomon, accompagné de toute sa cour, fit offrir un sacrifice. Après la cérémonie, il se retira pour prendre un peu de repos. Le Seigneur, touché d’une piété si rare et si tendre dans un jeune roi, ne tarda pas à la récompenser. Cette nuit-là même, il lui apparut en songe et lui dit : Que voulez-vous de Moi, demandez et vous serez exaucé ? Eh ! Seigneur, répondit Salomon, Vous m’avez fait asseoir sur le trône de David mon père ; mais je ne suis qu’un enfant sans expérience, qui ne sais ni conduire ni gouverner un grand peuple ; je Vous demande un cœur docile, un sens droit, en un mot, la sagesse nécessaire au gouvernement.

Des vœux si purs ne pouvaient manquer d’être exaucés. Parce que vous M’avez demandé cela, lui dit le Seigneur, et non tous ces biens qui flattent l’ambition et la cupidité des rois, une longue vie, des richesses, la gloire, Je vous accorde ce que vous avez sollicité, c’est-à-dire une sagesse qu’aucun homme n’a eue avant vous, et que nul autre n’aura jamais après vous. A cette faveur J’ajouterai ce que vous ne m’avez pas demande, les richesses, l’abondance et la gloire.

A ces mots, Salomon s’éveilla. Animé d’une nouvelle ferveur, il se rendit à Jérusalem où il offrit de nombreux sacrifices, pour témoigner au Seigneur la vive reconnaissance dont il était pénétré. Peu après il épousa la fille du roi d’Égypte, et lui fit bâtir un magnifique palais.

Cependant l’abondance et la paix régnaient dans tout le royaume. Tandis que les peuples voisins ménageaient l’amitié du prince par leurs tributs, leurs présents et leurs ambassades, les Israélites, à couvert de leurs insultes, jouissaient d’une heureuse tranquillité. Chaque famille s’assemblait sans crainte à l’ombre de sa vigne ou de ses figuiers, pour en recueillir les fruits dans la joie, et pour y faire ensemble d’innocents festins. D’une extrémité du royaume à l’autre, on n’entendit jamais parler ni de troubles, ni de querelles, ni de stérilité ou d’indigence. Tels furent, les fruits de bénédiction dont le nouveau roi trouva les semences à son arrivée au trône. Il ne lui restait qu’à les cultiver dans la paix, à augmenter la magnificence d’un état qu’on lui laissait dans l’opulence, et surtout qu’à achever le grand ouvrage de l’édification du temple.

Il savait que c’était pour consommer cette grande entreprise, que le Seigneur lui avait mis la couronne sur la tête : il ne la perdit pas un moment de vue. Il s’adressa au roi de Tyr, nommé Hiram, ancien ami et allié de David. Vous savez, lui écrivit-il, que le roi mon père avait formé le dessein de bâtir un temple à la gloire de son Dieu, et que les guerres continuelles qu’il a eues à soutenir durant le cours de son règne, ne lui ont pas permis de l’exécuter. Je reprends le dessein de mon père : mais j’ai besoin de votre secours dans cette grande entreprise. J’ai besoin d’excellents ouvriers, ainsi que d’une grande quantité de bois de cèdre du mont Liban. Je compte sur vous pour m’en fournir. Je ne prétends pas au reste qu’il vous en coûte pour m’obliger. Ordonnez vous-même du prix ; j’en passerai par tout où vous voudrez. Hiram reçut la lettre avec un extrême plaisir, et s’empressa d’offrir à Salomon tous les cèdres et tous les ouvriers dont il pouvait avoir besoin. Sur-le-champ Salomon fit mettre la main à l’œuvre.

Il employa trente mille hommes à couper les arbres et à préparer la charpente. Il les envoyait tour à tour au mont Liban, c’est-à-dire dix mille hommes par mois. Quatre-vingt mille hommes furent commandés pour tailler les pierres ; soixante-dix mille pour porter les fardeaux et trois mille six cents pour conduire les travaux. Toutes les pierres étaient taillées et polies quand on les apportait : il n’y avait plus qu’à les poser. On n’entendit dans le temple ni le marteau ni la cognée pendant qu’on le bâtissait.

On jeta les fondements de ce magnifique édifice la quatrième année du règne de Salomon, quatre cent quatre-vingts ans après la sortie d’Égypte, mille ans avant la naissance de Notre-Seigneur. Le Temple fut construit sur le modèle du tabernacle que Moïse avait élevé dans le désert et dont le Seigneur lui-même avait donné le plan. Mais toutes les parties dont il était composé étaient beaucoup plus grandes et plus riches.

Le temple avait quatre parties ;

1° le parvis d’Israël. C’était une vaste cour envir onnée de galeries et de bâtiments qui servaient à loger les Prêtres et à renfermer les trésors du temple, les vases destinés au culte de Dieu. Tous les Israélites pouvaient entrer dans cette première enceinte.

2° Le parvis intérieur. C’était une cour moins grande que la première, mais également environnée de galeries et de bâtiments. L’entrée n’en était ordinairement permise qu’aux prêtres. Au milieu était l’autel des holocaustes, et un grand bassin d’airain où les Prêtres se purifiaient ayant de faire leurs fonctions. C’est là qu’on, faisait brûler la chair et la graisse des victimes.

3° Le Saint. Au-delà du parvis intérieur était la partie appelée le Saint ou le lieu saint. Au milieu de cette nouvelle enceinte était un autel d’or, nommé l’autel des parfums, sur lequel on faisait brûler, soir et matin, des parfums d’excellente odeur. Il y avait aussi dix chandeliers d’or à plusieurs branches, portant des lampes d’or que le Grand-Prêtre lui-même devait tenir sans cesse allumées. Enfin, là se trouvaient aussi dix tables d’or pour recevoir les pains de proposition. C’étaient douze pains sans levain qu’on renouvelait toutes les semaines. Il n’était permis qu’aux seuls Prêtres de manger ceux qu’on avait retirés.

4° Le Saint des Saints. Cette partie du temple, la plus sainte et la plus redoutable, renfermait l’arche d’alliance. Elle était toute revêtue en dedans et en dehors d’un or très pur. L’accès en était interdit à tout autre qu’au Grand-Prêtre, qui ne pouvait y entrer qu’une seule fois par an. Toutes ces immenses constructions, qui formaient comme une grande citadelle, portaient le nom de temple.

La construction de cet auguste édifice, une des merveilles du monde, dura sept ans. La dédicace s’en fit avec une magnificence inouïe. Recueillez-vous, en voici l’intéressante histoire. Tous les anciens d’Israël, tous les chefs des tribus et un peuple innombrable, se rendirent à Jérusalem au jour que le roi avait indiqué. On vint d’abord prendre l’Arche d’alliance dans le lieu où elle avait été mise en dépôt : elle était portée par les Prêtres. A leur tête était le Grand-Pontife Sadoc, précédé de cent cinquante autres Prêtres, enfants d’Aaron, qui, au son de leurs trompettes sacrées, ouvraient la marche et annonçaient le triomphe du Dieu d’Israël. Le roi suivait, accompagné des chefs de famille, de ses officiers et de toute sa cour, venait ensuite, mais dans le plus bel ordre, une multitude innombrable du peuple.

Cette marche triomphale était interrompue par des pauses réglées, durant lesquelles l’air retentissait du son des trompettes et de tous les instruments de musique auxquels répondaient des chœurs qui chantaient tous ensemble : Qu’il est grand, qu’il est adorable, mais surtout qu’il est aimable, qu’il est bon le Dieu d’Israël ! Sa miséricorde s’étend de siècle en siècle et se perpétue jusqu’à la consommation des temps ! Chaque fois que l’Arche s’arrêtait, ce qui arrivait régulièrement après un certain nombre de pas dont on était convenu, on immolait des victimes.

Enfin, arrivée à la porte du temple, où le son des trompettes, l’harmonie des instruments, le chant des Psaumes et l’immolation des victimes recommencèrent, l’Arche fut placée dans le Saint des Saints, et les Prêtres en sortirent. A l’instant parut un de ces prodiges par lesquels le Dieu d’Israël se plaisait à signaler Sa puissance, et à donner les marques de satisfaction qu’Il avait de Son peuple. Une nuée miraculeuse se répandit du fond du Saints des Saints, où elle s’était formée, sur toutes les autres parties du Temple, en sorte que les Prêtres ne pouvaient exercer les fonctions de leur ministère ; c’était le Seigneur qui remplissait de Sa gloire et consacrait par Sa présence Sa nouvelle demeure.

A cette vue, Salomon se jeta à genoux, bénit son peuple à l’exemple de Moïse et de David ; puis, s’adressant au Seigneur, il lui fit cette prière :

«Seigneur, Dieu d’Israël, il n’est point d’autre Dieu que Vous, ni dans le ciel, ni sur la terre. Est-il donc croyable que Vous daigniez habiter avec les hommes ? Si toute l’étendue des Cieux ne saurait Vous contenir, combien moins cette maison que j’ai bâtie pourra-t-elle recevoir une si grande majesté ? Aussi n’est-elle destinée qu’à être le lieu où Vous écouterez favorablement les prières de votre serviteur et celles de Votre peuple, Que Vos yeux soient ouverts, Seigneur, que Vos oreilles soient attentives aux très humbles supplications que nous Vous adressons en ce lieu. Exaucez-les du haut du Ciel où est Votre trône, et faites-nous miséricorde».

Le Seigneur ne tarda pas à déclarer combien cette prière Lui était agréable. On immolait de toutes parts des victimes qu’on étendait sur l’autel, lorsque tout à coup un feu sacré descendu du Ciel dévora en un instant les victimes et les holocaustes. C’était le témoignage le plus sensible qu’on put avoir que Dieu agréait toutes les actions de cette journée. Bientôt après il fut suivi d’un autre prodige qui mit le comble à la joie et à la reconnaissance d’Israël. La majesté du Seigneur, sous le symbole d’une nuée lumineuse, remplit une seconde fois les différentes parties du Temple. Frappés de ce double prodige, tous les enfants d’Israël se prosternèrent le visage contre terre, et se mirent à louer et à bénir le Dieu de leurs pères, en chantant des cantiques en l’honneur de Son infinie bonté et de Son éternelle miséricorde.

La solennité de la dédicace dura sept jours, auxquels on en ajouta sept autres, à cause de la fête des Tabernacles. Le quinzième jour, le peuple s’en retourna plein de joie et de ferveur.

La réputation de Salomon s’étendit bientôt dans tout l’Orient. Une princesse célèbre, enchantée des choses merveilleuses que la renommée annonçait à l’univers, voulut s’assurer de la vérité de tout ce qu’on racontait : c’était la reine de Saba. Elle se rendit à Jérusalem avec un cortége digne de la majesté royale dont elle était revêtue, et de la grandeur du roi qu’elle venait visiter. Salomon reçut la princesse avec une somptuosité dont elle fut d’abord éblouie. Mais elle cherchait surtout à s’assurer des qualités personnelles du roi d’Israël. Elle lui proposa les questions les plus difficiles. Le prince satisfit à tout avec une facilité prodigieuse. Tant de merveilles, tant de sagesse, frappèrent tellement l’esprit de la reine étrangère, qu’elle en demeura hors d’elle-même sans pouvoir proférer une seule parole.

Le comble de la gloire où Salomon se vit élevé par l’éclat d’une visite si flatteuse, parut être le terme de sa sagesse et l’écueil de son innocence. Encensé de toutes parts, sans guerre avec les anciens ennemis de son peuple, adoré de l’univers, respecté de ses sujets, sans occupation au-dedans, depuis qu’il avait fini ses royales entreprises, il s’approcha peu à peu du précipice où il périt enfin par la séduction du plaisir, dont une jeunesse chaste et vertueuse ne met pas toujours à couvert les dernières années d’une honteuse vieillesse. Salomon, ce roi des rois, ce sage par excellence, ce favori du Ciel, est vaincu par de honteuses passions. Après avoir bâti le premier temple au vrai Dieu, il en adore autant de faux que des femmes étrangères lui en font connaître. Chute étonnante, et qui glace de terreur et d’effroi !

Justement irrité des désordres de ce prince, le Seigneur lui envoya un Prophète qui lui dit de Sa part : Parce que vous n’avez point gardé la fidélité que vous Me deviez, Je diviserai votre royaume et J’en donnerai une partie à un de vos serviteurs ; ce ne sera pas néanmoins pendant votre vie, en considération de David ; mais ce sera sous le règne de votre Fils que J’exécuterai cette menace. Je ne lui ôterai pas le royaume entier, mais Je lui conserverai une tribu à cause de David, mon serviteur, et de Jérusalem que J’ai choisie pour y faire adorer Mon saint Nom ; Je la lui conserverai, afin qu’il reste toujours à Mon serviteur David une lampe qui luise devant lui, c’est-à-dire une étincelle de sa race.

Salomon mourut après un règne de quarante ans, dont les commencements sages et glorieux promettaient les plus heureuses suites. On ignore s’il s’est repenti de ses fautes avant sa mort. Quoi qu’il en soit, comme David son père, Salomon est une des grandes figures du Messie, mais du Messie glorieux et triomphant.

- En effet, Salomon, jouissant des victoires de David son père, monte sur le trône et règne en paix sur ses ennemis vaincus. Notre-Seigneur, jouissant de ses victoires et de ses travaux, monte au plus haut des Cieux sur le trône de son Père, et règne en paix sur Ses ennemis vaincus.

- Salomon prend pour épouse la fille d’un monarque étranger. Notre-Seigneur choisit l’Eglise, Son épouse, parmi les Gentils, étrangers au peuple juif et à la vraie Religion.

- Salomon, par cette alliance, incorpore à son peuple cette princesse étrangère, et la comble d’honneurs. Notre- Seigneur, par Son alliance avec l’Eglise, la purifie, en fait Son peuple, et la comble de grâces sur la terre, et de gloire dans le Ciel.

- Salomon bâtit un temple magnifique au vrai Dieu. Notre-Seigneur change le monde, qui n’était auparavant qu’un vaste temple d’idoles, en un temple du vrai Dieu.

- Les Juifs et les Tyriens s’unissent pour la construction du temple de Salomon. Les Juifs et les Gentils s’unissent pour fonder l’Eglise, temple du vrai Dieu.

- C’est Salomon qui invite les étrangers à prendre part avec son peuple à ce grand ouvrage. C’est Notre-Seigneur qui appelle les Gentils à composer, avec les Juifs, le grand édifice de l’Eglise.

- C’est Salomon qui communique aux ouvriers le plan de l’ouvrage. C’est Notre-Seigneur qui révèle aux Juifs et aux Gentils le plan de l’Eglise, le moyen de l’établir, ses combats, ses victoires et son triomphe dans le Ciel.

- Salomon emploie bien plus d’étrangers que de Juifs à la construction du temple. Notre-Seigneur emploie aussi bien plus de Gentils que de Juifs à la composition de l’Eglise.

- Salomon fait mettre dans les fondations du temple de grandes pierres d’un prix considérable. Notre-Seigneur ’est appelé lui-même la pierre angulaire, la pierre fondamentale de l’Eglise.

- Salomon fait tailler au loin toutes les pierres qui doivent entrer dans la construction du temple. Notre-Seigneur fait tailler toutes les pierres, c’est-à-dire purifier sur la terre tous les Fidèles qui doivent un jour entrer comme autant de pierres spirituelles dans la construction de l’Eglise céleste.

- Le ciseau et le marteau ôtaient aux pierres tout ce qu’elles avaient de brut et de superflu. C’est la mortification et la pénitence qui ôtent à nos âmes tout ce qu’elles ont de brut et de superflu, c’est-à-dire les affections déréglées.

- Au bruit de la sagesse de Salomon, la reine de Saba quitte son royaume. Au nom de Notre-Seigneur, les nations ont quitté l’empire du démon.

- La reine de Saba admire la sagesse de Salomon et le bonheur de ses peuples. Le monde aussi admire la sagesse de Notre-Seigneur et de Son Evangile ; il reconnaît le bonheur de ceux qui vivent en Chrétiens, quoiqu’il n’ait pas toujours le courage de les imiter.

- La reine de Saba fait de riches présents à Salomon. Les nations ont offert en présent, à Notre-Seigneur, leurs cœurs et leurs richesses.

Toutes les figures précédentes nous montrent le Rédempteur persécuté, souffrant, immolant un sacrifice, combattant contre des ennemis : celle-ci nous le représente triomphant, tranquille et glorieux. En sorte que toutes les figures réunies nous offrent la vie rcomplète du Rédempteur : vie de travail sur la terre, vie de gloire et de bonheur dans le Ciel.

CHAPITRE XVII

SCHISME DES DIX TRIBUS. - LEUR IDOLÂTRIE. - JONAS LES EXHORTE À SE CONVERTIR. - IL REÇOIT ORDRE DALLER PRÊCHER LA PÉNITENCE À NINIVE.- IL VEUT ÉVITER CETTE COMMISSION.- IL EST JETÉ DANS LA MER, ENGLOUTI PAR UN POISSON QUI LE JETTE SUR LE RIVAGE. - IL PRÊCHE À NINIVE. - PÉNITENCE DES NINIVITES, - PLAINTES DE JONAS AU SUJET DUN LIERRE DESSÉCHÉ. - REMONTRANCES DU SEIGNEUR. - JONAS, DIX-HUITIÈME FIGURE DU MESSIE.

Dans les figures précédentes, nous avons vu le Sauveur tour à tour souffrant, persécuté, humilié, puis élevé au comble de la gloire et régnant en paix sur ses ennemis vaincus. Pour compléter ce magnifique tableau, il ne restait plus qu’à nous dire comment le Sauveur passerait ainsi de l’humiliation â la gloire. C’est ce que la Providence a eu soin de nous apprendre par cette dix-huitième figure, la dernière que nous considérerons.

Salomon avait accablé ses sujets d’impôts dans les dernières années de son règne. Après sa mort, ils essayèrent d’adoucir le joug sous lequel ils gémissaient ; ils s’adressèrent à Roboam, fils et successeur de Salomon, et lui présentèrent cette requête : Votre père nous a chargés d’un joug trop pesant, nous vous conjurons de vous relâcher de quelque chose de la rigueur avec laquelle il nous a traités, dès lors nous nous soumettrons à votre autorité et vous trouverez en nous la plus parfaite obéissance.

Roboam consulta d’abord, sur cette demande, les vieillards qui avaient été du conseil de Salomon : ils furent d’avis qu’on accordât au peuple ce qu’il désirait. Roboam ce goûta point cet avis ; il fit appeler une troupe de jeunes courtisans élevés avec lui dans les délices de la cour, et leur proposa la même question. Ceux-ci lui conseillèrent d’établir son autorité par un coup de vigueur, et le déterminèrent à répondre durement au peuple : Mon père vous a imposé un joug pesant, et moi je le rendrai encore plus insupportable ; mon père vous a châtiés avec des verges, et moi je vous châtierai avec des fouets armés de pointes de fer. Dieu permit que cet avis prévalût.

La réponse du roi excita un soulèvement général parmi le peuple ; dix tribus se séparèrent de Roboam, il ne resta sous son obéissance que la tribu de Juda et celle de Benjamin. Ainsi s’accomplit la menace que le Seigneur avait faite à Salomon.

La nation juive demeura partagée en deux États. Celui des dix tribus prit le nom de royaume d’Israël, l’autre s’appela royaume de Juda. Jéroboam, chef du royaume d’Israël, établit sa demeure dans une ville nommée Sichem. Soixante ans plus tard, Amri, l’un de ses successeurs, fit bâtir la ville de Samarie qui devint la capitale du royaume d’Israël, comme Jérusalem le fut du royaume de Juda.

Dans la crainte que les dix tribus ne se réunissent à leurs frères de Juda, Jéroboam défendit à ses sujets d’aller sacrifier au temple de Jérusalem. Il érigea deux veaux d’or auxquels il donna le nom de dieux d’Israël, et qu’il fit adorer. Il conserva néanmoins la Loi de Moïse qu’il interprétait à sa fantaisie, mais il en faisait observer presque tous les règlements extérieurs, de sorte que le Pentateuque (on appelle ainsi les cinq premiers livres de l’Ecriture Sainte) demeura toujours en vénération dans les tribus séparées. C’est du milieu de ce royaume schismatique que le Seigneur, dont la miséricorde est infinie, fit sortir un homme qui fut une des plus belles figures du Messie ; cet homme était Jonas. Prophète et figure du Messie tout ensemble, Jonas forme, pour ainsi dire, la transition des figures aux prophéties.

Après avoir longtemps exhorté le Royaume d’Israël à renoncer aux faux dieux, il fut envoyé par le Seigneur pour prêcher la pénitence aux habitants de la ville de Ninive. Partez, Prophète, lui dit le Seigneur, et transportez-vous à la grande ville de Ninive ; annoncez à ses habitants que la voix de leurs iniquités est montée jusqu’à moi et qu’elle sollicite ma vengeance.

La commission parut dangereuse à Jonas. Il connaissait l’infinie bonté de son Maître ; il lui vint dans l’esprit que les habitants de Ninive, touchés de ses discours et des maux qui les menaçaient, auraient recours à la pénitence ; que le Seigneur, porté comme il l’était à la miséricorde, ne se résoudrait pas à les exterminer ; que ses paroles et sa personne deviendraient méprisables et qu’il pourrait peut-être y courir risque de la vie. Il résolut donc de s’enfuir de devant la face du Seigneur. Il se rend à Joppé, port de mer sur la côte des Philistins, et ayant trouvé un vaisseau prêt à faire voile vers la ville de Tharsis, il paie le pilote pour être admis parmi les passagers et il s’embarque avec les autres.

Prophète, c’est en vain que vous appelez à votre secours la mer et les vents ; car vous le savez, on n’évite pas la présence du Seigneur par l’éloignement et par la fuite. A peine fut-on sorti du port, que le Seigneur fit lever un vent violent ; une tempête furieuse accueillit le vaisseau, on le croyait à tout moment sur le point d’être brisé. L’alarme se mit parmi les matelots ; ils en vinrent jusqu’à jeter toutes les marchandises à la mer, afin d’alléger le poids du vaisseau.

Pendant ce danger, Jonas était descendu au fond du navire où il dormait profondément. Le pilote va le trouver et lui dit : Comment pouvez-vous dormir dans le péril qui nous menace tous ? Levez-vous, invoquez votre Dieu, peut-être qu’il aura pitié de nous. Jonas se mit en prière, mais le Seigneur ne se laissa point fléchir. On ne savait plus quelle ressource essayer, lorsque les passagers s’avisèrent de se dire les uns aux autres : Il faut qu’il y ait parmi nous quelqu’un dont le crime attire la colère du Ciel, consultons le sort et sachons quel est le coupable : on jette le sort et il tombe sur Jonas. On lui demande d’où il est, où il va, quelle est sa nation et surtout ce qu’il peut avoir fait pour être la cause d’une si effroyable tempête. Je suis Hébreu, répond Jonas, je sers ce Dieu du Ciel qui a fait la mer et la terre ; je suis coupable devant Lui parce que je fuis sa présence pour ne pas exécuter les ordres qu’Il m’a donnés.

Ce discours saisit tout l’équipage de frayeur, Que ferons-nous de vous, demandèrent-ils au Prophète, pour apaiser le Ciel et calmer la tempête ? car les vagues grossissaient toujours. Prenez-moi, leur dit Jonas, et jetez-moi dans la mer, et le Seigneur fera cesser la tempête. Le conseil du Prophète ne fut pas goûté. Sur le point qu’ils étaient de périr tous, les passagers ne pouvaient se résoudre à faire périr un étranger qui leur avait confié sa vie. Ils essayèrent de regagner la terre à force de rames ; mais ils ne purent y réussir. Alors ils prirent le parti que le coupable lui-même ne cessait de leur suggérer. Jonas fut jeté à la mer, et sur-le-champ la tempête s’apaisa.

Le Seigneur n’oublia point Son prophète : il amena à cet endroit un poisson d’une monstrueuse grandeur tout prêt à engloutir Jonas et à le préserver du naufrage. Jonas demeura dans le ventre de cette baleine trois jours et trois nuits. C’est un miracle comme la conservation des trois enfants dans la fournaise de Babylone ; mais les miracles ne coûtent rien à celui qui créa l’univers et qui dispose à son gré de toutes les créatures [10]. Quoiqu’il ne nous soit pas donné de scruter les conseils du Très-Haut, et que le bon sens nous dise que Dieu ne fait rien sans des raisons dignes de sa sagesse infinie, lors même que nous ne les connaissons pas, cependant il nous semble naturel de voir deux principaux motifs au miracle de Jonas. Le Seigneur envoie ce Prophète chez un peuple païen, au milieu d’une immense cité, livrée aux coupables distractions des plaisirs. Or, comment ses voluptueux habitants accueilleront-ils cet étranger qui tombe au milieu de leur pays, sans caractère, sans mission ? Comment écouteront-ils les dures paroles de ce lugubre Prophète qui vient leur commander le plus pénible de tous les sacrifices, celui de leurs passions ? Ne seront-ils pas en droit de lui demander ses lettres de créance ? Et tant qu’il ne les aura pas montrées, seront-ils coupables de le regarder comme un imposteur ? Au contraire, qu’ils voient dans Jonas cet homme dont la renommée a fait connaître la miraculeuse histoire ; ce Prophète qui, pour ne pas leur annoncer la ruine prochaine de leur ville, a voulu se soustraire par la fuite à la puissante volonté du Dieu qui l’envoie ; mais que les tempêtes et les monstres de la mer forcent à remplir sa mission, je le demande, quel effet ne devra pas produire sur leurs esprits la prédication de cet homme, conservé miraculeusement pendant trois jours et trois nuits dans le ventre d’un monstre marin, et que Dieu a délivré de cette affreuse prison, uniquement pour prêcher la pénitence à Ninive ! Ainsi, autoriser par un éclatant miracle la mission divine de Jonas, tel est, ce nous semble, le premier motif du miracle.

Donner à tous les siècles une prophétie parlante du plus important article de notre foi, la résurrection de Jésus-Christ, tel est le second. Ce nouveau motif, en rattachant le fait de Jonas au plan général de la Providence qui voulait que toutes les circonstances de la vie et de la mort du Messie fussent figurées et prédites, lui donne une haute importance et en démontre pour ainsi dire la nécessité. Cependant, du fond de son vivant tombeau, Jonas adressa une fervente prière au Seigneur qui l’exauça en commandant au poisson de rendre le dépôt qui lui était confié, et l’animal, obéissant, vomit le Prophète sur le rivage. Allez, lui dit aussitôt le Seigneur, allez à la grande ville de Ninive, annoncez à ses habitants leur ruine prochaine en punition de leurs iniquités.

Jonas part sans répliquer et entre dans Ninive. C’était une ville de trois grandes journées de chemin. Revêtu de l’autorité de son Dieu, Jonas se montre dans les rues et les places publiques en criant à haute voix : Encore quarante jours et Ninive sera détruite. Ce peu de mots, prononcés par un étranger qu’on ne connaissait pas, mais qu’on savait sans doute autorisé par un éclatant miracle, firent sur ces idolâtres de fortes impressions. Ils crurent en Dieu, leurs cœurs s’ouvrirent à la pénitence ; depuis le plus grand jusqu’au plus petit, tous se revêtirent d’habits de deuil. Le roi lui-même descendit de son trône, dépouilla toutes les marques de sa grandeur, se couvrit d’un sac et s’assit sur la cendre. Il ordonna un jeûne public et universel. Quittons nos iniquités, dit-il à ses sujets, humilions-nous, faisons pénitence, crions vers le Seigneur ! Qui sait si, touché de notre repentir, Il ne remettra pas dans le fourreau le glaive qu’Il tient levé sur nos têtes ? Tout le monde obéit ; la pénitence fut sincère. Le Seigneur, satisfait, révoqua l’arrêt de proscription.

Tel est le grand Maître ou plutôt le Père tendre que nous servons, Il ne punit qu’à regret. C’est aux traits de Sa clémence, beaucoup plus qu’à ceux de Sa justice, qu’Il aime à Se faire connaître. Les hommes, qui ne sondent pas la profondeur de Sa charité, s’indignent quelquefois de Sa patience.

Jonas était un de ces hommes un peu sévères, qui n’ont pas grande compassion pour les coupables. Il fut affligé et même fâché de voir que, suivant toute apparence, sa prédiction ne s’accomplirait pas. Il se retira à la campagne, à l’orient de la ville, et se mit à couvert sous une tente de feuillage pour voir ce qui arriverait. Quand les quarante jours furent passés, et qu’il vit que rien de ce qu’il avait prédit ne s’accomplissait, il se sentit vivement piqué, il ne put retenir ses murmures, et s’adressant au Seigneur, il Lui dit : N’est-ce pas là ce que j’avais prévu, lorsque j’étais encore dans ma patrie ? je sais que Vous êtes bon, miséricordieux, clément ; Votre patience ne se lasse pas facilement, Vous ne pouvez Vous résoudre à punir qu’après de longs délais. Au moindre signe de repentir que Vous donnent les coupables, les armes Vous tombent des mains. Voilà ce qui me faisait chercher à Tharsis une retraite pour n’être pas contraint de faire, en Votre nom, des prophéties que Vous ne vérifiez pas. Après cet affront, je Vous demande la mort comme une grâce.

Pensez-vous, répondit doucement le Seigneur au Prophète, que vous ayez raison de vous plaindre ? Jonas ne répliqua point. Prévenu par la vivacité de son chagrin, il n’était pas en état de profiter des remontrances de son Dieu. Aussi, n’était-ce là qu’un premier appareil que le Seigneur mettait sur sa plaie ; Il lui préparait, après quelques moments accordés à sa douleur, un remède plus efficace.

Le feuillage qui couvrait Jonas était presque entièrement desséché, et le Prophète souffrait extrêmement de la chaleur. Dieu fit naître, en une nuit sur sa tête, un lierre touffu qui le défendait des rayons du soleil. Jonas, s’apercevant le matin de cette attention paternelle du Seigneur, en fut rempli de joie et de reconnaissance. Le lendemain, dès la pointe du jour, Dieu ordonna à un ver de piquer la racine de l’arbrisseau, et en un moment il sécha et les feuilles disparurent.

Au lever de l’aurore, le Seigneur appela un vent brûlant. Cet air enflammé, joint aux rayons du soleil qui tombait à plomb sur la tête de Jonas, lui faisait souffrir une chaleur insupportable. Seigneur, s’écria-t-il, Vous m’accablez toujours de nouvelles peines, je Vous ai déjà conjuré de m’envoyer la mort et je Vous la demande encore.

Mais quoi, répondit le Seigneur, pensez-vous que vous ayez raison de vous fâcher à l’occasion du lierre dont vous avez perdu l’ombrage ? Oui, j’ai raison, répondit brusquement le Prophète. Je ne sais que devenir, j’attends la mort.

Écoutez–moi, lui dit le Seigneur, et apprenez à profiter de vos fautes. Vous vous fâchez, vous murmurez, vous vous impatientez pour la perte d’un lierre que vous n’avez pas planté, qui ne vous a coûté ni soins ni travail, qui a crû sur votre tête sans que vous vous en soyez mêlé, qu’une nuit a vu naître, comme une nuit l’a vu mourir. J’aurais dû, à vous entendre, vous conserver cet arbre contre la chaleur qui vous brûle : et parce que vous avez prédit la destruction de Ninive, vous ne voulez pas que je pardonne à cette grande ville où l’on compte plus de cent vingt mille enfants qui ne savent pas discerner la droite de la gauche ! Vous voudriez que J’eusse tout exterminé, hommes, femmes, enfants, jusqu’aux animaux de la terre et aux oiseaux de la campagne !

A ce discours du Seigneur, Jonas revint comme d’un profond sommeil, et il reconnut sa faute. Le Seigneur, qui ne voulait que l’instruire, lui pardonna avec bonté dès qu’Il le vit confondu. Jonas reprit la route d’Israël, et convaincu par une preuve bien sensible que Dieu ne menace que pour être apaisé, il rendit public l’événement de Ninive et n’oublia aucune des circonstances qui pouvaient ranimer l’espérance et produire la conversion.

Au jour du jugement, l’exemple des Ninivites fera la condamnation d’un grand nombre de Chrétiens, parce que ces infidèles se sont convertis à la voix de Jonas qui n’était qu’un Prophète, tandis que les Chrétiens auront dédaigné les avances et les avertissements du Maître des Prophètes.

- Du reste, Jonas n’est pas seulement le Prophète du Messie, il en a toujours été regardé comme une des figures les plus frappantes. Jonas était un Prophète chargé de rappeler les hommes à la pénitence. Notre-Seigneur est plus que Prophète, Il est envoyé par Son Père pour rappeler les hommes à la pénitence.

- Jonas n’est point écouté par les Israélites, ses frères. Notre-Seigneur n’est point écouté par les Juifs, Ses frères.

- Jonas reçoit ordre de prêcher la pénitence aux Ninivites qui sont idolâtres, et les Ninivites se convertissent. Notre- Seigneur, par l’organe de Ses Apôtres, prêche la pénitence aux nations idolâtres qui se convertissent.

- Jonas, coupable de désobéissance, excite une violente tempête ; il est jeté dans la mer. Notre-Seigneur innocent, mais chargé des péchés du monde, excite contre Lui toute la colère de Son Père ; Il est mis à mort.

- Jonas est à peine jeté dans la mer que le Ciel est apaisé et la tempête se calme. Notre-Seigneur est à peine mis à mort, que la colère de Dieu est apaisée et que Sa justice se change en miséricorde.

- Jonas reste trois jours et trois nuits dans le ventre d’une baleine et il en sort plein de vie. Notre-Seigneur reste trois jours et trois nuits dans le sein du tombeau, après quoi Il sort plein de vie.

- Jonas délivré prêche la pénitence aux Ninivites. Notre-Seigneur ressuscité donne ordre à Ses Apôtres de porter l’Évangile aux nations. Ainsi Notre-Seigneur accomplit cette parole qu’Il répéta plusieurs fois : Je ne suis envoyé que pour ramener les brebis perdues de la maison d’Israël, c’est-à-dire les Juifs ; et c’est aux Juifs seulement qu’Il prêcha l’Évangile pendant Sa vie mortelle. Mais comme Il était le Sauveur de tous les hommes, Il ordonna à Ses Apôtres, après Sa résurrection, de se répandre par toute la terre et d’annoncer à tous les peuples la bonne nouvelle du salut.

Cette figure nous apprend

1° que les Juifs refuseront de se convertir et que les Gentils seront appelés à leur place ;

2° que le Messie sera mis à mort ;

3° qu’Il restera trois jours et trois nuits dans le tombeau ;

4° qu’Il ressuscitera, et qu’après Sa résurrection, Il convertira les nations.

SECONDE PARTIE. LE MESSIE PRÉDIT.

CHAPITRE I

JÉSUS-CHRIST, OBJET DES PROPHÉTIES. - CE QUE PROUVENT LES PROPHÉTIES. - DÉTAILS SUR LES PROPHÈTES. - DAVID, PROPHÈTE DU MESSIE.

Depuis la chute de nos premiers parents, Dieu n’a cessé, comme nous l’avons vu de promettre à l’homme un Rédempteur. Il le lui a montré de loin dans des figures multipliées, se développant et s’éclaircissant avec le progrès des siècles. Comme les images et les figures sont les livres des enfants, le Père céleste n’a jusqu’ici présenté aux hommes la plus sublime vérité de la foi que sous la forme de l’emblème et de l’image symbolique. Il leur parlait le langage de l’enfance pour les préparer à l’intelligence du langage de l’homme. Aussi, nous devons en convenir, les différents traits du Messie que nous avons étudiés jusqu’ici ne suffisent pas : l’esquisse n’est pas le portrait, et c’est le portrait qu’il nous faut. Epars çà et là, et voilés d’ombres plus ou moins épaisses, ces rayons de lumière ne forment qu’un demi-jour, et ne donnent qu’une connaissance encore vague du Libérateur futur. Aussi n’est-ce là, disons-nous, que l’ébauche de son signalement. Or, Dieu veut que ce signalement soit tellement clair, tellement caractéristique, tellement circonstancié, qu’il soit impossible à l’homme, à moins d’un aveuglement volontaire, de s’y tromper et de méconnaître son Rédempteur.

Le voici donc qui va dissiper toutes les ombres, finir tous les traits et fixer toutes les incertitudes. Pour cela, que fait-Il?

Dans son infinie sagesse, Il suscite les Prophètes. Associant leur intelligence à Son intelligence infinie, Il leur communique les secrets de l’avenir. Devant leurs yeux Il place le Désiré des nations et leur ordonne de Le dépeindre avec tant de précision, que rien ne soit plus facile que de distinguer, entre tous les autres, ce fils de David qui sauvera le monde. Qu’est-ce donc que les prophéties ? C’est le signalement complet du Rédempteur promis dès l’origine des temps, et figuré sous mille traits divers.

«En effet, dit un de nos plus célèbres Orientalistes, par l’examen attentif du texte sacré, on voit clairement que toutes les prophéties ne forment, si j’ose m’exprimer ainsi, de la circonférence des quatre mille ans qui précèdent le Messie, qu’un grand cercle, dont tous les rayons aboutissent au centre commun, qui n’est et ne peut être que Notre- Seigneur Jésus-Christ, le Rédempteur du genre humain coupable depuis le péché d’Adam. Tel est l’objet et l’unique but de toutes les prophéties qui concourent à nous les signaler de manière à ne pas Le méconnaître. Elles forment dans leur ensemble le tableau le plus parfait. Les Prophètes les plus anciens en tracent la première esquisse ; à mesure qu’ils se succèdent, ils achèvent les traits laissés imparfaits par leurs devanciers. Plus ils approchent de l’événement, plus leurs couleurs s’animent, et quand le tableau est terminé, les artistes disparaissent. Le dernier, en se retirant, a soin d’indiquer le personnage qui doit en lever le voile. Voici que Je vous envoie, dit-il (Malach., III, 33) au nom de l’Éternel, Élie le Prophète (Jean-Baptiste), avant que vienne le jour grand et redoutable du Seigneur [11].

Les prophéties sont donc le signalement du Rédempteur ; elles ont pour but de nous faire connaître Ses différents traits. Ce que l’une commence l’autre l’achève, tellement qu’en les réunissant toutes, nous avons le signalement complet du Rédempteur, signalement qui convient parfaitement et exclusivement à l’Enfant de Bethléem ; d’où il résulte que le Messie prédit par les Prophètes, c’est véritablement Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Oui, toutes les circonstances de la naissance, de la vie, de la mort, du triomphe de Notre-Seigneur, ont été manifestées par des prédictions plus claires que le soleil. L’histoire exacte et complète du Fils de Marie a été tracée d’avance par des hommes qui vivaient, les uns mille ans, les autres sept cents ans, les autres quatre cents ans avant Lui.

Or, il est certain 1° que toutes ces prophéties ont précédé la venue du Messie, puisque nous les trouvons entre les mains des Juifs, nation plus ancienne que la venue du Messie, nation "ennemie jurée des Chrétiens, laquelle, loin d’avoir reçu de nous ces prophéties, avait le plus grand intérêt à les supprimer, parce qu’elles renferment sa condamnation, et rendent un invincible témoignage à notre foi.

Il est certain 2° que les prophéties prouvent sans réplique la vérité de la Religion en faveur de laquelle elles ont été faites. Dieu seul connaît l’avenir, l’avenir, dépendant du libre concours des volontés et des passions humaines, échappe à tous les calculs. Dieu seul peut donc en donner connaissance à l’homme. Le don de cette connaissance, qui fait participer l’intelligence créée aux lumières de l’intelligence infinie, est un des plus grands miracles que Dieu puisse opérer. Mais Dieu ne peut faire des miracles pour autoriser le mensonge. Notre-Seigneur est donc vraiment le Fils de Dieu, Sa Religion est donc la vraie Religion, puisque Jésus-Christ et Sa Religion ont été annoncés longtemps d’avance par des prophéties incontestables.

Il est certain 3° que toutes les prophéties qui annonçaient le Messie, se rapportent à Notre-Seigneur Jésus-Christ, puisqu’elles Lui conviennent toutes et ne conviennent à nul autre qu’à Lui.

Ainsi, de deux choses l’une, ou bien les prophéties du Rédempteur ne signifient rien, ou bien elles désignent Notre- Seigneur, car c’est en Lui seul qu’elles sont toutes venues s’accomplir à la lettre. Avant de montrer cette admirable conformité des prophéties avec Notre-Seigneur, disons quelques mots sur le nombre et la vie des Prophètes.

On appelle Prophète un homme qui prédit l’avenir par l’inspiration divine. Dieu qui connaît tout, le passé, le présent et l’avenir, peut communiquer à qui il Lui plaît la connaissance de certains événements futurs que toute la sagesse humaine ne saurait prévoir. Il a donné cette connaissance de l’avenir à un grand nombre d’hommes, soit dans l’Ancien, soit dans le Nouveau Testament. Nous ne parlons ici que des Prophètes de l’ancienne alliance ; ils se divisent en deux classes : ceux qui n’ont pas écrit leurs prophéties, tels que Nathan, Gad, Elie et Elisée, et ceux qui ont écrit leurs prophéties. Parmi ces derniers, il en est qu’on appelle les grands Prophètes, parce que nous avons un plus grand nombre de leurs écrits : tels que David, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, Daniel. Il en est d’autres qu’on appelle les petits Prophètes, parce que nous avons un moins grand nombre de leurs écrits, ils sont au nombre de douze : Osée, Joël, Amos, Abdias, Michée, Jonas, Nahum, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie et Malachie.

Voici quelle était en général la vie de ces hommes inspirés. Ils vivaient pour l’ordinaire comme des religieux, séparés du peuple et dans la retraite, à la campagne ; ils formaient avec leurs disciples des communautés et s’occupaient au travail, à l’instruction et à l’étude. Ils bâtissaient eux-mêmes leurs cellules, et coupaient les bois nécessaires pour cela. Leur habit était le sac ou le cilice, c’est-à-dire l’habit de deuil, pour montrer qu’ils faisaient continuellement pénitence pour les péchés de tout le peuple. Leur pauvreté paraît dans toute leur vie. On leur faisait des présents de pain, et on leur donnait les prémices des récoltes comme à des pauvres.

Ils ne prophétisaient pas continuellement. Mais lorsque l’esprit du Seigneur descendait sur eux, ils sortaient de leurs retraites, et allaient annoncer aux rois et aux peuples les volontés du Ciel. Ils parlaient avec une grande liberté, ainsi qu’il convient à des hommes inspirés et envoyés de Dieu. Comme les prédicateurs de la vérité ont toujours eu le même sort, ils étaient souvent exposés à la violence des princes dont ils reprenaient l’impiété, aux insultes et aux railleries du peuple dont ils condamnaient les dérèglements. Plusieurs d’entre eux, comme nous le verrons plus tard, moururent d’une mort violente. Ils sont du nombre de ces hommes saints, dont l’apôtre saint Paul relève les souffrances et la vertu, lorsqu’il dit : Les uns ont été frappés de bâtons, ne voulant point racheter leur vie présente, afin d’en trouver une meilleure dans la résurrection. Les autres ont souffert les moqueries et les fouets, les chaînes et les prisons ; ils ont été lapidés, ils ont été sciés, ils ont été éprouvés de toutes manières. Ils sont morts par le tranchant de l’épée ; errants, couverts de peaux de brebis, abandonnés, affligés, persécutés ; eux dont le monde n’était pas digne, ils ont passé leur vie dans les déserts et dans les montagnes, se retirant dans les antres et dans les cavernes Hebr. XI, 36-39).

Au milieu de ces persécutions et de ces opprobres, on les voyait toujours dans une parfaite liberté, mépriser la mort, les dangers et les tourments ; attaquer avec une intrépidité merveilleuse tout ce qui s’opposait à Dieu, mépriser les richesses, la faveur, les honneurs avec un désintéressement qui étonnait ceux qui cherchaient à ébranler leur constance et à tenter leur ambition. Les maisons des Prophètes et leurs communautés étaient des asiles contre l’impiété. On y venait consulter le Seigneur, on s’y assemblait pour entendre la lecture de la Loi. C’étaient des écoles de vertu et des abris pour l’innocence. Quoique la prophétie ne soit pas une chose qui dépende de l’industrie, de l’étude ou de la volonté des hommes, il était assez ordinaire que le Seigneur communiquât Son esprit aux enfants ou disciples des Prophètes, soit à cause de la pureté de leurs mœurs et de la sainteté de leur vie, soit que la vocation à l’étude de la sagesse et à la suite des Prophètes, fût déjà de la part de Dieu une disposition prochaine à la grâce de la prophétie.

Lorsque l’Esprit du Seigneur descendait sur eux, ils n’étaient pas tellement emportés hors d’eux-mêmes par l’enthousiasme dont ils étaient saisis, qu’ils ne pussent y résister : bien différents de ces prêtres des faux dieux, qui étaient possédés par le mauvais esprit dont ils n’étaient pas les maîtres d’arrêter les agitations, et qui leur ôtait l’usage de leurs sens et de leur raison. L’esprit qui animait les Prophètes leur était soumis, dit saint Paul (I Cor. XIV, 32), et l’Église a condamné l’erreur des Montanistes, qui attribuaient aux Prophètes de l’Ancien et du Nouveau Testament, ce qui ne convient qu’aux prêtres des idoles, qui parlaient malgré eux par l’inspiration du mauvais esprit. Nos Prophètes étaient calmes et tranquilles ; ils se possédaient et ne parlaient que parce qu’ils voulaient obéir à l’ordre du Seigneur. Ils savaient ce qu’ils disaient et comprenaient fort bien le sens de leurs discours.

Pour autoriser leurs paroles, les Prophètes annonçaient ordinairement deux choses : l’une prochaine et l’autre éloignée. L’accomplissement de la première répondait de l’accomplissement de la seconde [12]. Ainsi, Isaïe prédit à Achaz, roi de Juda, qu’il serait délivré des rois de Samarie et de Damas, ses ennemis ; voilà la chose prochaine, dont l’accomplissement prouve l’événement plus éloigné qu’Isaïe prédit en même temps, savoir : la naissance du Messie d’une mère vierge. Le premier objet est clair et prochain ; le second est obscur et éloigné ; celui-ci est soutenu par celui- là. En un mot, par cette double prédiction, les Prophètes disaient : Nous vous annonçons des événements éloignés dont vous ne verrez pas l’accomplissement ; mais pour vous prouver que nous vous disons la vérité, voici un événement prochain et sensible que vous verrez s’accomplir sous vos yeux.

Comme si je disais moi-même : Dans cent ans naîtra dans cette ville, dans cette famille, tel jour, tel mois, un enfant qui portera tel nom, qui fera telle chose, qui vivra tant d’années, qui mourra de telle manière ; oui, cela arrivera comme je vous le dis ; et pour vous prouver que je dis vrai, je vais vous prédire un événement que vous verrez s’accomplir dans un mois, et que nul homme au monde ne peut prévoir. Ainsi, dans un mois, à pareil jour, il tombera, ici, de la pluie, depuis telle minute à telle minute, pas une minute plus tôt ni plus tard. Elle commencera et finira par un coup de tonnerre. Il ne tombera de pluie que sur telle place. Il est bien certain qu’après avoir vu l’accomplissement de l’événement qui doit avoir lieu dans un mois, et que personne au monde n’a pu prévoir, on serait obligé de croire avec certitude la naissance de cet homme qui ne doit avoir lieu que cent années après.

D’autres fois, pour prouver un fait éloigné et moins frappant, ils en annonçaient un autre qui devait s’accomplir plus tôt et être tellement éclatant, que tous les peuples en seraient témoins et ne pourraient pas plus en douter que de l’existence du soleil. Par exemple, Isaïe annonce, sept cents ans avant la venue de Notre-Seigneur, que les Juifs méconnaîtraient le Messie, qu’ils Le couvriraient d’injures et de crachats : voilà le fait éloigné et moins frappant. En preuve, Isaïe annonce un autre fait que nul homme au monde n’a jamais osé et n’osera jamais nier. Ce fait, c’est la ruine de la ville de Tyr. Au temps d’Isaïe, la ville de Tyr était une des plus belles, des plus fortes et peut-être la plus opulente ville du monde ; Isaïe prédit qu’un jour viendra où elle ne sera plus qu’un misérable village. Et voilà que la superbe Tyr où aboutissaient les navigateurs de toutes les parties du monde, qui envoyait elle-même ses vaisseaux porter ses belles étoffes, ses pierres précieuses, ses richesses de tout genre, dans toutes les parties du globe, voilà que la superbe Tyr, ruinée par Alexandre, n’est plus aujourd’hui qu’un misérable village habité par cinquante ou soixante pauvres familles à peine abritées par quelques chétives cabanes et vivant de la culture de quelques grains et un peu de pèche. C’est là un fait que chacun peut aller vérifier. Naguère, un impie fameux a visité ces ruines de Tyr, et en voyant ce qu’Isaïe avait prédit, il n’a pu s’empêcher de s’écrier : L’oracle s’est accompli !

Il faut maintenant montrer la conformité des prophéties qui annoncent le Rédempteur, avec l’Enfant de Bethléem. David est le premier Prophète qui décrive en détail les caractères du Messie. En preuve de ses prédictions sur le Messie, David annonce aux Juifs des événements prochains dont l’accomplissement devait répondre de la certitude des autres. Ces événements prochains, prédits par David, sont, entre autres, la captivité de Babylone, qui ne devait avoir lieu que quatre cents ans plus tard, et le règne magnifique de Salomon dont les Juifs allaient être les témoins. C’est dans les Psaumes que David nous trace l’histoire anticipée de Notre-Seigneur.

Le royal Prophète commence par le grand caractère du Messie, il dit qu’Il convertira les nations et les rappellera à la connaissance du vrai Dieu. Tous les peuples, dit-il, connaîtront le Seigneur et Le glorifieront ; tous les rois de la terre L’adoreront, toutes les nations Lui seront soumises, nulle région, nul pays ne sera soustrait à Sa puissance (Ps. LXXXV, 9). C’est Notre-Seigneur et Ses Apôtres qui ont converti le monde ; Notre-Seigneur est donc le Messie annoncé par David.

Il prédit que des rois étrangers viendront adorer le Messie et Lui offrir des présents. Les rois de Tharsis, ceux de l’Arabie et de Saba, lui apporteront des dons précieux. (Ps., LXXI, 19). Notre-Seigneur a été adoré par des Mages qu’une tradition constante nous dit avoir été rois : ils lui ont offert des présents ; Notre-Seigneur est donc le Messie prédit par David.

Il annonce que les Juifs méconnaîtront le Messie, qu’ils cesseront d’être Son peuple bien-aimé, et que les Gentils prendront leur place. Il fait parler ainsi le Messie qui dit à Son Père : Vous me délivrerez des contradictions de Mon peuple et Vous m’établirez chef des nations. Un peuple que Je n’avais pas connu s’est attaché à Mon service, il M’a obéi dès qu’il a entendu Ma voix ; Mes enfants, au contraire, devenus étrangers à leur père, se sont lassés de Me suivre (Ps., XVII, 44-46) ; Notre-Seigneur a été méconnu des Juifs ; depuis ce moment, les Juifs ont perdu la connaissance de la vraie Religion, et les Gentils ont reçu la lumière de l’Evangile ; Notre-Seigneur est donc le Messie annoncé par David.

Il annonce que le Messie sera prêtre selon l’ordre de Melchisedech c’est-à-dire qu’il n’aura ni prédécesseur ni successeur dans le Sacerdoce, et qu’Il offrira le sacrifice du pain et du vin : Le Seigneur, dit-il, l’a juré, Il ne se rétractera point : Vous êtes prêtre pour toujours selon l’ordre de Melchisedech (Ps., CIX, 4). Notre-Seigneur n’a eu ni un prédécesseur ni successeur dans le Saderdoce, Il est Prêtre éternel, et Il offre, comme Melchisedech, le sacrifice du pain et du vin ; Notre-Seigneur est donc le Messie prédit par David.

Il voit les rois et les peuples se liguer contre le Messie. Les nations ont frémi, dit-il, les peuples ont formé de vains complots, les rois de la terre ont déclaré la guerre au Seigneur et à Son Christ ; mais le Seigneur S’est ri de leurs projets insensés, Il affermit malgré eux l’empire de Son Christ, Il établit sur eux-mêmes cet empire (Ps., II). Ce n’est que contre Notre-Seigneur que les rois et les peuples se sont ligués ; mais leurs efforts ont été vains, Notre-Seigneur en a triomphé, ils ont été obligés de se soumettre à Sa Loi : Notre-Seigneur est donc le Messie prédit par David.

Il décrit les outrages, le genre de mort et toutes les circonstances du supplice auquel le Messie devait être condamné plus de mille ans après. Voici les plaintes qu’il Lui met dans la bouche : Celui qui était assis à Ma table a signalé sa perfidie contre Moi ; J’ai cherché quelqu’un qui Me consolât, et Je n’ai trouvé personne (Ps., XL, 10) ; Mes ennemis M’ont insulté, ils ont branlé la tête, ils ont dit : Puisqu’il a mis Sa confiance en Dieu, que Dieu vienne donc Le sauver. Ils ont percé Mes pieds et Mes mains, ils ont partagé Mes vêtements et ont tiré Ma robe au sort (Ps., XXI, 8-9, 18-19) ; dans Ma soif, ils M’ont abreuvé de vinaigre (Ps., LXVIII, 22). Notre-Seigneur a été trahi par Judas qui était assis à Sa table ; Notre- Seigneur a été abandonné de tous Ses disciples, Son visage a été couvert de crachats ; les Juifs, sur le Calvaire, secouaient la tête en disant : Puisqu’Il a espéré en Dieu, que Dieu vienne donc Le délivrer. On lui perça les pieds et les mains ; les soldats partagèrent Ses habits, tirèrent Sa robe au sort et Lui donnèrent du vinaigre à boire : Notre-Seigneur est donc le Messie prédit par David.

Enfin il annonce que le Messie ressuscitera sans avoir éprouvé la corruption du tombeau. Voici les paroles qu’il Lui met à la bouche : Ma chair reposera dans l’espérance ; Vous ne laisserez point Mon âme dans l’Enfer ; Vous ne permettrez pas que Votre Saint voie la corruption (Ps., XV, 9-10). Notre-Seigneur est mort, Il est descendu aux Limbes ; mais Il n’a point éprouvé la corruption, car Il est sorti triomphant du tombeau trois jours après Sa mort : Notre-Seigneur est donc le Messie prédit par David.

CHAPITRE II

ETAT DU ROYAUME D’ISRAËL. - ETAT DU ROYAUME DE JUDA. - ISAÏE, PROPHÈTE. - ÉVÉNEMENTS PROCHAINS QUIL PRÉDIT, EN PREUVE DE SA MISSION. - CE QUIL ANNONCE DU MESSIE.

Pendant que les tribus rebelles et schismatiques abandonnaient leur Dieu et leur Roi, les deux autres tribus, sous le nom de royaume de Juda, fidèles à Dieu et à David qu’elles avaient choisi, demeurent dans l’alliance et la foi d’Abraham, observant la loi de Moïse dans toute son étendue. Ainsi se forma cette fameuse division de l’empire des Hébreux. Le crime d’un seul prince causa le premier schisme qui ait déchiré le sein de la véritable Eglise. C’est ainsi que Dieu montre aux pères qu’Il fait durer après leur mort leurs récompenses ou leurs châtiments. Il veut par là les tenir soumis à Ses lois, par leur intérêt le plus cher, c’est-à-dire par l’intérêt de leur famille.

Le royaume d’Israël dura deux cent cinquante-quatre ans. Pendant ce temps-là, le Seigneur envoya un grand nombre de Prophètes, entre autres Elie et Elisée, pour retirer les Israélites de leur idolâtrie. Un petit nombre se montra docile à leurs paroles. Enfin, le Seigneur, irrité, envoya Salmanazar, roi d’Assyrie, qui prit Samarie après un siége de trois ans, et emmena les dix tribus captives à Ninive. Ainsi finit le royaume d’Israël.

Quant au royaume de Juda, le Seigneur ne négligea rien pour le conserver dans la pratique de la vraie Religion. Mais bientôt l’exemple des dix tribus schismatiques le fit tomber dans l’idolâtrie. Roboam fut le premier qui en donna l’exemple. Le Seigneur vengea l’outrage fait à son nom. Il envoya, contre Jérusalem, Sésac, roi d’Égypte, qui s’empara des trésors du temple. Les Juifs, instruits par ce malheur, renoncent au culte des divinités de pierre et de bois, qui n’avaient pu les protéger. Mais après quelques années de fidélité, ce peuple inconstant retourne aux idoles. De nouveaux châtiments le rappellent à son devoir. Cette alternative de conversion au Seigneur et de retour aux dieux étrangers, compose le fond de l’histoire du royaume de Juda jusqu’à sa chute, c’est-à-dire jusqu’à la captivité de Babylone.

Cependant les avertissements ne lui manquèrent point. Une longue suite de Prophètes envoyés de Dieu ne cessèrent, pendant deux cents ans, de lui prédire les maux qui le menaçaient s’il persévérait dans l’idolâtrie, ainsi que les bénédictions dont sa fidélité au Dieu d’Abraham et de David serait récompensée. Ces Prophètes n’avaient pas seulement pour but de maintenir dans le royaume de Juda la vraie Religion, ils étaient encore chargés d’annoncer le Messie et de marquer successivement les grands traits auxquels on devait le reconnaître. Le premier et le plus admirable de ces hommes extraordinaires fut Isaïe.

Ce Prophète était fils d’Amos, de la famille royale de David. Il prophétisa sous le règne de quatre rois de Juda, Osias, Joatham, Achaz et Ezéchias ; c’est-à-dire 700 ans avant Jésus-Christ. Le Seigneur le choisit dès son enfance pour rappeler son peuple à la pénitence, et pour annoncer de nouveau le grand mystère du Messie. Un Séraphin prit sur l’autel un charbon ardent, et en toucha ses lèvres pour les purifier. Isaïe parla non seulement avec une éloquence à laquelle on ne saurait rien comparer, mais encore avec toute l’autorité de sa mission divine. Manassès, successeur d’Ezéchias, fut choqué des reproches que le saint Prophète lui faisait de ses impiétés. Pour se venger, ce roi cruel et impie le fit fendre par le milieu du corps avec une scie de bois. Isaïe avait alors environ cent trente ans. Ses écrits furent déposés dans le temple de Jérusalem, et on les conserva avec un soin religieux.

Pour montrer aux Juifs qu’il était vraiment l’envoyé de Dieu, et que tout ce qu’il annonçait du Messie s’accomplirait un jour, Isaïe prédit trois principaux événements dont les Juifs furent témoins.

Il leur annonça 1° que Phacée, roi d’Israel, et Razin, roi de Syrie, qui s’étaient ligués pour détruire le royaume de Juda, ne réussiraient point. Cependant, tout leur promettait un heureux succès. Déjà ils étaient à la tête d’une armée formidable, au pied des murailles de Jérusalem. Le roi et le peuple étaient dans la consternation. C’est ce moment extrême qu’Isaïe choisit pour venir dire au roi, de la part de Dieu : Demeurez en repos ; ne craignez rien, le projet de vos ennemis ne réussira pas, la maison de David subsistera. Au contraire, dans peu d’années le royaume d’Israël sera détruit, et Israël ne sera plus un peuple. La parole du Prophète fut accomplie ; les deux rois ennemis ne purent prendre Jérusalem, et le royaume d’Israël fut détruit quelques années plus tard.

2° Que Sennachérib échouerait dans ses projets contre Jérusalem. Sennachérib était un roi de Syrie qui déclara la guerre à Ezéchias, roi de Juda, et marcha contre lui à la tête d’une armée de près de deux cent mille hommes. Tout fuyait devant lui. Ezéchias était hors d’état de lui résister. Ce fut encore dans cette extrémité qu’Isaïe vint lui dire, contre toutes les prévoyances humaines : Rassurez-vous, le roi de Syrie n’entrera point dans la ville, il ne la prendra point. Il sera obligé de s’en retourner honteusement par le même chemin par lequel il est venu. A quelques jours de là, l’oracle du Prophète s’accomplit. Le Seigneur envoya un Ange qui, pendant la nuit, tua cent quatre-vingt-cinq mille hommes du camp de Sennachérib. Ce prince se levant le matin, fut étrangement surpris de voir un si grand carnage. Il ne songea qu’à s’enfuir dans ses Etats, où il fut tué par ses deux fils.

3° Isaïe annonça la prise de Jérusalem par Nabuchod onosor, la captivité de Babylone et le retour des Juifs dans leur pays. Nous verrons plus tard l’accomplissement de celte prophétie.

Examinons maintenant ce qu’Isaïe prédit du Rédempteur.

Comme David et les autres Prophètes il annonce que le grand caractère du Messie, le signe distinctif auquel on le reconnaîtra : c’est la conversion des Gentils. Il sortira un rejeton de la tige de Jessé, père de David. Ce rejeton sera exposé comme un étendard, à la vue de tous les peuples. Les Gentils viendront Lui offrir leurs prières : Il sera le Chef et le Précepteur des Gentils. Les Gentils verront ce Juste : tous les rois de la terre connaîtront cet homme tant célèbre dans les prophéties de Sion. Il enseignera la justice aux Gentils. Alors l’homme rejettera loin de lui ses idoles d’or et d’argent, et il n’aimera que le Seigneur (Is., XI). Qui a converti les nations, qui a détruit le règne des idoles, n’est-ce pas Notre- Seigneur, et Notre-Seigneur tout seul ? Il est donc le Rédempteur prédit par Isaïe.

Il dit que le Messie naîtra d’une mère toujours vierge. Voici que la VIERGE concevra et enfantera un fils qui sera appelé Emmanuel, c’est-à-dire Dieu-Homme, ou Dieu avec nous. (Is., VII, 14). Notre-Seigneur est né de la glorieuse et toujours Vierge Marie. Nul autre que lui n’est né d’une vierge : Il est donc le Rédempteur prédit par Isaïe.

Il voit les qualités de ce précieux enfant ; il prédit qu’Il sera adoré par les rois, et qu’Il aura un précurseur. Un petit enfant nous est né, dit-il, un fils nous a été donné. Il portera sur Son épaule l’instrument de Sa puissance. Il sera appelé l’Admirable, le Fort, le Père du siècle futur, le Prince de la paix : le nom incommunicable de Dieu sera Son Nom. Il sera assis sur le trône de David ; les rois viendront honorer Son berceau et Lui offrir des présents. On entendra la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez les voies du Seigneur (Is., XL, 3). Notre-Seigneur a porté sur Son épaule la Croix, instrument de Sa puissance, car c’est par elle qu’Il a vaincu le monde ; Notre-Seigneur a été adoré par les Mages dans Son berceau, Il en a reçu des présents ; Notre-Seigneur a eu pour précurseur saint Jean-Baptiste, qui répétait ces mêmes paroles du prophète Isaïe : Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez les voies du Seigneur. Notre- Seigneur est donc le Messie prédit par Isaïe.

Il annonce que le Messie sera la douceur même, qu’Il opérera une foule de miracles en faveur des hommes. Le Messie sera plein de douceur, dit le Prophète, Il conduira Son peuple, comme un pasteur conduit Son troupeau ; Il rassemblera les petits agneaux, Il les portera dans Son sein ; Il ne sera point turbulent ; Il ne foulera point aux pieds le roseau à demi brisé, Il n’éteindra point la mèche encore fumante. Sa puissance égalera Sa bonté. Les yeux des aveugles verront le jour ; les oreilles des sourds seront ouvertes : le boiteux bondira comme le cerf, et la langue des muets sera déliée (Is., XLII). Notre-Seigneur a été la douceur même ; Il a été le bon pasteur ; Il a guéri tous les malades qui sont venus réclamer Sa bonté. Nul autre que Lui n’a eu tous ces caractères et n’a opéré tous ces miracles : Il est donc le Rédempteur prédit par Isaïe.

Il voit le Messie établissant un sacerdoce nouveau, et Se choisissant des prêtres qui ne seront pas de la race d’Aaron, mais tirés de la gentilité. Je choisirai, dit le Messie par la bouche du Prophète, Je choisirai parmi ceux qui auront échappé à l’incrédulité générale des Juifs, des hommes que Je marquerai d’un signe particulier, Je les enverrai aux nations, ils tireront du milieu d’elles ceux qui deviendront vos frères. Ils les offriront à Dieu comme une oblation sainte, et Je me choisirai parmi eux des prêtres et des lévites (Is., LXVI, 21). Notre-Seigneur seul a établi un sacerdoce nouveau, Il a choisi des prêtres qui n’étaient point de la race d’Aaron ; Il les a envoyés aux Gentils ; et parmi les Gentils convertis à l’Evangile, il s’est formé des prêtres. Tous les docteurs Juifs qui ont précédé la naissance de Jésus-Christ rapportent comme nous au Messie promis les textes que nous citons. Or, tous ces textes se sont vérifiés en Notre-Seigneur : Il est donc le Rédempteur prédit par Isaïe.

Il décrit les ignominies et la mort du Messie dans un tel détail, qu’on croit lire un Evangéliste plutôt qu’un Prophète. Ecoutons-le : Le rejeton de Jessé s’élèvera devant le Seigneur comme un arbrisseau qui sort d’une terre aride ; Il est sans beauté et sans éclat, nous L’avons vu et nous ne L’avons pas reconnu. Il nous a paru le dernier des hommes, un homme de douleur. On L’a mis au nombre des scélérats ; Il a été condamné par des juges ; on L’a retranché de la terre des vivants et Il est mort au milieu des douleurs. Il a été immolé parce que Lui-même l’a bien voulu. On L’a mené à la mort comme une brebis qu’on va égorger ; Il s’est tu comme un agneau devant celui qui le tond. Ce n’est point pour ses péchés qu’Il souffre ; Il a pris sur Lui nos langueurs et nos iniquités ; Il a été percé de plaies et nous avons été guéris par Ses meurtrissures (Is., LIII). Notre-Seigneur, au jour de Sa passion, a perdu tout Son éclat, Son beau visage était méconnaissable : Il a été l’homme de douleur, Il a été comparé au scélérat Barrabas, et crucifié entre deux voleurs ; Il a été condamné par Pilate ; Il est mort au milieu des tourments, Il n’a pas ouvert la bouche pour Se plaindre, mais pour prier en faveur de Ses bourreaux. Il était innocent, mais Il S’était chargé d’expier les péchés de tous les hommes ; Il s’est livré à la mort de Lui-même, et les prodiges qui accompagnèrent Son dernier soupir, prouvèrent qu’il ne tenait qu’à Lui de ne pas Se livrer à Ses ennemis. Notre-Seigneur est donc le Rédempteur prédit par Isaïe.

Il annonce qu’en récompense de Ses souffrances et de Sa mort, le Messie sera vainqueur du démon et du monde et que Son sépulcre sera glorieux. Écoutons : Mais parce qu’Il a souffert la mort, une longue postérité naîtra de Lui ; Son sépulcre sera glorieux. Il s’est acquis l’empire, Il partagera les dépouilles des forts ; Il verra le fruit de ce que son âme aura souffert, Il en sera rassasié, et sanctifiera par Sa doctrine un grand nombre d’hommes (Is., II, 10 et sv.). Notre- Seigneur a vu tous les peuples accourir à Lui après Sa mort. Son tombeau est depuis dix-huit siècles l’objet de la vénération du monde entier ; l’Orient et l’Occident s’en sont disputé la possession ; ils y envoient de riches présents, et leurs députés veillent nuit et jour à sa conservation. Sa doctrine a procuré le salut à des millions d’hommes de tous les pays et de tous les siècles. Notre-Seigneur est donc le Rédempteur prédit par Isaïe.

Enfin il voit la prodigieuse fécondité de l’Église. Cette Eglise, formée d’abord dans le Paradis terrestre, avait été longtemps stérile et n’avait donné à Dieu que peu d’adorateurs ; mais devenue féconde par le sang du Sauveur, elle va, dit le Prophète Isaïe, s’étendre dans toutes les nations et peupler la terre entière de fidèles et de saints. Rien n’égale la magnifique peinture qu’il trace de cette étonnante propagation de l’Evangile. Réjouissez-vous, stérile qui n’enfantiez point, chantez des cantiques, poussez des cris de joie, parce que celle qui était abandonnée, c’est-à-dire la Gentilité, a maintenant plus d’enfants que celle qui avait un mari, c’est-à-dire que la nation juive unie au Seigneur par l’alliance d’Abraham. Levez les yeux, voyez cette grande multitude qui vient se réunir à Mon peuple ; tous ces nouveaux enfants seront pour vous comme un habillement précieux dont vous serez revêtue. Vos déserts, vos solitudes seront trop étroits pour recevoir toute cette multitude qui vient à vous. J’étendrai ma main vers les nations et J’élèverai Mon étendard devant tous les peuples ; ils vous apporteront vos fils et vos filles, alors toute chair saura que Je suis le Seigneur (Is., XLIX). Notre-Seigneur a établi Son Eglise ; cette sainte épouse Lui a donné rapidement une si grande multitude de Chrétiens, Ses fidèles enfants, que trente ans après la mort du Sauveur, saint Paul écrivait que l’Evangile était prêché et cru dans tout l’univers, et que soixante-dix ans plus tard, Tertullien disait aux Païens : Nous ne sommes que d’hier et nous remplissons déjà vos villes, vos bourgades, vos armées, vos campagnes, nous ne vous laissons que vos temples et vos théâtres (Apol.).

Ainsi, tous les traits du Rédempteur, marqués par le prophète Isaïe, conviennent à Notre-Seigneur et ne conviennent qu’à Lui. Notre-Seigneur est donc le Messie prédit par Isaïe.

O mon Dieu ! qui êtes tout amour, je Vous remercie d’avoir envoyé tant de Prophètes à Votre peuple pour le rappeler à la pénitence et lui annoncer le Messie. Rendez-moi docile à la voix des Prophètes de la nouvelle Loi, Vos ministres, qui me rappellent de Votre part à la pénitence et qui m’annoncent le Ciel en récompense de ma docilité.

CHAPITRE III

OSÉE, PROPHÈTE, - EVÉNEMENTS PROCHAINS QUIL PRÉDIT. - CE QUIL ANNONCE DU MESSIE. - MICHÉE, PROPHÈTE. - EVÉNEMENTS PROCHAINS. - CE QUIL ANNONCE DU MESSIE. - JOËL, PROPHÈTE - JÉRÉMIE, PROPHÈTE. - SA VIE. SES PROPHÉTIES.

Depuis leur division, les deux royaumes d’Israël et de Juda tombèrent dans d’étranges désordres. Jamais on ne vit plus de crimes et plus de penchant à l’idolâtrie. De Son côté Dieu, qui ne cesse d’aimer les hommes, ne Se montra jamais plus attentif à veiller sur le saint dépôt de la Religion, à conserver la tradition de la grande promesse et à proclamer solennellement la venue du Rédempteur. Jamais les prophéties ne furent ni aussi nombreuses ni aussi détaillées que dans ces temps mauvais.

Isaïe vivait encore, qu’un nouveau Prophète faisait entendre sa voix dans Juda. Ce nouvel envoyé de Dieu fut Osée. Il était fils de Béeri. Il vécut du temps d’Isaïe, sept cents ans avant Notre-Seigneur. On ne sait aucun détail sur sa vie ni sur sa mort. Pour prouver aux Juifs que ses prophéties touchant le Rédempteur et les temps qui le suivront, sont véritables, il leur annonce deux événements qui doivent bientôt s’accomplir. Le premier, c’est la ruine de Samarie ; le second, la ruine du royaume de Juda.

En parlant du Messie, il annonce que le Messie encore enfant ira en Egypte, et que Son Père L’en rappellera. Le Seigneur, parlant figurément par l’organe de Son Prophète S’exprime ainsi : Israël n’était encore qu’un enfant, lorsque Je l’ai aimé, et J’ai rappelé Mon fils de l’Égypte (Osée, II, 1). Notre-Seigneur encore enfant, fut conduit en Egypte arec Sa mère, par saint Joseph qui en avait reçu l’ordre du Ciel, et Il y resta jusqu’à la mort d’Hérode, afin, dit saint Matthieu, que fut accompli ce que le Seigneur avait dit par la bouche du Prophète : J’ai rappelé Mon fils de l’Égypte (Matth., II, 15).

Il signale, comme tous les Prophètes, le grand caractère du Messie, la conversion des nations idolâtres qui ne le connaissaient pas, qui n’étaient pas le peuple de Dieu. Le Seigneur, parlant par la bouche d’Osée, s’exprime en ces termes : J’ai appelé Mon peuple celui qui n’était pas Mon peuple, et l’objet de Ma miséricorde celui qui n’était pas l’objet de Ma miséricorde. Et il arrivera que ceux à qui il avait été dit : Vous n’êtes point Mon peuple, seront appelés les enfants du Dieu vivant (Osée, II, 24 et I, 10).

C’est Notre-Seigneur qui a converti les nations et qui a fait des idolâtres Son peuple bien-aimé et les enfants de Dieu. Saint Paul nous apprend que c’est de Notre-Seigneur qu’Osée voulait parler (Rom., IX, 25).

Osée voit encore la réprobation des Juifs, l’état de désolation dans lequel ils vivent aujourd’hui, et enfin leur conversion à la fin des temps : Les enfants d’Israël demeureront longtemps sans roi, sans prince, sans sacrifice, sans autel, sans exercice public de leur religion. Et après cela les enfants d’Israël reviendront, et ils chercheront le Seigneur leur Dieu, et ils seront saisis de frayeur devant le Seigneur, en recevant les biens dont Il les comblera dans les derniers jours (Osée, III, 4-5).

Notre-Seigneur a été méconnu des Juifs ; ils sont aujourd’hui errants, sans autel et sans sacrifice. Cette première partie de la prophétie dont nous voyons l’accomplissement de nos yeux, nous répond que la seconde partie s’accomplira de même, et qu’à la fin des temps les Juifs se convertiront. Ainsi Notre-Seigneur est le seul à qui conviennent tous les caractères de cette prophétie, ils ne conviennent qu’à Lui seul : Notre-Seigneur est donc le Messie prédit par Osée.

Vers le même temps parut un autre Prophète qui nous a laissé une des plus frappantes prédictions touchant le Rédempteur. Ce Prophète, c’est Michée. Il annonce d’abord deux événements plus rapprochés, les malheurs et la ruine du royaume d’Israël, les malheurs et la ruine du royaume de Juda. Puis, passant au Messie, il s’exprime ainsi : Et vous Bethléem, Ephrata (Ephrata est l’ancien nom de Bethléem), vous êtes petite entre les villes de Juda, cependant c’est de vous que sortira Celui qui doit régner dans Israël, Celui dont la génération est éternelle (Mich., V, 2). En conséquence de cette prophétie, les Juifs savaient très bien que le Messie naîtrait à Bethléem. Les Mages étant arrivés à Jérusalem, Hérode assembla tous les princes des prêtres et les docteurs du peuple, et leur demanda où devait naître le Christ, le Messie. Ils lui répondirent sans hésiter : C’est à Bethléem de Juda, suivant la prédiction du Prophète ; et ils lui citèrent la prophétie de Michée. Le Messie devait donc naître à Bethléem. C’est aussi à Bethléem que Jésus-Christ a pris naissance dans le temps et au milieu des circonstances prédites du Messie : il est donc le Rédempteur prédit par Michée.

Le Prophète annonce que la génération du Rédempteur est éternelle : qu’Il convertira les nations ; que Son empire n’aura point de fin, et qu’Il sera notre Paix. Son empire subsistera, dit le Prophète, Il paîtra son troupeau dans la force du Seigneur ; et les peuples seront convertis, parce que Sa grandeur éclatera jusqu’aux extrémités du monde ; c’est Lui qui sera notre paix (Mich., V, 4-5). Notre-Seigneur, Dieu et homme tout ensemble, est engendré dans le sein de Son Père, de toute éternité. Il est né dans le temps à Bethléem, de la plus pure des vierges ; Lui seul possède un empire éternel ; Lui seul a converti les nations ; Lui seul jouit d’une puissance souveraine ; Lui seul est notre paix, notre réconciliation par le sang qu’Il a répandu sur la Croix. Notre-Seigneur est donc le seul à qui tous les caractères marqués dans cette prophétie conviennent à la lettre : Il est donc le Messie prédit par Michée.

Joël, autre prophète, contemporain du précédent, marque deux grands traits du Rédempteur : le premier, c’est la descente du Saint–Esprit ; le second, c’est le jugement dernier. Pour autoriser cette prophétie, Joël annonce un événement dont les Juifs ses contemporains virent l’accomplissement : c’est une famine épouvantable qui désola tout le pays. Voici en quels termes s’exprime le Prophète : Écoutez ceci, vieillards, et vous tous habitants de la terre, prêtez l’oreille. Est-il jamais rien arrivé de pareil de votre temps ou du temps de vos pères ? La sauterelle a mangé les restes de la chenille ; le ver, les restes de la sauterelle, et la nielle, les restes du ver. Tout le pays est ravagé ; la terre est dans les larmes, parce que le pays est gâté ; la vigne est perdue, les oliviers ne font que languir. Pourquoi les bêtes se plaignent- elles ? Pourquoi les bœufs font-ils retentir leurs mugissements, sinon parce qu’ils ne trouvent rien à paître, et que les troupeaux même de brebis périssent comme eux (Joël, I, 18) ?

Passant ensuite au Messie, le Prophète nous le montre répandant Son esprit sur l’Eglise et venant juger le monde avec un appareil formidable. Voici ses paroles : Dans les derniers temps, dit le Seigneur, Je répandrai Mon esprit sur toute chair ; vos fils et vos filles prophétiseront ; vos jeunes gens auront des visions, et vos vieillards auront des songes. En ces jours-là, Je répandrai mon esprit sur Mes serviteurs et sur Mes servantes, et ils prophétiseront (Joël, II, 28-29). Notre-Seigneur, suivant Sa promesse, a envoyé Son Saint-Esprit sur Ses Apôtres, et ils prophétisèrent ; et ce divin Esprit communiqua le même don de prophétie à un très grand nombre de fidèles des siècles suivants. C’est saint Pierre lui- même qui nous donne l’intelligence de celte prophétie. A peine le Saint-Esprit fut-il descendu sur les Apôtres, que les Juifs de Jérusalem, frappés d’étonnement, se demandaient les uns aux autres : Que veut dire ceci ? Les autres s’en moquaient et disaient : Ce sont des gens ivres. Alors Pierre se présentant avec les onze Apôtres, leur dit : Ces personnes ne sont pas ivres comme vous le pensez ; mais c’est l’accomplissement de ce qui a été dit par le Prophète Joël : Je répandrai Mon esprit (Actes II, 12 et sv.) ; et il rapporte la prophétie de Joël comme nous l’avons citée.

Le Prophète annonce en second lieu que le Messie viendra juger le monde avec un appareil formidable. C’est le Messie Lui-même qui parle : Je ferai paraître des prodiges dans le Ciel et sur la terre, du sang, du feu et des tourbillons de fumée. Le soleil sera changé en ténèbres et la lune en sang, avant que le grand et terrible jour du Seigneur arrive. J’assemblerai tous les peuples, Je les conduirai dans la vallée de Josaphat, et là J’entrerai en jugement avec eux [13]. Notre-Seigneur viendra juger le monde ; Il nous l’annonce Lui-même dans l’Evangile, et Il nous dépeint les signes avant- coureurs de ce terrible jour dans des termes semblables à ceux du Prophète. Notre-Seigneur a envoyé le Saint-Esprit à Ses Apôtres, suivant que Joël l’avait prédit. Notre-Seigneur viendra donc aussi juger le monde à la fin des temps : l’accomplissement de la première prophétie nous répond de l’accomplissement de la seconde. Notre-Seigneur est donc vraiment le Messie prédit par Joël.

Environ cinquante ans après les Prophètes dont nous venons de parler, Dieu suscita Jérémie. C’est le Prophète de douleurs. Il se défendit longtemps d’accepter la lugubre mission que le Seigneur voulait lui confier. A, a, a, disait-il, Seigneur Dieu, je ne sais point parler ; je ne suis qu’un enfant. Le Seigneur lui répondit : Ne dites pas : Je ne suis qu’un enfant ; mais allez partout où Je vous enverrai, et dites tout ce que Je vous ordonnerai de dire. Ne craignez point de paraître devant eux, parce que Je suis avec vous pour vous délivrer. Le Seigneur étendit Sa main, toucha la bouche de Jérémie, et lui dit : Je mets présentement Mes paroles dans votre bouche ; Je vous établis aujourd’hui Prophète. Jérémie obéit enfin.

Les malheurs qu’il prédit aux Juifs et la sainte liberté avec laquelle il les reprit de leurs désordres, les mirent si fort en colère contre lui, qu’ils le jetèrent dans une fosse pleine de boue, d’où un ministre du roi Sédécias le fit retirer. Après la prise de Jérusalem, une partie des Juifs restés dans la Judée se réfugièrent en Egypte, par la crainte du roi de Babylone. Jérémie fit tout ce qu’il put pour s’opposer à ce dessein ; mais il fut contraint de les suivre avec son disciple, Baruch. Là, il ne cessa de leur reprocher leur crime avec son zèle ordinaire. Il prophétisa contre eux et contre les Egyptiens. L’Ecriture ne nous parle point de sa mort ; mais on croit que les Juifs, irrités de ses menaces continuelles, le lapidèrent, l’an 590 avant Jésus-Christ.

Pour accréditer ses prophéties touchant le Rédempteur et les événements éloignés, il annonce aux Juifs des faits prochains, imprévoyables à la sagesse humaine, et dont néanmoins ils verront bientôt l’accomplissement. Nous allons en citer un entre tous les autres, c’est la ruine épouvantable de Jérusalem par Nabuchodonosor et la captivité de Babylone. Ecoutez de quelle manière il prédit cette terrible catastrophe : Allez, lui dit le Seigneur, et prenez un vase de terre fait par un potier. Jérémie obéit. Conduisant à sa suite les plus anciens du peuple et les plus anciens d’entre les prêtres, il s’arrête dans une vallée située aux portes de Jérusalem. Roi de Juda et habitants de Jérusalem, leur dit-il, voici ce que dit le Seigneur des armées : Je ferai tomber cette ville en une si grande affliction, que quiconque en entendra parler en sera frappé comme d’un coup de tonnerre. Elevant ensuite son vase de terre à la vue de tout le peuple, il ajoute : Voici ce que dit le Seigneur des armées : Je briserai ce peuple et cette ville comme ce vase de terre. A ces mots, il met le vase en morceaux. Quelques années après, le superbe Nabuchodonosor vint accomplir à la lettre cette triste prophétie ; il ruina la ville de fond en comble et emmena le peuple captif à Babylone.

Passant ensuite aux événements éloignés, Jérémie annonce qu’à la naissance du Messie on fera mourir les petits enfants de Bethléem, et que leurs mères seront inconsolables. Voici ses paroles : Un grand bruit a été entendu dans Rama; on y a entendu des plaintes et des cris lamentables ; c’est Rachel pleurant ses enfants et ne voulant point de consolation parce qu’ils ne sont plus (Jerem. XXXI, 15).

Notre-Seigneur étant né à Bethléem, Hérode, pour le faire mourir, fit tuer les enfants de Bethléem et des environs, depuis l’âge de deux ans et au dessous. Alors on entendit les cris lamentables des mères ; et saint Mathieu nous dit que c’était l’accomplissement des paroles de Jérémie que nous venons de citer. Notre-Seigneur est donc le Rédempteur prédit par Jérémie.

Le Prophète n’a garde d’oublier le grand caractère du Messie, il dit qu’Il enseignera la vérité aux nations et qu’Il fera avec les hommes une nouvelle alliance plus parfaite que l’ancienne. Le Seigneur parle au Messie : Je vous ai établi prophète pour les nations (Jerem., I, 10), et le Messie lui-même ajoute, par l’organe de Jérémie : Il viendra un temps où Je ferai une nouvelle alliance avec la maison d’Israël et la maison de Juda ; alors J’écrirai Mes Lois dans leurs cœurs et tous me connaîtront depuis le plus petit jusqu’au plus grand (Jerem., XXXI, 31, 33-34). Notre-Seigneur seul a enseigné la vérité aux nations idolâtres, Il a converti le monde, c’est Lui qui a fait avec les hommes une nouvelle alliance plus parfaite que l’ancienne. Notre-Seigneur est donc le Messie prédit par Jérémie. Saint Paul reconnaît expressément que c’est de Notre-Seigneur que Jérémie a parlé dans cette prophétie (Hebr. X, 16).

CHAPITRE IV

EZÉCHIEL, PROPHÈTE. - EVÉNEMENTS PROCHAINS QUIL ANNONCE. – CE QUIL PRÉDIT DU MESSIE. - DANIEL, PROPHÈTE. - SON HISTOIRE. - IL EXPLIQUE LE SONGE DE NABUCHODONOSOR. - ENFANTS DANS LA FOURNAISE.

Les terribles prédictions d’Isaïe, de Jérémie et des autres Prophètes contre Jérusalem, s’étaient enfin vérifiées. Cette ville opulente avait été ruinée de fond en comble ; son temple auguste, une des merveilles du monde n’était plus qu’un amas de cendres, et ses habitants, emmenés par Nabuchodonosor, gémissaient à Babylone dans les fers de l’esclavage. C’est alors que parut un nouveau Prophète. Il fut suscité de Dieu pour reprendre et consoler les malheureux captifs, et surtout pour leur annoncer le Messie, libérateur de tous les hommes.

Ezéchiel qui est ce grand Prophète dont nous voulons parler, fut emmené lui-même en captivité à Babylone. C’est là qu’il fit une partie de ses prédictions. Comme tous ses devanciers, pour prouver aux Juifs ce qu’il annonce du Rédempteur, il leur prédit des événements prochains qu’ils verront de leurs yeux, d’autres dont le monde entier est encore aujourd’hui l’irrécusable témoin.

Le premier événement qu’il prédit à ses frères, c’est qu’ils retourneront un jour dans leur patrie et que le temple de Jérusalem sera rebâti Ezech., XXXIX, XL, XLI). Deux faits qui s’accomplirent à la lettre, environ quarante ans après. Le second événement, qui est bien extraordinaire et qui prouve avec quelle pénétration divine Ezéchiel lisait dans l’avenir le plus reculé, c’est que depuis Nabuchodonosor, contemporain du Prophète, l’Egypte n’aura plus de rois de sang égyptien. Voici les termes de cette étonnante prophétie : Je vais donner à Nabuchodonosor, roi de Babylone, le pays d’Égypte ; il en prendra tout le peuple, il en fera son butin ; il n’y aura plus à l’avenir de princes du pays d’Égypte (Ezech., XXVI, 7, 16) Qui eût jamais pensé que cette Egypte, dépositaire des sciences, l’institutrice des nations, à jamais privée d’un roi de race indigène, courberait éternellement son front sous un sceptre étranger ? Et cependant voilà vingt-trois siècles que l’oracle d’Ezéchiel s’accomplit, et que suivant la remarque d’un impie de nos jours (Volney, Voyage en Syrie t, 1, ch. 6), l’Egypte, enlevée à ses propriétaires naturels, a subi sans interruption le joug des étrangers.

Venant au Messie, Ezéchiel annonce qu’Il sortira de la race de David, qu’Il sera pasteur, mais pasteur unique qui sauvera Son troupeau et réunira toutes Ses brebis dans le même bercail. Ecoutons le Seigneur annonçant Lui-même ce consolant événement par la bouche du Prophète : Je sauverai Mon troupeau ; il ne sera plus exposé en proie ; Je jugerai entre les brebis et les brebis ; Je susciterai sur elles, pour les paître, LE PASTEUR UNIQUE, DAVID MON SERVITEUR. C’est lui-même qui aura soin de les paître ; il sera au milieu d’elles comme leur prince (Ezech., XXXIV, 22-24).

Notre-Seigneur Lui-même nous fait connaître le sens de cette prophétie, lorsqu’en parlant aux Juifs, Il dit : C’est Moi qui suis le bon pasteur. Le bon pasteur donne Sa vie pour Ses brebis. J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie ; il faut aussi que Je les amène, et il n’y aura plus qu’un seul troupeau et un seul pasteur. Il a amené ces autres brebis, c’est-à-dire, les nations idolâtres. Il les a réunies aux brebis de la maison d’Israël, et il n’y a plus aujourd’hui qu’une seule Bergerie qui est l’Eglise, et un seul Pasteur qui est Notre-Seigneur. Ajoutez, pour que rien ne manque à l’accomplissement de la prophétie, que ce Pasteur unique devait être de la race de David, ou plutôt le vrai David. Or, Notre-Seigneur est de la race de David, et le David, c’est-à-dire le bien-aimé par excellence.

Ezéchiel ajoute que le Messie établira une alliance nouvelle plus parfaite que l’ancienne. Aussitôt après avoir promis ce pasteur unique, le Seigneur continue par la bouche du prophète et dit : Je ferai avec Mes brebis une alliance de paix. Mon alliance sera éternelle. Je les multiplierai, et J’établirai pour jamais Mon sanctuaire au milieu d’elles. Mon tabernacle sera chez elles ; Je serai leur Dieu ; elles seront Mon peuple et les nations sauront que c’est Moi qui suis le Seigneur et le Sanctificateur d’Israël, lorsque Mon sanctuaire sera pour jamais au milieu de Mon peuple (Ezech., XXXVII, 26-28). C’est Notre- Seigneur qui a établi une alliance nouvelle plus parfaite que l’ancienne ; une alliance éternelle. C’est Lui qui a réuni les Juifs et les Gentils dans un même bercail ; Il est de plus de la race de David et le bien-aimé par excellence. Notre- Seigneur est donc le Messie prédit par Ezéchiel.

Vers le même temps et dans la même ville de Babylone, prophétisa le dernier des grands Prophètes : c’est Daniel. Voici son intéressante histoire.

Nabuchodonosor voulut avoir à sa cour quelques enfants de cette nation juive qu’il avait conduite en captivité. Son intention était de leur faire apprendre la langue et les sciences des Babyloniens. Il donna des ordres en conséquence à l’intendant de son palais. Le choix du ministre, dirigé par le Seigneur, tomba sur Daniel et sur trois de ses compagnons, nommés Ananias, Mizael et Azarias. Ils furent logés dans un appartement commode pour leurs études. En signe de sa faveur, le roi voulut qu’ils fussent nourris des viandes qu’on servait à sa table, et qu’on ne leur fît point boire d’autre vin que celui qu’il buvait. Ils devaient être ainsi élevés pendant trois ans, au bout desquels le roi les destinait à être mis au nombre de ses officiers et à servir toujours en sa présence.

Une seule chose inquiétait ces vertueux enfants : c’étaient les viandes et le vin de la table du prince qu’on devait leur servir. Il pouvait aisément se trouver parmi ces aliments des mets défendus aux Juifs, et peut-être même offerts aux idoles : ils résolurent de n’en point user. Daniel en parla à l’intendant du palais chargé de leur nourriture. Celui-ci répondit que le roi ne voulant à son service que des jeunes gens beaux, bien faits et de bonne mine, il avait expressément ordonné la manière dont ils devaient être nourris ; que si, faute d’user du vin et des viandes de la table du prince, ils perdaient quelque chose de leur embonpoint, on ne manquerait pas d’en savoir la cause, et qu’il y allait de sa fortune, peut-être même de sa vie.

Daniel ne se découragea pas. Il s’adressa à Malassar, officier subalterne, chargé spécialement de lui et de ses trois compagnons. Donnez-nous, lui dit-il, comme nous le souhaitons, des légumes à manger et de l’eau à boire. Nous ne vous demandons que dix jours d’épreuve. Examinez ensuite notre visage, comparez nous aux autres jeunes gens que vous nourrissez de la table du roi. Si vous avez lieu de vous repentir de votre complaisance, nous nous soumettons à tout ce que vous voudrez. Malassar se rendit à cette proposition. Daniel et ses compagnons ne vécurent pendant dix jours que de simples légumes, et néanmoins ils furent trouvés plus frais et mieux portants que le reste de la jeunesse nourrie de la table du prince. Malassar continua donc volontiers de les traiter de la sorte, et ce fut toujours avec le même succès.

Les trois années de leur instruction étant expirées, le jour arriva de présenter au roi les quatre jeunes Israélites. Nabuchodonosor fut charmé de la bonne grâce répandue sur leur visage et sur toute leur personne. Il le fut bien davantage de leur habileté et de leur savoir ; il dit tout haut qu’il n’y avait pas dans son royaume de docteurs comparables aux quatre jeunes Hébreux. Il n’hésita pas à les retenir auprès de lui, il leur donna des emplois à la cour, et voulut qu’ils servissent toujours en sa présence. Tel fut le commencement de la grande élévation du prophète Daniel. Le Seigneur, toujours infiniment bon, préparait ainsi des ressources aux Israélites captifs.

Quelques années après, Nabuchodonosor eut un songe dont il fut vivement inquiété. A son réveil, il fit venir tous les enchanteurs, les devins et les magiciens de Babylone : J’ai eu cette nuit, leur dit le roi, un songe qui m’a épouvanté ; mais le trouble qui l’a suivi m’en a fait perdre absolument la mémoire. Si vous parvenez à me rappeler mon songe et à m’en donner l’explication, je vous promets une récompense digne de moi ; mais si vous trompez mon attente, je vous ferai tous mourir jusqu’au dernier.

Ce que vous demandez, Seigneur, lui répondirent-ils, n’est possible à aucun mortel. Le roi, furieux, ordonna de les mettre à mort. Cet ordre s’exécutait sans pitié lorsque Daniel, rempli de confiance en Dieu et subitement inspiré, courut chez le roi qu’il trouva plongé dans une noire mélancolie ; il le conjura de lui accorder quelques moments pour lui expliquer le songe qu’il avait eu. Allez, Daniel, lui dit le roi, prenez le temps dont vous avez besoin.

Daniel se retira et passa la nuit en prières. Le matin étant arrivé, un des officiers de la cour l’introduisit dans l’appartement du prince, et il dit en le lui présentant : Voici, Seigneur, un des captifs de Jérusalem, qui donnera au roi, mon seigneur, l’éclaircissement qu’il désire. Croyez-vous, dit le prince à Daniel, pouvoir me rappeler mon songe et m’en donner l’explication ? Le songe que vous avez eu, lui répondit modestement Daniel, surpasse les lumières de tous les magiciens. Mais il est un Dieu dans le Ciel, et c’est le seul Dieu que j’adore, pour qui rien n’est caché, qui révèle, quand et à qui il lui plaît, les choses les plus obscures. C’est lui, grand prince, qui vous a montré dans l’obscurité de la nuit, les événements qui doivent s’accomplir dans les derniers temps.

Le prince et toute sa cour avaient les yeux attentifs sur le jeune prophète, lorsqu’il commença de la sorte : Voici, Seigneur, le songe que vous avez eu. Il s’est présenté devant vous une grande statue. Cette grande statue était debout à vos yeux et son regard était terrible. Elle avait la tête d’un or très pur, la poitrine et les bras d’argent, le ventre et les cuisses d’airain, les jambes de fer, les pieds en partie de fer et en partie d’argile. Vous étiez extrêmement attentif à cette vision, lorsqu’une pierre s’est détachée d’elle-même de la montagne ; elle a frappé les pieds de la statue, et elle les a brisés. La statue elle-même a été réduite en cendres, comme la poussière que le vent emporte dans l’été. Mais la pierre qui a frappé la statue est devenue une grande montagne, et elle a rempli toute l’étendue de la terre : tel est votre songe, grand roi. En voici l’explication :

Vous, prince, vous êtes le plus grand des rois ; c’est vous que représente la tête d’or ; après votre empire, il s’en élèvera un autre moindre que le vôtre, figuré par l’argent. Il en viendra un troisième, figuré par l’airain, qui s’étendra sur toute la terre. Le quatrième empire, semblable au fer qui brise tous les métaux, domptera aussi et renversera quiconque voudra s’opposer à son établissement. Cependant, ce quatrième royaume sera affaibli par ses divisions, c’est ce qui est exprimé par le mélange du fer avec l’argile dans les pieds de la statue. Enfin, dans les temps que ces royaumes subsisteront encore, le Dieu du Ciel suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit, qui renversera tous les autres empires. Il vous a été représenté sous la figure de cette pierre qui, détachée d’elle-même de la montagne, a réduit en poudre l’argile, le fer, l’airain, l’argent et l’or.

Pour nous qui vivons après l’événement, il nous est facile de reconnaître ces empires, dont la succession est annoncée par Daniel. Le premier, représenté par la tête d’or, est l’empire des Babyloniens ; le second, représenté par la poitrine d’argent, est celui des Mèdes et des Perses ; le troisième figuré par le ventre, les cuisses d’airain, est celui des Grecs, sous Alexandre le Grand. Cet empire, nous dit le Prophète, commandera à toute la terre. En effet, Alexandre porta ses conquêtes dans les trois parties du monde. Le quatrième royaume, représenté par les jambes de fer, désigne clairement l’empire romain. Comme le fer brise les métaux, cet empire a brisé et réduit en poudre tous les royaumes qui subsistaient avant lui dans les trois parties du monde connu.

Quant à cette pierre qui se détache de la montagne sans la main d’aucun homme, qui brise la statue, qui grossit ensuite, qui couvre toute l’étendue de la terre, qui forme un empire dont la durée sera éternelle, elle marque clairement l’empire spirituel de Notre-Seigneur, empire formé sans le secours d’aucun homme, empire vainqueur de tous les autres, empire qui ne passera point à un autre peuple, empire aussi étendit que le monde, et aussi durable que les siècles. A quel autre qu’au royaume de Jésus-Christ ces caractères pourraient-ils convenir ?

Au discours du Prophète, Nabuchodonosor, saisi d’étonnement au-delà de tout ce qu’on peut dire, et regardant Daniel comme un lieu caché sous la figure d’un homme, se jeta le visage contre terre ; il l’adora profondément, et commanda qu’on lui offrît de l’encens, et qu’on lui sacrifiât des victimes. Daniel empêcha ce culte impie, et s’empressa de reporter tous ces hommages au Dieu qui l’avait inspiré. Nabuchodonosor reconnut que le Dieu de Daniel était vraiment le Dieu des dieux et le Maître des rois. Puis il éleva Daniel et ses compagnons aux premières dignités de l’empire.

Les jeunes Hébreux éprouvèrent bientôt comme tant d’autres, que pour être haï il n’est pas nécessaire d’être méchant, il suffit d’être heureux. La faveur dont ils étaient l’objet leur attira des ennemis jaloux qui résolurent de les perdre. Ils persuadèrent à Nabuchodonosor de défendre à tous ses sujets d’adorer d’autre Dieu que les dieux de Babylone. Le prince ordonna donc qu’on fît une grande statue d’or, haute de soixante coudées, et qu’on la plaçât au milieu d’une vaste plaine, aux environs de Babylone. En même temps l’ordre fut donné aux officiers de l’armée, aux magistrats, aux juges, aux intendants, aux gouverneurs des provinces, de se trouver dans la plaine au jour marqué, pour rendre à la statue le culte religieux que le roi lui destinait ; et cela sous peine d’être jeté à l’heure même dans une fournaise ardente.

Les trois compagnons de Daniel, Ananias, Mizaël et Azarias, se rendirent avec les autres dans la plaine. Mais au moment où l’on donna le signal à tous les assistants de se prosterner le visage contre terre, les trois Israélites demeurèrent debout sans donner aucun signe d’adoration. Leurs ennemis coururent en avertir le roi. Outré de colère, Nabuchodonosor ordonne qu’on les jette aussitôt dans la fournaise, chauffée sept fois plus qu’à l’ordinaire. Il fait saisir les généreux athlètes par les plus forts de ses gardes, leur fait lier les pieds et les mains, et les fait jeter au milieu des flammes. Mais le Dieu d’Israël y descend avec eux, le feu consume leurs liens, en respectant leurs personnes, et ils se promènent tranquillement au milieu des flammes. Bientôt on les entend chanter les louanges du Seigneur. A la vue du miracle, Nabuchodonosor s’approche de la fournaise, et il les appelle : Serviteurs du Dieu très haut, sortez et venez à moi. Il proclama lui-même que le Dieu d’Israël était le seul vrai Dieu, et fit un édit par lequel il défendit sous peine de mort, de Le blasphémer. Cet hommage solennel est une nouvelle preuve de cette miséricordieuse Providence du Père céleste, qui ne permettait les persécutions de Ses serviteurs et le mélange de Son peuple avec les nations infidèles que pour faire éclater Sa gloire, affermir Israël dans la foi de Ses pères, et préparer peu à peu les Gentils au culte du vrai Dieu.

CHAPITRE V

SUITE DE L’HISTOIRE DE DANIEL. - VISION DE BALTHAZAR. - DANIEL LEXPLIQUE. - BALTHAZAR EST TUÉ. - DANIEL DANS LA FOSSE AUX LIONS. - IDOLE DE BEL. - DANIEL PRÉDIT LÉPOQUE DE LA NAISSANCE DU MESSIE.

Il est facile de comprendre que le miracle opéré dans la fournaise affermit le crédit des jeunes compagnons de Daniel. Ces vertueux Israélites ne profitèrent de leur autorité que pour faire connaître le Dieu puissant qui les avait conservés et adoucir le sort de leurs frères captifs dans toute l’étendue de l’empire.

Cependant Nabuchodonosor mourut, et sous le règne de son successeur, Daniel fut oublié. Il était avancé en âge et ne songeait qu’à servir le Seigneur son Dieu dans le silence, et à prier pour ses chers captifs ; mais le Maître avait des vues bien différentes de celles du serviteur. C’était de ce même Daniel, tout âgé et tout oublié qu’il était, que la providence voulait se servir pour consommer le grand ouvrage de la délivrance de Son peuple.

Balthazar, petit-fils de Nabuchodonosor, venait de monter sur le trône de son aïeul. Beaucoup plus occupé de ses plaisirs que du soin de son royaume, il s’avisa un jour de faire un magnifique festin où il invita mille des plus grands seigneurs de son royaume. Livré sans mesure à une folle joie, le roi but excessivement, et dans son ivresse, il ordonna à ses officiers d’apporter dans la salle du festin les vases d’or et d’argent que Nabuchodonosor avait enlevés du temple de Jérusalem, afin d’y faire boire avec lui les seigneurs et les femmes qui se trouvaient au festin. Le roi donna l’exemple et chacun se fit un mérite de le suivre. C’était à qui profanerait avec plus d’insolence les vases sacrés. Ils y buvaient le vin à grands coups en chantant les hymnes à l’honneur de leurs fausses divinités. Le malheureux Balthazar, mettant ainsi le comble à ses crimes, remplissait la mesure fatale que Dieu attendait pour détruire sa monarchie.

Tout à coup on vit paraître comme les doigts de la main d’un homme, appliqués sur la muraille, vis-à-vis le lustre qui éclairait la salle du festin, et le roi voyait distinctement de ses yeux le mouvement de la main qui écrivait. Alors il change de couleur, son esprit se trouble, ses forces l’abandonnent, ses genoux tremblants se heurtent ; il ne lui reste de force que pour crier : Qu’on appelle de suite les devins, les augures, tous les magiciens.

Il fut promptement obéi. Celui d’entre vous, leur dit-il, qui me lira cette écriture et m’en expliquera le sens, je le ferai revêtir de pourpre, je lui donnerai un collier d’or, il sera la troisième personne de mon royaume. Tous ces fourbes se mirent à l’œuvre, mais leurs efforts furent inutiles. Le désespoir du roi augmentait, il retomba dans sa première défaillance, et sa cour épouvantée ne savait plus à qui avoir recours : c’était le moment que Dieu attendait.

La reine, informée de ce qui se passe, descend dans la salle du festin : Seigneur, dit-elle au roi, rassurez-vous, il est un homme dans votre royaume à qui les Dieux saints communiquent leur esprit, il se nomme Daniel. Faites-le venir et il vous tirera de votre inquiétude. Le roi fit appeler Daniel, et du plus loin qu’il l’aperçut : Êtes-vous Daniel, lui dit-il, un des enfants de Juda que mon père a amenés en captivité ? Si vous m’expliquez cette écriture tracée sur la muraille par une main inconnue vous serez revêtu de pourpre, vous porterez un collier d’or et vous serez, après la reine et moi, le premier personnage de mon empire.

Daniel sentit tout le danger de la commission ; mais il y avait près de quatre-vingts ans qu’il apprenait à ne pas trembler devant les puissances de la terre. Grand roi, dit-il à Balthazar, je n’accepterai point vos présents, mais je vais vous lire les paroles écrites sur la muraille et vous en donner l’explication. Cette écriture se compose de trois mots : Mane, Thecel, Phares. Voici ce qu’ils signifient : Mane ; le Seigneur a compté les jours de votre règne, et ils touchent à leur fin. Thecel ; vous avez été mis dans la balance et vous avez été trouvé trop léger. Phares ; votre royaume a été divisé et partagé entre les Mèdes et les Perses. Malgré le trouble et l’effroi qu’une semblable explication dut jeter dans son âme, le roi obligea le Prophète d’accepter les honneurs qu’il lui avait promis.

L’exécution de cette terrible sentence était plus proche que Balthazar ne croyait. Cette nuit-là même, Cyrus, roi des Mèdes et des Perses, entre dans Babylone ; ses troupes pénètrent jusqu’au palais du roi, où Balthazar est tué au milieu du carnage de cette nuit à jamais fameuse par un festin sacrilège, par un miracle de la main de Dieu, par la mort d’un puissant monarque, par la fin d’une grande monarchie, et par l’accomplissement des prophéties de trois Prophètes : de Daniel, qui avait annoncé quelques années auparavant la destruction de l’empire des Assyriens ; d’Isaïe et de Jérémie, qui avaient l’un deux cents ans, l’autre soixante-dix ans auparavant annoncé dans le plus grand détail la prise de Babylone par les Mèdes et les Perses (Isaïe. XIII, XIV, XXI ; Jerem. VI et VII, et L. et LI.).

Sous la nouvelle dynastie, Daniel jouit de la même faveur que sous les rois babyloniens. Jaloux de son mérite et de sa fortune, les seigneurs de la cour résolurent de le perdre. Ils persuadèrent au roi de défendre, par un édit solennel, de faire des vœux ou des prières pendant l’espace de trente jours, à aucun homme ni à aucune divinité, dans toute l’étendue du royaume ; cela sous peine, pour ceux qui seraient surpris en contravention, d’être précipités dans la fosse des lions pour y être dévorés.

Rien n’était plus injuste et plus bizarre que cette proposition. Mais le roi craignait les grands de sa cour ; il se les croyait encore nécessaires, et l’édit fut publié. Daniel pouvait éluder l’édit du prince ; il lui suffisait de ne paraître pas publiquement offrir des vœux à Dieu ; mais il reconnut que, dans cette circonstance, tenir secret le culte qu’il rendait au Seigneur, c’était le désavouer. Il ne changea donc rien à ses pratiques.

Trois fois par jour il ouvrait, suivant sa coutume, les fenêtres de son appartement du côté de Jérusalem ; il fléchissait les genoux ; il priait, il adorait son Dieu. On l’épiait, et il ne l’ignorait pas. Dès qu’ils l’eurent surpris en prière, ses ennemis triomphants coururent rendre compte au roi du mépris qu’il témoignait pour ses ordres. Daniel, lui dirent-ils, cet esclave juif, devenu votre plus cher favori, est le premier infracteur de votre édit.

Au nom de Daniel, le roi fut sincèrement affligé. Il aimait ce grand homme, il respectait sa vertu, il honorait sa vieillesse et sentait tout le prix de ses services. Il ne répondit rien aux délateurs, et il ordonna de le laisser seul, en attendant qu’il déclarât ses intentions.

Son dessein était de sauver Daniel. Ses ennemis le comprirent. Ils rentrèrent brusquement chez le roi, et lui dirent d’un air menaçant : Nous ne savons, Seigneur, ce qui arrête votre justice ; mais sachez que vous n’êtes pas au-dessus des lois, et que c’en est une fondamentale parmi les Mèdes et les Perses, que le prince ne peut révoquer ses propres édits. Le roi, intimidé, fit donc venir le Prophète. Touché de la présence de ce vénérable vieillard, il ne lui dit que ces deux mots : Allez, Daniel, où vos ennemis vous entraînent ; votre Dieu, que vous n’avez cessé d’adorer, vous délivrera. Il en était si convaincu, qu’il voulut suivre de près les exécuteurs de sa sentence. Il marcha avec toute sa cour sur le bord de la fosse ; et Daniel y ayant été précipité, il en fit fermer l’entrée avec une pierre ; il y fit mettre son sceau et celui de tous les seigneurs en sa présence, afin que la malice des hommes n’ajoutât rien à la cruauté des bêtes.

Le roi s’en retourna dans son palais, livré à une inquiétude mortelle. Il ne put prendre ni nourriture ni repos. Dès la pointe du jour, il se leva pour se transporter à la fosse des lions. Il s’en approcha en tremblant ; et, les yeux baignés de larmes, il s’écria d’une voix lamentable : Daniel, fidèle serviteur du Dieu vivant, votre Dieu a-t-il pu vous délivrer de la fureur des lions ? Oui, Seigneur, répondit tranquillement Daniel ; mon Dieu a envoyé Son Ange qui a fermé la gueule des lions, et ils ne m’ont fait aucun mal.

Le roi fut au comble de la joie. Il ordonna que Daniel fut incessamment tiré de la fosse. On ne trouva sur son corps aucune blessure, et le roi vit de ses yeux ce que peut la foi du vrai Dieu pour le salut de ceux qui mettent en lui leur confiance. Le roi ne résista pas à un miracle si palpable. Il adora ce Dieu souverain dans toute la sincérité de son cœur, et fit jeter les accusateurs de Daniel dans la fosse. Les malheureux n’étaient pas encore au fond du lac que les lions les avaient déjà déchirés et avaient brisé leurs os.

Daniel, plus puissant que jamais, employa toutes les ressources de sa sagesse pour tirer de l’idolâtrie le nouveau roi qui venait de monter sur le trône de Babylone. Ce roi était le grand Cyrus. Ce prince, à son arrivée dans ses nouveaux états, trouva une idole nommé Bel, en grande vénération parmi les Babyloniens ; il s’en déclara l’adorateur, et régulièrement tous les jours il allait lui rendre ses hommages. Rien ne put résoudre Daniel à suivre le roi dans le temple du faux dieu. Le roi remarqua l’absence de Daniel. Pourquoi, lui dit-il, n’adorez-vous pas Bel ? C’est, répondit le saint vieillard, que je n’adore point des idoles faites de la main des hommes. Il est un Dieu vivant qui a créé le ciel et la terre, et qui est le maître absolu de toutes les créatures. C’est celui-là que j’adore dès l’enfance et que j’adorerai toujours. Mais quoi ! reprit Cyrus, est-ce que Bel n’est pas un dieu vivant ? Ne voyez-vous pas combien il mange et boit chaque jour ?

En effet, l’idole de Bel était une énorme statue à laquelle on servait tous les jours, sans y manquer, douze grandes mesures de farine du plus pur froment, quarante moutons et six monstrueux vases du meilleur vin. Ce n’était là qu’un de ses repas, et jamais il ne restait rien pour le lendemain. Seigneur, reprit Daniel en souriant, ne vous y trompez pas. Ce prétendu dieu n’est qu’une statue de terre revêtue d’airain. Je vous réponds que jamais il n’a bu ni mangé.

Cyrus, étonné, fait appeler les prêtres de Bel et leur dit d’un ton de maître : Si vous ne me dites pas quel est celui qui consume les viandes et le vin qu’on sert devant Bel, je vous ferai tous mourir. Mais si vous me montrez que c’est le Dieu qui s’en nourrit, je ferai mourir Daniel pour venger Bel des blasphèmes qu’il a vomis contre lui. J’y consens dit Daniel ; j’accepte la condition.

Les prêtres de l’idole triomphaient d’avance, et ils s’imaginaient déjà voir couler le sang de leur ennemi. Ils étaient au nombre de soixante-dix, sans y comprendre leurs femmes, leurs enfants et petits enfants. Ils avaient ménagé sous la table de l’autel une entrée secrète dont ils ne craignaient pas qu’on pût avoir le moindre soupçon. C’est par là qu’ils entraient toutes les nuits et qu’ils emportaient les viandes, la farine et le vin : leur coup leur paraissait immanquable.

Ils conjurèrent le roi de se transporter à leur temple avec Daniel et lui dirent : Nous allons sortir ; et vous Prince, faites apporter les viandes, la farine et le vin accoutumés. Vous ferez fermer la porte du temple ; vous la scellerez de votre cachet royal. Vous y reviendrez demain matin, et si vous ne trouvez pas que Bel ait tout consumé pendant la nuit, vous nous ferez tous mourir. Si au contraire il a tout mangé, vous ferez mourir Daniel qui a blasphémé notre Dieu et calomnié ses ministres. Lors donc qu’ils furent sortis, le roi fit placer devant Bel sa nourriture accoutumée. Daniel, de son côté, ordonna à quelques-uns de ses domestiques de lui apporter de la cendre et un crible. Il la répandit sur le pavé du temple en présence du roi fort étonné de cette bizarre manœuvre dont il ne pénétrait pas le mystère. Le roi, accompagné de Daniel, sortit ensuite du temple et en fit fermer la porte qu’il scella de son anneau.

Vers le milieu de la nuit, les prêtres de Bel entrèrent, selon leur coutume, avec leurs femmes et leurs enfants, dans le temple, par l’ouverture secrète qu’ils s’étaient ménagée. Ils emportèrent tout ce que le roi y avait fait placer. Ils firent ensemble un grand festin où la joie éclata apparemment en mauvaises railleries sur la simplicité du bon roi, et en insultes amères contre les entreprises de son vieux ministre : mais ils n’en étaient pas où ils pensaient.

Le roi s’étant levé de grand matin, se fit accompagner de Daniel, et se dirigea vers le temple. Dès qu’il en approcha : les sceaux sont-ils entiers ? dit-il à son ministre. Prince, ils sont entiers, répondit Daniel. Le roi fait ouvrir la porte, et voyant qu’il ne reste rien sur la table de l’autel, il s’écrie avec transport : Vous êtes grand, ô Bel ! vous justifiez d’une manière éclatante la sincérité de vos prêtres. Daniel se mit à rire, et prenant le roi pour l’empêcher d’entrer : examinez, lui dit-il, le pavé du temple et dites-moi quelles traces vous y voyez. On me joue, s’écrie le prince hors de lui-même. J’aperçois des vestiges de pieds d’hommes, de femmes et d’enfants. Sur-le-champ il fait arrêter les prêtres de Bel et leur famille. Tremblants de peur, ils lui montrèrent les ouvertures cachées par où ils entraient et s’emparaient de tout ce qui était servi à l’idole. Le roi les fit tous mourir, et il abandonna l’idole à la discrétion de Daniel qui la renversa sur-le-champ, la mit en pièces et fit abattre le temple qui lui était consacré. C’est ainsi que Daniel amena Cyrus à reconnaître le Dieu d’Israël, et à rendre aux Juifs la liberté.

Daniel est, comme nous avons dit, le dernier des grands Prophètes. En preuve de la vérité de ses prédictions touchant le Messie, il annonça plusieurs événements qui se réalisèrent sous les yeux mêmes des Juifs et des Babyloniens. Le premier, c’est la succession de quatre grands empires. Il prédit que l’empire des Assyriens, dont Nabuchodonosor était roi, passerait aux Mèdes et aux Perses ; que l’empire des Mèdes et des Perses passerait aux Grecs, commandés par Alexandre ; et enfin que l’empire des Grecs passerait aux Romains (Dan., II, 36 et sv). Le second, c’est l’époque précise où Jérusalem, détruite par Nabuchodonosor, serait rebâtie (Dan., IX, 25). Tout cela s’est accompli à la lettre : les Juifs et les historiens profanes même en conviennent. (Bossuet, Hist. univ., 1ère partie.

Passant au Rédempteur, il annonce que le Messie tant désiré viendra dans 490 ans ; qu’Il sera mis à mort ; que les Juifs Le renieront et cesseront d’être Son peuple ; que le temple et la ville de Jérusalem seront détruits ; que le Messie établira une nouvelle alliance ; que les sacrifices de l’ancienne Loi cesseront ; et qu’alors commencera la désolation dans laquelle nous voyons encore aujourd’hui le peuple juif. Pour bien entendre les paroles de Daniel, il faut remarquer qu’il y avait chez les Juifs, ainsi que chez d’autres peuples, deux sortes de semaines : des semaines de jours, comme les nôtres ; et des semaines d’années. Ces dernières semaines étaient de sept ans. C’est de ces semaines d’années qu’il s’agit dans la prophétie de Daniel. Voici le texte de cet oracle célèbre. L’archange Gabriel, parle à Daniel et lui dit : Soixante–dix semaines, c’est-à-dire, 490 ans, ont été fixées à l’égard de votre peuple et de votre ville sainte. Alors les prévarications cesseront ; le péché prendra fin ; l’iniquité sera expiée ; la Justice éternelle viendra ; les visions et les prophéties seront accomplies. Celui qui est le Saint des Saints recevra l’onction ; le Christ sera mis à mort, et le peuple qui le reniera ne sera plus son peuple. Un peuple étranger viendra avec son chef ; il détruira la ville et le sanctuaire qui seront entièrement ruinés. La guerre sera suivie de la désolation qui a été résolue. Le Christ confirmera son alliance avec le monde. Alors les sacrifices seront abolis. L’abomination et la désolation seront dans le temple, et la désolation n’aura plus de terme (Dan. IX, 24, et sv).

Par cette prophétie, il est démontré clair comme le soleil

1° que le Messie est venu. En effet, Daniel annonce que la ruine du temple et de la ville de Jérusalem doit suivre la mort du Christ. Le Christ sera mis à mort, dit-il, et la ville et le sanctuaire seront détruits. Jérusalem a été prise et détruite, et son temple brûlé par les Romains dès l’année 90 de l’ère vulgaire. Le Christ ou le Messie prédit par Daniel était donc venu, il avait donc été mis à mort avant cette époque. C’est donc vainement que les Juifs attendent encore le Messie.

2° Il est démontré par la même prophétie que le Chr ist ou le Messie prédit par Daniel est Notre-Seigneur Jésus-Christ.

- En effet, le Messie annoncé par Daniel doit expier les iniquités du monde. C’est Notre-Seigneur qui a expié les iniquités du monde, c’est de lui que saint Jean-Baptiste disait : Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui ôte les péchés du monde.

- Le Messie prédit par Daniel doit ramener sur la terre le règne de toutes les vertus. C’est Notre-Seigneur qui a ramené sur la terre le règne de toutes les vertus en abolissant l’idolâtrie et en redonnant à tous les peuples la connaissance du vrai Dieu.

- Le Messie prédit par Daniel doit accomplir en lui toutes les prophéties. Notre-Seigneur a littéralement accompli toutes les prophéties, soit dans Sa naissance, soit dans Sa vie, soit dans Sa mort et dans Sa résurrection.

- Le Messie doit être le Saint des Saints, Dieu en un mot. Notre-Seigneur est le Saint par excellence, si saint qu’Il défiait ses plus mortels ennemis de trouver en Lui aucun péché ; Il a fait, pour prouver qu’Il était Dieu, une foule de mi- racles que les Juifs n’ont jamais pu contester, celui, par exemple, de la résurrection de Lazare.

- Le Messie prédit par Daniel, doit établir une nouvelle alliance. Notre-Seigneur, seul, a établi une nouvelle alliance avec le monde.

- Le Messie prédit par Daniel doit être mis à mort, et, à cause de cette mort, le peuple juif cessera d’être le peuple de Dieu ; Jérusalem et son temple doivent être détruits .Notre-Seigneur a été mis à mort par les Juifs qui L’ont renié, et c’est depuis cette mort et à cause de cette mort, suivant la prédiction même de Notre-Seigneur, que les Juifs sont tombés dans l’état de désolation où nous les voyons aujourd’hui, et que la ville et le temple de Jérusalem ont été ruinés de fond en comble. Notre-Seigneur réunit donc tous les caractères du Messie prédit par Daniel ; ces caractères ne conviennent qu’à lui seul : Notre-Seigneur est donc le Messie prédit par Daniel

CHAPITRE VI

ÉDIT DE CYRUS. - RETOUR DES JUIFS DANS LA JUDÉE. - ABGÉE, PROPHÈTE. - ZACHARIE, PROPHÈTE. - OU REBÂTIT LA VILLE ET LE TEMPLE DE JÉRUSALEM. - MALACHIE, DERNIER PROPHÈTE.

Les efforts de Daniel pour la délivrance des Juifs et leur retour dans leur patrie, furent enfin couronnés du plus heureux succès. Cyrus donna ce fameux édit, par lequel il accordait aux Juifs, captifs dans l’empire de Babylone, une pleine liberté de rentrer dans la Judée, de rebâtir le temple, et de repeupler Jérusalem. On s’empressa de prendre les mesures pour profiter incessamment de l’édit publié dans toute l’étendue du royaume. Il n’était pas possible que tous les Juifs retournassent à la fois dans un pays inculte, où la terre, depuis près de soixante-dix ans, ne produisait aucun fruit. Une partie des captifs seulement se mit en marche sous la conduite du grand-prêtre Josué, et de Zorobabel, jeune prince de la famille de David ; Cyrus leur remit tous les vases sacrés du temple de Jérusalem. Il les fit compter en sa présence, et tant en or qu’en argent, on en trouva jusqu’à cinq mille quatre cents.

On se mit en marche le dixième mois de la soixante-dixième et dernière année de la captivité. Le voyage fut long, parce que Jérusalem était éloignée de Babylone d’environ trois cents lieues, et qu’on conduisait les familles entières, vieillards, femmes et enfants. Après quatre mois d’une marche pénible, on posa enfin le pied sur la terre de Judée. Dès qu’on fut arrivé, on fit le dénombrement de la troupe qui se trouva monter à quarante-deux mille trois cent soixante personnes. Le premier soin des exilés, de retour dans leur patrie, fut d’élever un autel au Seigneur, en attendant que leurs ressources permissent de lui bâtir un temple. Un an plus tard, ils en jetèrent les fondements ; mais de grandes difficultés étant survenues, suivant la prophétie de Daniel, l’ouvrage interrompu ne fut continué que plusieurs années après.

Comme Josué, Zorobabel et surtout les vieillards qui avaient vu le temple de Salomon, étaient dans le découragement et pleuraient en voyant combien le nouveau temple était inférieur à l’ancien : le Seigneur voulut bien consoler les uns et encourager les autres.

Il appela le prophète Aggée, et lui dit : Parlez à Zorobabel, chef de Juda, et à Josué, grand-prêtre, et à tout le peuple, et dites-leur : Pour quiconque d’entre vous a vu l’ancien temple dans toute sa gloire, celui-ci ne paraît-il point à ses yeux comme n’étant rien ? Cependant, ô Zorobabel ! prenez courage, dit le Seigneur ; Josué, grand-prêtre, prenez courage, et vous tous, restes de mon peuple, prenez courage, et mettez-vous à l’œuvre. Encore un peu de temps et J’ébranlerai le ciel et la terre, la mer et tout l’univers ; J’ébranlerai tous les peuples, et le DESIRÉ DE TOUTES LES NATIONS VIENDRA, et Je remplirai de gloire cette maison par Sa présence. La gloire de ce dernier temple sera plus grande que celle du premier, car c’est en ce lieu que je donnerai la PAIX (Agg., II, 7-10).

Les Juifs et les Chrétiens ont toujours soutenu que cette prédiction regarde le Messie. Or, elle prouve deux choses : la première, que le Messie est venu. En effet, le Prophète annonce que le Messie viendra en personne dans le second temple, et c’est pour cela que la gloire de ce second temple surpassera infiniment celle du premier. Or, ce second temple a été brûlé par les Romains, l’an 70 de l’ère chrétienne ; donc, le Messie était venu avant cette époque. Donc, c’est bien vainement que les Juifs continuent de l’attendre.

La seconde chose, c’est que Notre-Seigneur Jésus-Christ est vraiment le Messie prédit par Aggée. En effet, le Prophète annonce qu’à la venue du Messie, le ciel et la terre, la mer et tout l’univers seront ébranlés par le Seigneur. Or, à la venue de Notre-Seigneur, le ciel, la terre, la mer, ont été ébranlés par des prodiges : le concert des Anges qui ont annoncé Sa naissance, l’étoile qui L’a indiquée aux Mages, le ciel ouvert à Son baptême, les ténèbres qui ont couvert le monde à Sa mort, ont été autant de prodiges opérés dans le ciel ; la terre a été étonnée de l’éclat de Ses œuvres ; la mer a senti Sa toute puissance ; d’un mot Il a apaisé ses vagues furieuses, et obligé ses flots agités à servir de base solide aux pieds de saint Pierre ; l’univers a été mis en mouvement par la chute successive des grandes monarchies des Perses et des Grecs, envahies par les Romains.

De plus le Prophète désigne le Messie sous le nom de Désiré des nations ; c’est ainsi que Jacob mourant le désignait lui-même à ses fils. Or, il est certain qu’à la venue de Notre-Seigneur, tous les peuples étaient dans l’anxiété et dans l’attente d’un personnage mystérieux qui devait paraître en Judée, et devenir le maître du monde. On le croyait, nous disent deux historiens païens, Tacite et Suétone, sur la foi d’anciennes traditions répandues dans tout l’Orient. Or, depuis la venue de Notre-Seigneur, les nations ont cessé d’attendre ce personnage mystérieux qui devait sortir de la Judée, et devenir le maître du monde ; donc, Notre-Seigneur était vraiment le Désiré des nations ; et puisque le Désiré des nations, comme nous avons vu, c’est le Messie, il s’ensuit nécessairement que Notre-Seigneur est vraiment le Messie.

Le Prophète annonce que c’est dans le second temple que le Seigneur donnera la paix. Cette paix n’est pas la paix limitée à certain peuple et à certain temps. C’est la paix proprement dite, la paix éternelle, constante, comprenant tous les biens, embrassant tous les peuples ; c’est la paix du Ciel avec la terre, la réconciliation de toutes les créatures avec le Créateur, du genre humain avec Dieu. Voilà l’ouvrage réservé au Messie prédit par Aggée.

Or, quel autre que Notre-Seigneur a donné la paix au monde, la paix avec Dieu, la paix comprenant tous les biens, embrassant tous les peuples ; la paix qui est la réconciliation du Ciel avec la terre ? N’est-ce pas Lui dont les Anges ont annoncé la venue en disant : Voici la paix aux hommes de bonne volonté ? N’est-ce pas Lui qui a laissé au monde, pour unique héritage, la paix ? Je vous donne la paix, disait-Il ; Je vous laisse Ma paix, non pas la paix que le monde donne. Ce divin Sauveur, Ministre de cette paix ne l’a-t-Il pas annoncée dans le temple même de Jérusalem ? n’est-ce pas dans ce temple même que cette paix a été conclue, lorsque le Sauveur y répandit les prémices de Son sang sous le couteau de la circoncision ? Notre-Seigneur est donc véritablement le Messie prédit par Aggée.

Pour prouver aux Juifs la vérité de ses prédictions touchant le Messie, le Prophète leur annonce le même jour des événements dont ils allaient être témoins. Le premier, c’est la cessation de la longue stérilité qui durait depuis près de dix ans, et le retour de l’abondance ; le second, c’est la chute des royaumes étrangers, tel que le gouvernement de la monarchie des Perses par celle des Grecs, et de celle des Grecs par les Romains, et surtout la conservation de la race royale de Juda jusqu’à la naissance du Messie, lequel par les descendants de Zorobabel, devait sortir de David, de Jacob, d’Isaac et d’Abraham. Ces deux événements ont été vérifiés. Aggée prophétisait environ cinq cent vingt ans avant la venue de Notre-Seigneur.

A peine le prophète Aggée eut-il achevé d’annoncer au peuple de Dieu toutes ces consolantes promesses, que Zacharie, autre Prophète du Seigneur vint les confirmer et en ajouter de nouvelles. Suivant le devoir indispensable de tous les Prophètes, il commence par établir sa mission divine, en prédisant des événements prochains, dont l’accomplissement répondrait de la vérité de ses prédictions touchant le Messie.

Ainsi il annonce

1° que Jérusalem tant de fois infidèle, ne retomber a plus dans l’idolâtrie, et qu’elle sera appelée la ville de la vérité ; cette prophétie, s’est vérifiée : depuis le retour de la captivité, Jérusalem ne tomba plus dans l’idolâtrie ;

2° que, malgré toutes les apparences, Jérusalem ser ait rebâtie et repeuplée. On verra encore, dit ce Prophète, dans les places de Jérusalem, des vieillards qui auront un bâton à la main pour se soutenir à cause de leur grand âge et les rues de la ville seront remplies de petits garçons et de petites filles qui joueront sur les places publiques.

3° Il annonce la désolation de la terre des Philistins, ces antiques ennemis du peuple de Dieu. Cette dernière prédiction fut accomplie par Alexandre le Grand (Zachar. VIII, 3-5 ; IX, 6) comme la précédente l’avait été par la bienveillance des rois de Perse.

Passant au Messie, le Prophète entre dans les plus intéressants détails. Il dit qu’il effacera l’iniquité du monde ; qu’il sera roi ; qu’il sera juste ; qu’il sera le Sauveur ; qu’il sera doux et humble ; qu’il entrera dans Jérusalem, monté sur une ânesse et sur un ânon ; qu’il sera frappé, et qu’à cette vue ses disciples l’abandonneront ; qu’il sera vendu pour trente pièces d’argent ; que cet argent sera rapporté dans le temple et donné à un potier ; qu’il aura les mains percées ; enfin, il annonce qu’il convertira les nations, que ceux qui l’auront percé finiront par le reconnaître, et qu’il y aura un grand deuil dans Jérusalem (Zachar, III, VIII, IX, XII, et XIII).

Notre-Seigneur a effacé l’iniquité du monde ; Notre-Seigneur est roi ; Il l’a hautement déclaré à Pilate, et Il règne encore sur le monde, dont Il a changé les idées et les mœurs ; Il est juste, si juste, que Ses ennemis n’ont pas pu trouver le moindre reproche à Lui faire ; Il est le Sauveur par excellence : Il s’appelle Jésus, Nom qui veut dire Sauveur ; Il est doux et humble : Apprenez de Moi, que Je suis doux et humble de cœur (Matth., XI, 29). Il est entré à Jérusalem monté sur une ânesse suivie de son ânon ; c’est Notre-Seigneur qui a été saisi au jardin des Oliviers, et abandonné de Ses Apôtres ; c’est Lui et Lui seul qui a été vendu pour trente pièces d’argent, et cet argent, le prix d’un Dieu, Juda le rapporta aux prêtres qui en achetèrent le champ d’un potier ; c’est Lui et Lui seul qui a converti les nations ; c’est Lui et Lui seul que les Juifs pleurèrent amèrement lorsqu’après Sa résurrection ils reconnurent qu’ils avaient crucifié le Fils de Dieu ; Notre-Seigneur est donc véritablement le Messie prédit par Zacharie.

Encouragés par les paroles d’Aggée et de Zacharie, sur la future grandeur du temple, les Juifs ne se rebutèrent plus. Ils travaillèrent avec ardeur à la construction de cet édifice, sans que ni les fatigues ni les mauvais desseins de leurs ennemis pussent les décourager.

Quelques années après, Esdras, qui était encore à Babylone,où il occupait un rang très distingué, obtint du roi la permission de conduire en Palestine une seconde colonie des Juifs restés dans ses Etats. Ayant réuni tous les voyageurs, il leur parla de la sorte : Nous sommes seuls, mes frères, sans armes, sans défense, au milieu d’un vaste pays que nous allons traverser, et environnés de peuples ennemis, qui ne cherchent qu’à nous surprendre. J’aurais pu demander au roi des troupes pour nous accompagner, mais je vous avoue que j’aurais eu honte de le faire. Vous savez ce que j’ai dit à ce prince devant vous sur la puissante protection dont le Seigneur notre Dieu honore tous ceux qui Le cherchent dans la simplicité de leur cœur, et qui mettent en Lui leur confiance. Mais pour nous rendre dignes de Sa protection, passons un jour dans le jeûne et la prière ; demandons-Lui, par de ferventes supplications, qu’Il daigne nous servir de guide et de protecteur durant notre marche.

Esdras eut la consolation de voir tous les voyageurs dans les mêmes sentiments que lui. Il n’y en eut pas un, qui ne regardât la prière, et le jeûne comme une défense bien plus sûre que toutes les escortes qu’on aurait pu leur donner : leur espérance ne fut pas vaine. Arrivés heureusement dans leur patrie, ils s’unirent à leurs frères pour relever incessamment les ruines de Jérusalem et achever la construction du temple. Esdras eut le bonheur d’achever cet auguste ouvrage ; et le Seigneur choisit Néhémie pour rebâtir les murs de Jérusalem, et remettre la nation juive dans un état capable de se faire respecter des ennemis jaloux et nombreux qui l’environnaient.

C’est alors que parut Malachie, le dernier des Prophètes, autorisé lui-même par les autres Prophètes, sans avoir besoin de prédire des événements rapprochés en preuve de sa mission. Dieu l’envoya pour annoncer aux Juifs que les sacrifices qu’ils commençaient d’offrir dans le nouveau temple de Jérusalem ne seraient pas toujours agréables au Seigneur, qu’un sacrifice plus saint devait leur succéder, qu’ainsi leur religion n’était que la préparation et comme l’ébauche d’une alliance plus parfaite que le Seigneur avait résolu de faire, non plus avec un seul peuple, mais avec le genre humain tout entier. Transporté dans l’avenir, il voit comme accomplie la grande merveille dont le monde est aujourd’hui témoin : à la place des sacrifices anciens l’auguste Victime offerte sur tous les points du globe. S’adressant aux prêtres de la Loi, le Prophète leur parle ainsi : Voici ce que dit le Seigneur : Mon affection n’est pas pour vous ; et Je ne recevrai plus d’offrande de votre main ; car depuis l’orient jusqu’à l’occident, Mon Nom est grand parmi les nations, et en tout lieu on M’offre un sacrifice, et on présente une oblation pure à la glaire de Mon Nom, parce que Mon Nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur des armées (Malach. I, 10-11).

Malachie annonce encore que le Messie aura un Précurseur qui préparera les hommes à L’écouter. Je vais envoyer Mon Ange, dit le Seigneur, et il préparera la voie devant Moi ; et aussitôt le Dominateur que vous cherchez, l’Ange de l’alliance que vous désirez, viendra dans son temple. Pour faire reconnaître ce Précurseur, le Prophète dit qu’il sera un autre Elie; qu’il réunira les cœurs des pères avec leurs enfants, et les cœurs des enfants avec leurs pères (Malach., III, 1).

Notre-Seigneur a eu pour précurseur, Jean-Baptiste. L’Ange qui annonça la naissance de cet Elie, avait dit : Il marchera devant le Seigneur, dans l’esprit et dans la puissance d’Elie pour réunir les cœurs des pères avec leurs enfants, et pour préparer au Seigneur un peuple parfait et disposé à Le recevoir (Luc, I, 17). Jean-Baptiste est donc le Précurseur prédit par Malachie. Or, Jean-Baptiste n’a marché que devant Notre-Seigneur ; c’est à Lui et à Lui seul qu’il a préparé les voies ; Notre-Seigneur est donc ce Dominateur, cet Ange de l’alliance, ce Messie désiré par les Juifs et annoncé par Malachie.

Quel est maintenant ce grand sacrifice dont parle le même Prophète ? C’est évidemment l’auguste sacrifice de la nouvelle Alliance. En effet, Malachie annonce que les sacrifices des Juifs vont cesser, que Dieu n’en veut plus. Il prédit à leur place un sacrifice qui s’offrira de l’orient à l’occident : le sacrifice seul de la nouvelle Loi est offert de l’orient à l’occident. Le Prophète annonce un sacrifice pur, qui rendra grand parmi les nations le nom du Seigneur : le sacrifice seul de la nouvelle Alliance est un sacrifice pur, un sacrifice qui rend grand, infiniment grand le nom du Seigneur parmi les nations. Le sacrifice de la nouvelle Alliance est donc le sacrifice prédit par Malachie.

Donc, l’ancienne Loi a été abolie depuis le jour où le nouveau sacrifice, destiné à remplacer tous les autres et à sceller une nouvelle Alliance, a été établi ; donc le Messie Médiateur de cette nouvelle alliance est venu, depuis le jour où les sacrifices anciens ont été abolis. Il ne reste plus après cela qu’à demander aux Juifs depuis quel temps ils ont perdu l’autel et le temple où il était permis à leurs pères de sacrifier ? Il y a dix-huit siècles. Telle est la réponse de l’histoire. Il y a donc dix-huit siècles que le Messie est venu, et Notre-Seigneur Jésus-Christ est vraiment ce Messie, puisque c’est Lui qui a institué le sacrifice de la nouvelle Alliance. Il faut donc nécessairement que tout soit accompli, et que désormais l’espérance des Juifs ne soit qu’une illusion et un aveuglement.

CHAPITRE VII

RÉSUMÉ GÉNÉRAL ET APPLICATION DES PROMESSES, DES FIGURES ET DES PROPHÉTIES A NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

Pour avoir le sentiment et l’intelligence convenables de ce que nous allons dire, dans ce chapitre final, représentons- nous un monarque puissant, heureux, magnifique, habitant un palais étincelant d’or et de diamants, environné d’une cour brillante, tombé tout à coup du trône, dépouillé de sa couronne et de sa pourpre, couvert de haillons, déchiré de blessures et précipité au fond d’un noir cachot : voilà Adam, voilà l’homme après la chute originelle.

Dieu, touché de compassion pour ce roi de la création, pour cet être qu’Il a tant aimé, résolut de le tirer de l’abîme et de le replacer sur le trône en lui rendant tous les biens qu’il a perdus : voilà le but de la Rédemption et de l’Incarnation du Verbe, voilà l’objet de toute la Religion.

Un Réparateur, un Sauveur sera donc envoyé à ce monarque déchu. Si ce Réparateur ne doit pas venir sur-le-champ, on conçoit que Dieu doit à sa bonté de faire trois choses pour consoler l’homme dans sa longue attente :

1° lui annoncer ce Réparateur futur ;

2° lui en donner le signalement, afin qu’il puisse le reconnaître et s’attacher à Lui ;

3° préparer le monde à Sa réception et au succès de Sa mission. C’est aussi ce que le Seigneur a fait, mais d’une manière digne en même temps de Son infinie bonté et de Son admirable sagesse.

L’homme n’est pas plus tôt tombé, qu’Il lui annonce un Sauveur. Cette première promesse est vague et générale ; elle suffit néanmoins pour fermer le cœur de l’homme au désespoir, et lui faire prendre patience. Dans l’annonce de la Rédemption, Dieu en dit assez à l’homme, suivant les temps et les circonstances, pour le consoler dans son malheur et soutenir sa confiance, mais pas assez pour lui ôter le mérite de sa foi et pour éblouir ses yeux par une lumière trop vive. Il fait briller le soleil de la révélation, comme le soleil qui éclaire le monde, insensiblement et par degrés. Les premières clartés de l’aube préparent l’œil aux rayons plus vifs de l’aurore, et ceux-ci nous disposent à soutenir les feux étincelants du midi. Remontons aux premiers jours du monde et suivons cette révélation progressive du grand mystère de notre Rédemption.

Nous avons vu que la première promesse du Rédempteur fut faite à Adam. Il en naîtra un de vous, lui dit le Seigneur, qui vous sauvera ; mais quand viendra ce Sauveur ? Dans quel pays paraîtra-t-il ? De quel peuple sortira-t-il ? Cette promesse n’en dit rien : tout ce qu’elle annonce, c’est qu’Il viendra. Tel est pendant deux mille ans l’unique espoir du genre humain.

Les siècles marchent, une nouvelle promesse vient éclaircir la première. Cette seconde promesse est faite à Abraham: Dieu lui dit que c’est de sa race que naîtra le Messie. Ainsi, voilà tous les peuples étrangers à la race d’Abraham, mis de côté. Ce n’est plus dans la généralité des nations que nous chercherons désormais le Messie, c’est uniquement dans la postérité d’Abraham. Or, ici se présente une nouvelle difficulté. Abraham a huit enfants : lequel d’entre eux sera le père du Messie ? Une troisième promesse viendra vous le dire.

En effet, la troisième promesse est faite à Isaac. Par là sont écartés les autres enfants d’Abraham et tous les peuples qui en descendent. La vérité devient de plus en plus claire, mais tout à coup un nouveau nuage vient l’obscurcir. Isaac a deux fils, Esaü et Jacob. Lequel des deux donnera naissance au Messie ? La quatrième promesse nous l’apprend : ce sera Jacob.

La quatrième promesse du Messie est donc faite à Jacob : elle nous dispense de nous occuper désormais de la postérité d’Esaü et nous fixe exclusivement sur les descendants de son frère. Voilà un pas de plus, mais à peine l’avons- nous fait que nous tombons dans un nouvel embarras. Jacob a douze fils qui seront les pères des douze tribus d’Israël. Sera-ce Ruben, l’aîné de tous ? Sera-ce l’innocent et vertueux Joseph qui verra le Messie sortir de sa race ? Une nouvelle promesse devient nécessaire : elle ne se fera point attendre.

Cette cinquième promesse, Dieu la fait à Juda par la bouche de Jacob mourant. A part donc les onze autres enfants du saint Patriarche et les onze tribus d’Israël qui sortiront de leur sang. Mais dans la tribu de Juda il y a bien des familles. Or, quelle sera la famille fortunée qui donnera le jour au Rédempteur du monde ? La dernière promesse nous le dira.

Cette dernière promesse du Messie est faite à David. C’est donc dans la famille de David que nous avons à chercher le Sauveur tant de fois annoncé.

Après nous avoir conduit de degrés en degrés, du genre humain à un peuple particulier, de ce peuple à une de ses tribus, de cette tribu à une famille, Dieu s’arrête, là finissent les promesses ; mais là ne finissent par nos incertitudes. Il est vrai, nous sommes certains que l’homme aura un Rédempteur et que ce Rédempteur sortira de la famille de David ; mais dans la famille de David il y aura bien des enfants. Si donc de nouvelles révélations ne viennent fixer nos idées, il nous sera impossible de reconnaître le Messie, et voilà le genre humain exposé à repousser son Rédempteur lorsqu’il viendra lui tendre la main pour le retirer de l’abîme, ou à s’attacher au premier imposteur qui se dira le Messie. Rassurons-nous, le Seigneur l’a bien compris.

Il va donc nous donner le signalement de cet enfant de la famille de David auquel nous devrons notre salut. Ici commencent les prophéties, elles continueront pendant plusieurs siècles. Leur but est de nous décrire tous les caractères auxquels on pourra reconnaître ce Fils de David, objet unique des désirs et des espérances de l’univers ; en un mot, les prophéties nous donnent le signalement complet du Messie.

Ce signalement, Dieu l’a déjà ébauché dans les figures. Dans Adam, le Messie nous a été représenté comme père d’un monde nouveau, donnant, pendant son sommeil, naissance à une épouse, l’os de ses os, la chair de sa chair ; dans Abel innocent, mis à mort par les mains de ses propres frères ; dans Noé, suivant le monde d’une ruine universelle et repeuplant la terre d’enfants de Dieu ; dans Melchisedech, sans prédécesseur et sans successeur dans le Sacerdoce, offrant au Très-Haut le pain et le vin en sacrifice ; dans Isaac, offrant un sacrifice sur la montagne du Calvaire, immolé par la main de son père ; dans Jacob, travaillant de longues années pour obtenir une épouse digne de lui ; dans Joseph vendu par ses frères, livré à des étrangers, condamné pour un crime dont il est innocent placé entre deux criminels à l’un desquels il annonce la vie, à l’autre la mort, enfin comblant généreusement de biens ses frères inhumains ; dans l’Agneau pascal, s’offrant en sacrifice et préservant son peuple de l’ange exterminateur ; dans la manne, nourrissant miraculeusement la nation voyageuse d’une nourriture descendue du Ciel ; dans les sacrifices, expiant, adorant, demandant et offrant des actions de grâces au Seigneur ; dans le serpent d’airain, élevé sur une croix, et guérissant, par sa présence, la morsure des serpents brûlants ; dans Moïse, tirant son peuple de la captivité, lui donnant une Loi qui en fait un peuple chéri de Dieu ; dans Josué, introduisant son peuple dans une terre de bénédictions ; dans Gédéon, triomphant des ennemis de son peuple avec une poignée de monde et les plus faibles moyens ; dans Samson, prenant une épouse chez les Gentils et luttant seul contre toute une nation ; dans David, terrassant un géant malgré l’inégalité de ses forces, maltraité par un prince jaloux, persécuté par un fils dénaturé, gravissant, nu-pieds et en pleurant, la montagne des Oliviers, insulté par un homme à qui il défend de faire aucun mal ; dans Salomon, assis sur un trône magnifique, environné de puissance et de gloire, doué d’une sagesse divine, et bâtissant à la gloire de Dieu, un temple merveilleux ; enfin dans Jonas, prêchant la pénitence aux Juifs qui ne l’écoutent pas, restant trois jours et trois nuits dans le sein d’une baleine, puis en sortant plein de vie et prêchant la pénitence à des gentils qui se convertissent à sa voix.

Vous le voyez, ces différents caractères conviennent si parfaitement et si exclusivement au Messie, c’est-à-dire à Jésus-Christ, qu’il est impossible de ne pas le reconnaître pour le type de toutes ces figures, le modèle de tous ces tableaux. Donc, à moins de soutenir que toutes ces admirables conformités ne sont qu’un jeu du hasard, à moins de nier l’autorité des Pères de l’Eglise et même des écrivains sacrés du Nouveau Testament, il faut admettre que dans ces figures Dieu a réellement voulu représenter le Messie et faire en quelque sorte l’ébauche de son signalement.

Toutefois, ces traits épars, nous l’avons remarqué, ne suffisent pas. Voilées sous des ombres plus ou moins épaisses, ils ne forment qu’un demi-jour et ne donnent qu’une connaissance incertaine du Messie. Aussi, n’est-ce là, comme nous l’avons dit, que l’ébauche de son signalement. Or, Dieu veut que ce signalement du Messie soit tellement clair, tellement caractéristique, tellement circonstancié, qu’il soit impossible à l’homme, à moins d’un aveuglement volontaire, de s’y tromper et de méconnaître son Rédempteur. Le voici donc qui va dissiper toutes les ombres, éclaircir toutes les figures.

Il en est temps, car le Messie va bientôt paraître. Pour cela, que fait-il ? Il suscite les prophètes, il leur communique la connaissance de l’avenir, il leur met le Messie devant les yeux et leur ordonne de Le dépeindre avec tant de précision que rien ne soit plus facile que de distinguer entre tous les autres ce Fils de David qui doit sauver le monde.

Qu’est-ce donc que les prophéties ? C’est le signalement complet du Rédempteur promis dès le commencement du monde et figuré dans les événements miraculeux, dans les sacrifices et dans les grands personnages de l’ancienne Loi. Lisons maintenant et voyons si Notre-Seigneur est véritablement le Messie signalé par les Prophètes.

Le Messie, nous disent-ils, les uns mille ans, les autres sept, les autres cinq, les autres quatre cents ans avant l’événement, le Messie sera Dieu et homme tout ensemble, Il sera Fils de Dieu et Fils de David ; Il naîtra à Bethléem de Juda, d’une mère toujours vierge ; Sa naissance arrivera lorsque le sceptre de David aura passé dans les mains d’un étranger. Il sera adoré dans Son berceau par des rois qui Lui offriront en présents de l’or et des parfums. A l’occasion de Sa naissance, on fera mourir les petits enfants de Bethléem et des environs ; leurs mères éplorées feront entendre, sur les hauteurs, des gémissements inconsolables. Pour Lui, Il Se retirera en Egypte d’où Dieu Son Père Le fera revenir plus tard. Il sera pauvre, et l’humilité, la bonté, la justice, feront son caractère. Il sera si doux qu’Il n’achèvera pas de briser le roseau déjà rompu et qu’Il n’éteindra point la mèche encore fumante.

Devant Lui marchera un Précurseur, qui, élevant la voix dans le désert, prêchera la pénitence, annoncera Sa prochaine arrivée et s’efforcera de préparer les hommes à Le reconnaître et à s’attacher à Lui. Ce Précurseur aura tellement l’esprit et la vertu d’Elie, qu’il sera lui-même un autre Elie. Le Messie prêchera le salut aux pauvres et aux petits ; de nombreux prodiges opérés dans le Ciel, sur la terre et sur la mer, Lui rendront témoignage ; Il guérira les lépreux, Il délivrera les possédés, Il rendra la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, la vie aux morts.

Cependant Son peuple Le méconnaîtra, Il sera persécuté, contredit, calomnié ; Il entrera dans Jérusalem au milieu des acclamations monté sur une ânesse suivie de son ânon ; Il viendra en personne dans le nouveau temple qui deviendra ainsi plus glorieux que le premier ; Il annoncera la réconciliation du Ciel avec la terre, des hommes avec Dieu. Un de Ses Disciples qui mangeait à Sa table, Le trahira et Le vendra pour trente pièces d’argent ; cet argent sera rapporté dans le temple et donné à un potier pour prix de son champ. Ses ennemis se saisiront de Sa personne ; tous Ses Disciples L’abandonneront ; Il sera maltraité, déchiré de coups, couvert de crachats, traité comme un ver de terre. On Lui percera les pieds et les mains ; comme l’agneau qu’on porte à la boucherie, Il n’ouvrira pas même la bouche pour Se plaindre. Il sera placé entre deux malfaiteurs ; on Lui donnera du vinaigre à boire ; on partagera Ses vêtements et on tirera Sa robe au sort. Enfin, Il sera mis à mort, et cela, disait Daniel, arrivera dans quatre cent quatre-vingt-dix ans.

Par Sa mort, Il expiera toutes les iniquités du monde dont Il se sera volontairement chargé. Il restera trois jours dans le tombeau ; Il en sortira plein de vie, montera au Ciel, enverra l’Esprit saint sur Ses Disciples. Il fera une nouvelle alliance plus parfaite que celle de Moïse. Il convertira les nations qui s’empresseront de toutes parts d’abandonner leurs idoles pour s’attacher à Lui ; d’une extrémité de l’univers à l’autre, les peuples les plus différents de mœurs et de langage se réuniront pour L’adorer. Il établira un sacrifice nouveau qui remplacera seul tous les sacrifices ; Il sera offert, non pas dans un seul pays et dans un seul temple, mais dans tous les pays du monde, depuis l’orient jusqu’à l’occident : ce sacrifice sera saint et rendra grand le nom du Seigneur.

Quant à Son peuple qui L’aura renié, Il cessera d’être Son peuple ; et, pour le punir d’avoir fait mourir le Messie, la ville et le temple de Jérusalem seront ruinés et brûlés par un peuple étranger commandé par son prince en personne, et les enfants d’Israël, errants et méprisés demeureront sans autels, sans sacrifices, sans prêtres, dans un état de désolation qui durera jusque vers la fin des temps.

Alors Elie descendra du Ciel pour les convertir, et bientôt après il y aura des signes épouvantables dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles ; tous les éléments seront dans la confusion, et le Messie, réunissant toutes les générations dans la vallée de Josaphat., viendra les juger, environné d’une grande puissance et d’une grande majesté [14].

Voilà le signalement du Messie, tel qu’Il est tracé par les Prophètes. Le descendant de David, qui réunira tous ces traits divers, sera donc ce Messie tant de fois promis, si ardemment désiré et si indispensablement nécessaire, qu’il n’y aura de salut qu’en Lui et par Lui.

Prenons maintenant ce signalement à la main, et cherchons parmi tous les enfants de David qui ont vécu avant la ruine de Jérusalem et du temple, celui auquel ce signalement convient tout entier : celui-là sera le Messie. Nous devons nous attacher à Lui, faire tout ce qu’Il nous dira, sous peine, rois déchus, de n’être jamais retirés de l’abîme et replacés sur le trône céleste d’où nous sommes tombés. Commençons notre recherche ; ah ! je vous entends : la recherche n’est ni longue ni difficile. Vous connaissez, nous connaissons tous un enfant de David à qui ce signalement convient tout entier, à qui seul il convient : et dans les sentiments les plus profonds de l’admiration, du respect et de l’amour, nous avons prononcé le nom adorable de NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS–CHRIST ! ! !

C’est donc une chose admirable que la précision et le détail avec lequel les Prophètes ont tracé si longtemps d’avance le portrait du Messie ; mais ce qui est peut-être plus admirable encore, c’est le moyen que Dieu a choisi pour conserver et porter aux regards de tous les peuples ces étonnantes prophéties. Qui aurait jamais pu l’imaginer ? C’est précisément au peuple juif, à ce peuple le plus intéressé à déchirer, à anéantir les prophéties, puisque elles le condamnent, que Dieu en a confié la garde. Et ce peuple les conserve religieusement, et il les aime, et il leur rend témoignage, et dans sa course vagabonde il les porte avec lui par toute la terre. Admirable Providence ! qui faites ainsi servir l’incrédulité des Juifs à une des plus fortes preuves de la Religion. Si tous les Juifs s’étaient convertis, nous n’aurions que des témoins suspects de l’antiquité des prophéties, et nous serions moins disposés à les croire. S’ils avaient tous été exterminés, nous n’en n’aurions pas du tout.

Il n’en est pas ainsi : et l’on voit depuis dix-huit siècles le peuple le moins suspect de nous favoriser, déposer en notre faveur, en portant partout et en conservant avec une exactitude incorruptible sa condamnation et nos preuves. Prodige unique dans le monde ; ceux qui ont crucifié et rejeté Jésus-Christ, sont ceux-là mêmes qui portent les livres où est écrite la preuve qu’il est le Messie, et où il est dit qu’il sera rejeté par eux. Tant il est vrai que le peuple juif est visiblement un peuple fait exprès pour servir éternellement de témoin au Messie.

O mon Dieu ! qui êtes tout amour, je Vous remercie non seulement de nous avoir promis un Sauveur, mais encore de l’avoir dépeint si clairement par cette longue suite de figures et de prophéties. Je tombe à Vos genoux, ô mon Seigneur Jésus ! et je Vous reconnais pour ce fils de David, Rédempteur du monde. Je Vous remercie de plus, ô mon Dieu ! d’avoir choisi un moyen si admirable de conserver Vos saintes Écritures, et de les porter à la connaissance de tous les peuples.

APPROBATION : Ayant examiné l’ouvrage intitulé : LE MESSIE PROMIS ET FIGURÉ, etc., nous en permettons l’impression.

Liège, le 7 février 1845. B. J. JACQUEMOTTE, Vic.-Gén.


NOTES

[1] Comme les protestants qui se font catholiques ne changent point de religion, mais complètent la leur en admettant franchement les conséquences des vérités qu’ils reconnaissent.

[2] Notre-Seigneur Lui-même, venu pour dissiper toutes les ombres, Se conforme à cette loi ; Il ne révèle que par degrés, à Ses Apôtres, les vérités dont Il veut les instruire ; et s’Il en agit de la sorte, c’est qu’Il veut Se proportionner à leur faiblesse, ne les trouvant pas capables de lumières plus vives : J’ai encore, leur dit-il, bien des choses à vous apprendre, mais vous n’êtes par capables maintenant de les porter. (Jean. XVI, 12).

[3] De Catech. rudib. Le saint docteur revient cent fois sur cette idée dans ses différents ouvrages.

[4] Eusèb. Démons. évang. lib. IV et suiv.

[5] Saint Augustin montre très bien que la conduite de Jacob est toute mystérieuse et exempte de mensonge. Il dit aussi que Isaac savait ce qu’il faisait parce qu’il agissait sous l’inspiration du Saint-Esprit, qui lui révélait la mystérieuse figure dont il était l’instrument. «S’il avait été trompé, dit le grand docteur, comment n’aurait-il pas, revenu de son erreur, maudit le fils irrespectueux qui se serait joué de lui ? Et cependant il confirme la bénédiction qu’il lui a donné». Il ajoute : «Afin qu’on n’accuse pas Jacob de mensonge, l’Ecriture prend soin de nous dire qu’il était simple et sans artifice ; d’ailleurs, il pouvait dire en toute vérité qu’il était Esaü, ou le fils aîné, puisqu’il en avait les droits et par l’élection de Dieu et par le contrat passé entre lui et son frère.

[6] Voici quelques-unes des plaies ou des fléaux dont le Seigneur frappa l’Égypte par le ministère de Moïse : 1° l’eau du Nil changée en sang ; 2° une multitude innombrable de grenouilles sorties des marais et qui se répandirent partout dans les maisons et jusque sur les viandes ; 3° une nuée de moucherons dont les piqûres incommodaient au dernier point les hommes et les animaux ; 4° des tumeurs et des ulcères dont les hommes et les animaux furent également tourmentés. L’Écriture dit que les magiciens de Pharaon firent de semblables choses, fecerunt similiter. Sur quoi il est bon de faire les remarques suivantes : 1° Dieu permit sans doute ces prestiges des magicie ns, pour punir Pharaon et son peuple eu l’endurcissant dans son opiniâtreté à ne vouloir point laisser partir les Hébreux, malgré l’ordre exprès du Seigneur. Ces enchantements, qui semblaient égaler les miracles de Moïse et faire marcher de pair la puissance des dieux de l’Égypte avec celle du Dieu d’Israël, entraient bien dans les terribles conseils de la justice de Dieu et servaient à l’accomplissement de cette parole : J’endurcirai le cœur de Pharaon, Indurabo cor Pharaonis. 2° Cependant Dieu, qui laisse toujours assez de lum ière aux pécheurs pour se reconnaître, sut imprimer aux miracles de Moïse un tel cachet, qu’il fut impossible de ne pas les reconnaître pour I’œuvre du Tout-Puissant. En effet, les magiciens ne purent faire tout ce que fit Moïse, ils ne purent même pas garantir leurs personnes des plaies dont Moïse frappait les Égyptiens ; tandis que Moïse étendait le fléau à tous les Égyptiens et à tout ce qui leur appartenait, les magiciens furent impuissants à faire aucun mal aux Hébreux et à leurs animaux ; enfin, il y avait entre les prestiges des enchanteurs et les miracles de Moïse une telle différence, que Pharaon lui-même fut obligé de s’écrier en parlant des derniers : Le doigt de Dieu est réellement ici. Il en a été dé même dans tous les temps et il en est encore de même aujourd’hui. Malgré toutes les subtilités de l’incrédule, le vrai miracle a des caractères tellement exclusifs et tellement évidents, que tout homme de bonne foi sait et saura toujours le reconnaître. Du reste, si on se reporte aux temps reculés où Moïse existait, si l’on considère l’état des nations et de l’Égypte en particulier, ensevelies dans les ténèbres de l’idolâtrie et dans le matérialisme qui en est la conséquence, on conçoit sans peine la raison des nombreux prodiges rapportés dans l’Ancien Testament. Dieu, méconnu, devait se faire reconnaître pour le seul maître de la nature. Il fallait des prodiges étonnants pour frapper ces peuples encore dans l’enfance et toujours disposés à adorer les créatures au lieu du Créateur. C’est ainsi que la Providence proportionne toujours le remède au mal, oppose la lumière de la vérité aux ténèbres du mensonge, et se justifie aux yeux de l’homme éclairé aussi bien que devant le simple fidèle.

[7] Nous ne voulons pas dire qu’ils n’existaient pas auparavant.

[8] La prodigieuse fertilité et la végétation vigoureuse de la Terre promise sont des faits trop bien établis, et si universellement reconnus même par nos voyageurs modernes, qu’il serait superflu d’en faire la preuve. Voyez les Lettres de quelques Juifs, etc., par le spirituel abbé Guénée. - Nous ajouterons seulement un trait rapporté par un savant et pieux Archevêque, dernièrement missionnaire en Syrie. «Etant à Alep, dit-il, on nous apporta des environs une grappe de raisin si prodigieuse que moi et mes compagnons, en tout sept personnes, nous eûmes de quoi nous rassasier, et nous ne pûmes la manger tout entière. Je fus curieux de faire presser le reste, et j’en retirai cinq bouteilles de vin».

[9] Remarquez que l’Ecriture rapporte le mensonge de Rabab, sans l’approuver. Si cette femme avec sa famille fut sauvée du sac de Jéricho, ce fut en récompense de la généreuse hospitalité qu’elle avait donnée aux envoyés du général israélite.

[10] Le miracle de Jonas donne lieu aux remarques suivantes, l’une sur sa vérité, l’autre sur ses motifs.

  1. Sa vérité. Dès que vous attaquez un miracle de l’ Ecriture, il faut les attaquer tous et l’attaquer elle-même, ou les recevoir tous avec les livres sacrés qui les contiennent. (Saint Augustin.)
  2. Direz-vous que ce miracle est plus extraordinaire que les autres ? Je vous répondrai, d’abord, qu’on ne doit pas nier un fait parce qu’il est extraordinaire, mais parce qu’il n’est pas bien prouvé. Je vous demanderai ensuite, si la conservation de Jonas dans le ventre d’un monstre marin, est plus extraordinaire que la résurrection de Lazare quatre jours après sa mort, ou celle de J.-C. trois jours après Son crucifiement ? Et cependant vous ne pouvez nier ces faits, mille fois mieux prouvés que ceux de Socrate dont personne ne doute, sans ruiner toute certitude historique. Ne dites pas non plus que le miracle de Jonas est impossible, car je vous demanderai qui vous a donné le droit de fixer les limites de la toute-puissance du Créateur et de dire au Très-Haut : Vous viendrez jusque là, mais vous n’irez pas plus loin. La science moderne vous nie toutes prétendues impossibilités et vous met au défi d’en prouver aucune dans le fait de Jonas.

[11] M. Drach. Première Lettre aux Israélites, p. 41.

[12] «Les paroles des Prophètes, dit Pascal, sont mêlées de prophéties particulières et de celles du Messie, afin que les prophéties du Messie ne fussent pas sans preuve et que les prophéties particulières ne fussent pas sans fruit». Pensées, ch. 15, n. 13.

[13] Joël II, 28-31, et III, 2. Vallée de Josaphat signifie simplement suivant l’hébreu, vallée du jugement.

[14] Gen XLIX, 8 sqq. ; 1 Reg. VII, 12 ; Psal. LXXI, XXI, CIX ; Isai. VII, 14 et XI, 1 ; Jerem. XXIII, XXXII ; Ezech. XXXIV, XXXVII ; Dan. II, 44, et VII, 13, 14 ; IX, 24 sqq. ; Osée III, 5, Joel II, 28 ; Amos IX, 11 ; Mich. V, 2 ; Agg., II, 8 ; Zach. III, 8, et VI, 12 ; Malach. III


REMERCIEMENTS

Le texte est issu d'un document au format PDF réalisé par les Amis du Christ Roi de France (A.C.R.F.). Nous les remercions pour leur travail.

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